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mercredi 11 août 2010

Comme un ange aux ailes éployées…

COMME UN ANGE AUX AILES ÉPLOYÉES…
(extraits)

Atelier de Gutenberg

Sommaire de l'ouvrage

Historicité
Chapitre I - LA CONFUSION DES LANGUES
I.1 Gutenberg/Prométhée
I.2 Johann Gutenberg
I.3 Œuvre d'imprimerie?*
I.4 De l'invention à la galaxie

Chapitre II - «LA RENAISSANCE DES ARTS ET DES LETTRES»
II.1 Un événement artistique d'abord?
II.2 Mutation de la poétique de l'espace
II.3 Des catégories de Wölfflin

Chapitre III - LE PARADOXE TRAGIQUE
III.1 Unité brisée et unité retrouvée
III.2 En un imaginaire du temps tragique
III.3 La Renaissance: approches phénoménologiques
III.4 La Renaissance: approches événementielles

Chapitre IV - LA RENAISSANCE ENTRE ÉCONOMIE ET CULTURE
IV.1 Prospérité ou crise de l'Italie renaissante
IV.2 Une révolution culturelle?
IV.3 L'Humanisme

Chapitre V - CONSCIENCE DE LA RENAISSANCE
V.1 Humanistes ou Renaissants?
V.2 Immédiateté de la conscience à la Renaissance

Chapitre VI - DE LA NATURE ET DE L'HOMME
VI.1 De la difficile révolution épistémologique
VI.2 Naissance de la philosophie de la Nature
VI.3 Une anthropologie philosophique

Chapitre VII - DE LA RÉFORME COMME RENAISSANCE
VII.1 Le problème historiographique de la Réforme
VII.2 La Devotio moderna comme voie de passage
VII.3 La «philosophie du Christ»
VII.4 Du kérygme à l'évhémérisme
VII.5 Destinée, Providence et la conscience immanente de Dieu

Chapitre VIII - POÉTIQUE DU TEMPS ET DE L'INTRIGUE SOUS LA RENAISSANCE
VIII.1 Historicité de la Renaissance comme dimension de la conscience
VIII.2 Du prophétisme à l'historiographie
VIII.3 De la Nature et du temps
VIII.4 L'idée de l'histoire parfaite
Signification
Chapitre I - LE BÛCHER DES VANITÉS
I.1 Les manuscrits s'envolent et les imprimés restent
I.2 Le rêve de Gutenberg*
I.3 L'imprimé comme sarcophage de l'œuvre

Chapitre II - L'ŒUVRE COMME SUBSTITUT AU CRÉATEUR
II.1 L'échec de l'affectivité
II.2 L'œuvre comme substitut à l'absence
II.3 De l'auditus au visus
II.4 La tyrannie de l'imprimé
Chapitre III - LA JOIE ET L'IRRÉCONCILIABLE
III.1 Surmonter le deuilIII.2 La joie comme palliatif au temps tragique
III.3 Métaphore de la renaissance
III.4 Érotisme et jouissance
III.5 Du symbole et de l'harmonie

Chapitre IV - DE L'ENFANCE À LA PUBERTÉ
IV.1 Du nombril au sexe
IV.2 Joie et jeunesse
IV.3 Petits princes nostalgiques et Bâtards amoureux

Chapitre V - DE L'AMOUR ET DES APPARENCES HUMAINES
V.1 Accéder au divin par l'amour humain
V.2 De la mystique et des apparences
V.3 La traversée des apparences
V.3.1 Pétrarque
V.3.2 Botticelli
V.3.3 Léonard de Vinci
V.3.4 Savonarole
V.3.5 Michel-Ange

Chapitre VI - JOIE ET CRUAUTÉ
VI.1 Cruauté folle et cruauté domestique
VI.2 Un conflit de générations?
VI.3 Le pattern de Conradin 
VI.3.1 D'Oddantonio à Buonconte de Montefeltro
VI.3.2 Galéas Maria Sforza
VI.3.3 Julien de Médicis
VI.3.4 Le duc de Gandie
VI.3.5 Astorre Manfredi
VI.3.6 Les Baglione de Pérouse


Chapitre VII - ORGUEIL ET NARCISSISME
VII.1 L'orgueil renaissant
VII.2 Le narcissisme occidental
VII.3 La Réforme comme anomie

Chapitre VIII - DE LA TRAHISON DES CLERCS
VIII.1 De l'orgueil et du clerc
VIII.2 De l'ultime trahison des clercs

Moralisation

Chapitre I - TECHNIQUE FORMELLE ET CONTENU SOCIÉTAL
I.1 Gutenberg, Machiavel et MacLuhan
I.2 Du fétichisme psychique à la tyrannie sociale*
I.3 De l'art à l'industrie
I.4 L'humanisme et la forme idéologique de la Renaissance

Chapitre II - DE LA BASSESSE HUMAINE ET DE LA GÉNÉROSITÉ

II.1 De l'expérience de la bassesse humaine à l'automne du Moyen Âge
II.2 De la générosité
II.3 L'humanisme comme moralisme
II.4 L'évhémérisme
II.5 La virtú

Chapitre III - LA NAISSANCE DE L'HOMO ACADEMICUS

III.1 Des Intellectuels, anciens et modernes
III.2 La pédagogie humaniste
III.3 De nouveaux savoirs pour de nouveaux pouvoirs
III.4 Homo Academicus

Chapitre IV - LA SOCIÉTÉ DE L'ITALIE À LA RENAISSANCE

IV.1 De la féodalité à l'embourgeoisement
IV.2 Florence et l'équilibre des cités italiennes
IV.3 Ruptures sociales consécutives à la Renaissance

Chapitre V - APPARITION DE L'ART DE LA RÉCLAME

V.1 Clarté, droit de voir et d'être vu
V.2 De la réclame et de la commandite
V.3 La grâce: de l'artiste et du courtisan

Chapitre VI - LE PRINCE: PALLIATIF À L'INHIBITION DE L'ACTION PAR LA RHÉTORIQUE
VI.1 Conflit entre la conscience et l'action
VI.2 La conscience-Machiavel et l'action du Prince

Chapitre VII - LA CONTRE-RENAISSANCE
VII.1 La déviation de la Réforme
VII.2 Épuisement de l'humanisme
VII.3 Réactions anti-humanistes
VII.4 Le Printemps s'achève en 1527
VII.5 Jugements idéologiques sur la Renaissance

Chapitre VIII - DE LA DIFFICILE MATURATION DE LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE

VIII.1 De la thèse du temps cyclique à l'idée de progrès
VIII.2 Ambiguïtés ontologiques de la philosophie de l'histoire sous la Renaissance
VIII.3 Legs de la conception humaniste de l'histoire
VIII.4 Une maturité jamais définitive

LA RENAISSANCE DANS LA CONSCIENCE HISTORIQUE OCCIDENTALE: LA RÉVOLUTION GUTENBERGIENNE

Annexe
DE LA «RÉVOLUTION TRANQUILLE» QUÉBÉCOISE COMME EXPÉRIENCE LOCALISÉE DE RENAISSANCE
I. La «Révolution tranquille» comme révolution culturelle*
II. Une métaphore vive
III. Une éducation anti-humaniste

Gutenberg

HISTORICITÉ
I.3 ŒUVRE D’IMPRIMERIE? L’apparition de l’imprimerie semble procéder d’une série de contingences événementielles autant que d’une logique de nécessité. Comment tant de défis techniques - la qualité du support à imprimer (le papier), la fabrication de l’encre appropriée, la presse manuellement actionnée pour distribuer une force également répartie sur la plaque d’impression, la composition des caractères, etc. - ont-ils pu trouver leur solution en un laps de temps assez bref, dans des ateliers contigus et sous la supervision d’un petit nombre d’hommes? Sans doute, les décennies qui ont précédé les découvertes de 1452-1455 ont-elles vu des dizaines d’artisans chercher à résoudre ces mêmes défis et y apporter des solutions partielles. Les historiens que nous avons lus s’accordent sur ce point. Mais les convergences n’en cessent pas moins d’émerveiller lorsque l’on considère que l’impression avec caractères mobiles s’accompagne également de la reproduction d’illustrations: «En Europe, l’invention de l’imprimerie au moyen de caractères mobiles coïncida avec une autre invention: la technique d’impression d’illustrations au moyen de feuilles de métal gravées. Mise au point vers les années 1450, dans la vallée du Rhin et dans l’Italie du Nord, par des hommes qui avaient eux aussi reçu une formation d’orfèvre, elle contribua également à l’expansion du savoir à l’époque de la Renaissance et se révéla d’une importance particulière dans certains domaines scientifiques».1 Au-delà des contingences techniques résolues, Lucien Febvre suppose un contexte social plus large qui se serait avéré indispensable aussi bien pour l’invention de l’imprimerie qu’à la floraison humaniste: «C’est parce que, au seuil du XVIe siècle, les guerres enfin finies, l’humanité reconstitue ses réserves et retrouve son bien-être; c’est parce que, à la même époque, sur le réseau des petits groupes politiques locaux, s’établissent de vastes armatures d’États nationaux qui les encadrent et les organisent; c’est parce que le progrès de la richesse, le développement des échanges dresse, en face de la noblesse d’épée commençant son long mouvement de descente, des bourgeois riches, des capitalistes commençant leur long mouvement d’ascension; c’est parce que le livre est né, enfin - de par l’imprimerie, qui multiplie sans doute les œuvres médiévales, tout d’abord; qui sert tout d’abord la pensée médiévale, mais qui, bien vite, se met au service des temps nouveaux et des temps antiques qui les supportent. Voilà ce qui a rendu possible, et efficace, le grand essor de la Renaissance».2 Guy Bechtel retient bien la logique des contingences mais refuse d’y voir une mise en place du hasard qui relèverait, en dernière instance, d’une logique de la nécessité: «Nous entendons moins contester l’existence de ces éléments préalables, ou même leur rapport avec l’invention, que cette présentation trop souvent complaisante, qui prétendrait établir un lien de nécessité et presque de causalité avec l’événement: tout était en place, les conditions économiques, financières et culturelles; alors l’invention se produisit, ne pouvait que se produire… Dans ce schéma, l’historien, au lieu d’expliquer, se donne seulement la tâche facile de prédire le passé. Or, dans le cas qui nous occupe, on verra que ces conditions ont été si peu déterminantes pour l’imprimerie que, pour la plupart, elles étaient déjà en place depuis une cinquantaine ou même une centaine d’années: le papier ne date pas de 1450, ni le commerce international, ni l’évolution du livre».3 Pour lui encore, l’imprimerie ne peut avoir sa source que dans le développement des techniques, ce sur quoi Febvre avait déjà jeté une certaine lueur: «Il ne convient donc ni de minorer ni d’exagérer le rôle des conditions économiques, au sens strict, dans l’apparition de l’imprimerie. Elles n’impliquent pas vraiment un système en place, un cadre organisé de production. Dans cet ensemble mouvant, transitoire, c’est surtout le tissu technique qui paraît avoir été le plus déterminant. L’imprimerie est fille, ou plus exactement sœur, du rouet, de la machine à polir, des nouveaux alliages plus que le produit d’une organisation de production, qui justement reste à créer ou ne fait que balbutier en quelques lieux précis d’Allemagne…»4

Par contre, l’impact de cette invention dans l’évolution économique occidentale est indéniable. Febvre et Martin soulignent que déjà, vers 1490, un «réseau commercial du livre est organisé à travers toute l’Europe. Des libraires détaillants sont installés un peu partout, qui reçoivent les livres des grands éditeurs; ceux-ci, d’autre part, ont des facteurs dans de nombreuses villes. Une hiérarchisation commence alors à apparaître dans le commerce du livre».5 La multiplication rapide des ateliers de production, la division technique du travail imposée par cette production complexe et la ramification des réseaux de distribution, montrent la voie au reste de l’entreprise capitaliste naissante. L’industrie du livre fut un bon maître en la matière: «Ainsi, à la fin du XVe siècle, cinquante ans environ après l’apparition du premier livre imprimé, 35,000 éditions au moins représentant sans doute au bas mot 15 à 20 millions d’exemplaires sont déjà paru, déjà l’imprimerie s’est répandue dans tous les pays d’Europe. Dans les pays germaniques, puis en Italie et ensuite en France, de grands centres se sont constitués. Au total, 236 localités au moins ont vu des presses fonctionner».6 Et c’est une industrie qui reconnaît déjà son marché! «Ce fut toutefois l’imprimeur Aldua Manutius qui, le premier, allait découvrir l’existence d’un marché potentiel pour des ouvrages de petites dimensions, livres d’érudition imprimés en fins caractères, aisément maniables et bon marché. Il imprimait un millier d’exemplaires au lieu de quelques centaines, et, afin de pouvoir disposer de caractères de composition plus denses et plus économiques, il adopta l’écriture cursive en italique des scribes humanistes grâce à la collaboration d’un graveur expert, Francosco Griffo, qui prit pour modèle la Cancellaresca corsiva de la chancellerie papale».7 Febvre a toutefois raison de souligner que l’imprimerie sert d’abord la pensée médiévale. Yerri Kempf rappelle qu’«en 1501, pour 53 livres religieux, paraissent 25 auteurs humanistes tandis que dès 1549, pour 46 livres religieux - donc chiffre sensiblement identique - nous dénombrons 204 livres profanes. Ceux-ci sont donc passés de 25 à 204! À peine un demi-siècle aura suffi pour permettre un véritable raz de marée d’ouvrages, dont la lecture éloigne ostensiblement de l’esprit religieux. Puisque les auteurs ainsi redécouverts se nomment: Virgile, Ovide, Cicéron, Aristote, Euclide, Pline, Ptolémée, Avicenne… Tous des païens de la plus belle eau! Les idées qu’y puisent les lecteurs ne sont sans doute guère en soi très nouvelles et contiennent beaucoup d’erreurs, elles ont cependant la vertu de libérer les esprits de l’emprise du dogmatisme officiel et d’ouvrir d’autres horizons».8 Que s’est-il passé pour que l’entreprise Manuce passe des ouvrages de piétés aux œuvres humanistes? L’ambiance de l’époque certes y est pour beaucoup, mais surtout une grande leçon d’économie capitaliste: non seulement il s’agit de reconnaître son marché, mais bien surtout de l’étendre au-delà des limites dans lesquelles il se présente. La rapide démocratisation du livre relève autant de l’ambiance culturelle de la Renaissance que de la pensée économique nouvelle qui y trouva un merveilleux laboratoire d’expérimentation. À une époque où «tout le monde (mais pas monsieur Tout-le-monde) pouvait être philosophe, alors, le savoir pouvait d’autant plus devenir un aspect normal de la vie civilisée. L’imprimerie, les livres meilleur marché et plus nombreux facilitaient ce processus».9 Aux religieux et aux clercs, grands consommateurs d’écrits, s’ajoutent bientôt les artisans en quête d’almanachs pratiques, une clientèle éduquée et qui appartient à une élite en voie de promotion grâce à la consolidation des classes bourgeoises dans une Europe passablement pacifiée. C’est ainsi que l’imprimerie finit par étendre son marché: en marge de l’université ecclésiastique et orientée vers une clientèle humaniste prète non seulement à recevoir mais qui prend goût aux publications des grands classiques antiques et de leurs commentateurs actuels sans pour autant diminuer sa demande d’ouvrages de piété et de manuels scolaires. Le support y trouve sa propre valeur - une valeur économique aussi bien que psychologique - qui le fait déborder le contenu: le médium exige la rencontre du message approprié, indépendant de la valeur intrinsèque de ce message et de son utilité virtuelle. Les Manuce et autres imprimeurs créent littéralement la tyrannie de l’imprimé. D’où que V.-L. Saulnier peut écrire: «C’est l’invention de l’imprimerie qui décide de la Renaissance dans sa phase européenne, et celle-là, quelque brillant effort qu’elle poursuive sur le plan de l’art, est surtout un mouvement de pensée, c’est toute la définition de l’homme qu’elle met en jeu… Toute la Renaissance, à la fin du XVe siècle et durant le XVIe, est dominée par ces deux faits: la diffusion, par l’imprimerie, du capital sans cesse accru qui alimentera toutes les curiosités, et l’exigence d’une réforme du monde, qui suit différentes voies…»10

Pour les premières années de l’imprimerie, il est difficile de savoir comment la confusion du médium et du message était perçue par les élites intellectuelles de l’Europe. Même aujourd’hui, et malgré les intuitions perspicaces de McLuhan, il reste toujours dangereux de se prononcer sur nos perceptions de la communication savante. Imprimerie et Renaissance sont associées par M. Saulnier comme allant de soi, et M. P. Gilmore d’ajouter: «La carrière d’un Érasme n’eut pas été possible sans la standardisation et la large diffusion de la page imprimée».11 Plus récemment, E.-L. Eisenstein écrit de même: «Je pense donc que c’est seulement une centaine d’années après l’apparition de l’imprimerie et non du vivant de Pétrarque que commence à se dessiner une “vision totalement rationalisée” de l’Antiquité, et que les capacités préservatrices de l’imprimé furent un préalable à l’acquisition de cette vision neuve. Ce n’est pas “depuis la Renaissance” mais depuis l’avènement de la typographie et de la gravure que “l’Antiquité a été constamment avec nous”».12 Du point de vue de la philosophie critique de l’histoire, deux séries de liens causals se sont rencontrés en ce premier XVe siècle:: d’une part le développement technique, d’autre part le mouvement intellectuel de l’Humanisme. Le point de convergence où l’humanisme de Plutarque et l’invention de Gutenberg finiront par se nouer étant l’atelier d’un Aldo Manuce à Venise: «À cette époque, la chute de Byzance a amené beaucoup de savants grecs à se réfugier en Italie. L’idée vient alors à Alde de créer un atelier typographique spécialisé dans les impressions grecques, que Pic de la Mirandole pourrait financer. La plupart des réfugiés grecs s’étant fixés à Venise, où les imprimeurs et les libraires étaient nombreux et les communications faciles, c’est là qu’Alde choisit d’ouvrir son officine. Comme correcteurs - peut-être même comme compositeurs - il choisit probablement d’anciens calligraphes crétois réfugiés. Bientôt il publie les poèmes de Musées accompagnés d’une traduction latine, un Psautier et la Gallomyomachia, dans la préface de laquelle il trace un ambitieux programme de publications. De fait, il édite, dès 1494, la grammaire grecque de Lascaris avec une traduction latine et, en 1495-1496, l’Organon d’Aristote, la Grammaire grecque de Théodore Gaza accompagnée de traités de grammaires grecs, et aussi les œuvres de Théocrite. Et c’est alors seulement qu’il publie sa première édition latine - l’Aetna de Bembo. Pas d’année, désormais, qui ne voie sortir des presses aldines de grandes éditions des auteurs latins - mais surtout grecs: en particulier une édition monumentale des œuvres d’Aristote dont les tomes se succèdent».13 C’est alors que la Renaissance, considérée comme phénomène de civilisation, apparaît liée par des liens de nécessité à l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles issue de l’atelier de Gutenberg. La reconnaissance de ces liens de nécessité transparaît dans l’ingratitude des humanistes envers l’invention nouvelle: «D’entrée de jeu, écrit Hamman, les humanistes affichent du mépris à l’endroit de l’imprimerie naissante. Très vite, ils prennent conscience du parti à en tirer. Ils aideront à en améliorer les réalisations. Leur action se manifeste sur deux plans: le choix des auteurs, l’établissement [critique] du texte».14 Qu’est-ce à dire sinon que tant que dura la mentalité proprement médiévale opposant sacré et profane, la tyrannie de l’imprimé ne pouvait s’imposer. Une fois la confusion accomplie, l’invention se trouvait réhabilitée aux yeux des difficiles humanistes. Lorsqu’en 1563, dans ses Acts and monuments of the christian martyrs, le protestant John Foxe «prenait plaisir à s’étendre sur la restauration des études, et il la gratifiait d’une date précise en la reportant à la “divine et miraculeuse invention de l’imprimerie”. Il se reprenait volontiers à évoquer cette “œuvre admirable de la sagesse de Dieu”, qui providentiellement vint confondre le pape au moment où il triomphait des Hussites…15, sa reconnaisance allait bien à l’invention de Gutenberg, mais aussi aux possibilités qu’elle venait d’ouvrir.

Et une reconnaissance nécessaire. Certes, l’invention de l’imprimerie ne fut pas commandée pour la diffusion des seuls humanistes soucieux de restituer Homère et Platon dans le texte. Le marché ne le permettait pas encore. Philippe Wolff observe combien «l’implantation géographique de l’imprimerie est également lourde de conséquences. En Italie, l’un de ses grands centres est Venise, et les imprimeurs propagent le dialecte vénitien, fortement influencé par le florentin. Dans la France méridionale, ce sont les livres imprimés à Lyon qui se répandent, et ce sont des textes français que les hommes instruits se voient offrir: l’expansion rapide de la langue d’oïl ne s’explique pas autrement. “Ce n’est pas Simon de Montfort, c’est Gutenberg qui a francisé le Languedoc” (E. Le Roy Ladurie)».16 Enfin, Yerri Kempf de conclure: «Au début de l’imprimerie, 77% des livres édités sont en latin. Peu à peu l’italien, l’allemand, le français gagnent du terrain, si bien qu’au XVIe siècle le latin, à toutes fins pratiques, est devenu une langue morte. Il s’agit là d’une véritable mutation psychique qui favorise la naissance de mentalités nationales et qui sécrète l’Europe des nations… Et qui, par contre coup, supprime l’ancienne élite internationale qui dialoguait par-dessus les frontières, alors sans grande importance!».17 La dialectique de l’invention technique et du mouvement des idées apparaît ici clairement. De l’invention de Gutenberg à la tyrannie de l’imprimé, à l’éclosion de l’humanisme renaissant puis à la généralisation des langues vernaculaires: la logique de la nécessité s’impose à partir des contingences enregistrées par Lucien Febvre et Guy Bechtel.

Mme Eisenstein retient surtout l’effet de rapidité entraîné par l’apparition de l’imprimerie dans la diffusion des connaissances: «…apprendre à lire est une chose, et apprendre en lisant en est une autre. Le recours à l’apprentissage dirigé, à la communication orale et à des techniques mnémoniques spéciales est toujours allé de pair, au long de l’âge des scribes, avec l’alphabétisation. Mais après l’apparition de l’imprimerie la transmission de l’information écrite est devenue beaucoup plus efficiente… Les sujets doués n’étaient plus obligés de s’asseoir aux pieds du maître pour apprendre une langue ou être versés dans une discipline savante…»18 L’industrie du livre annonçait, de manière imperceptible pour les témoins de l’époque, la fusion de l’économie de marché et la démocratisation de l’instruction, ou encore, prenait en considération la démocratisation du marché comme condition essentielle à renouveler aussi bien l’entreprise industrielle et commerciale que la conservation du patrimoine intellectuel et moral. L’égoïsme des humanistes et la rentabilité de l’imprimerie pour les artisans apparaissaient comme les fins immédiates de l’imprimerie. Les Humanistes voulaient augmenter la diffusion de leurs œuvres tandis que les imprimeurs cherchaient tout autant à rentrer dans leur mise de fonds et, si possible, faire de substantiels bénéfices. Il n’est donc plus étonnant que les seuls billets où figure le nom de Gutenberg soient des traites d’affaires. Nous sommes bien au cœur de la confusion entre sacré et profane. L’historien britannique d’art, sir Kenneth Clark, décrit ainsi l’embrouillement des rapports chez le «Prince» des humanistes, Érasme lui-même: «C’est Érasme qui, le premier, a tiré parti de l’imprimerie. Elle l’aida à se réaliser mais à se perdre aussi, car il ne résista pas à devenir journaliste. Il en avait toutes les qualifications: un style clair et élégant - en latin évidemment, de sorte qu’il pouvait être lu partout, sinon par tous, des opinions sur tous les sujets et même le don d’exposer les choses de telle sorte qu’on puisse les interpréter de façons différentes. Il multiplia les pamphlets, les anthologies et les préfaces et, en peu d’années, il fut suivi par tous ceux qui avaient un avis quelconque sur n’importe quoi».19 Mais peu importait, puisqu’il s’agissait d’Érasme…

Notes I(I.3)
  1. C. Ronan. Histoire mondiale des Sciences, Paris, Seuil, Col. Science ouverte, 1988, p. 360.
  2. L. Febvre. Michelet et la Renaissance, Paris, Flammarion, 1992, p. 389.
  3. G. Bechtel. Gutenberg, Paris, Fayard, 1992, p. 43.
  4. G. Bechtel. ibid. p. 53.
  5. L. Febre et H.-J. Martin. L'apparition du livre, Paris, Albin Michel, Col. L'Évolution de l'humanité #20, 1958, p. 320.
  6. L. Febvre et H.-J. Martin. ibid. p. 265.
  7. D. Jackson. Histoire de l'écriture, Paris, Denoël, 1982, p. 108.
  8. Y. Kempf. Mémoires d'Occident, Montréal, Beauchemin, 1962, p. 93.
  9. J. Hale. La civilisation de l'Europe à la Renaissance, Paris, Perrin, Col. Tempus #29, 1998, p. 409.
  10. V.-L. Saulner. préface à W. K. Ferguson. La Renaissance dans la pensée historique, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1950, p. xiii.
  11. M. P. Gilmore. Le monde de l'humanisme, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1955, p. 238.
  12. E.-L. Eisenstein. La révolution de l'imprimé, Paris, La Découverte, Col. Textes à l'appui, 1983, p. 151.
  13. L. Febvre et H.-J. Martin. op. cit. p. 214.
  14. A. G. Hamman. L'épopée du livre, Paris/Montréal, Perrin/Libre expression, 1985, p. 155.
  15. Cité in W. K. Ferguson. op. cit. p. 59.
  16. P. Wolff. Automne du Moyen Âge ou printemps des temps nouveaux?, Paris, Aubier, Col. historique, 1986, p. 132.
  17. Y. Kempf. op. cit. p. 93.
  18. E.-L. Eisenstein. op. cit. p. 52.
  19. K. Clark. Civilisation, Paris, Hermann, 1969, p. 186.
Jean-Paul Coupal.
Comme un ange aux ailes éployées…, vol. 1,
pp. 27 à 32.

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Federico da Montefeltro (1422-1482), condottiere lisant.

SIGNIFICATION


I.2 LE RÊVE DE GUTENBERG Est-ce cependant ainsi que Gutenberg comprenait la chose? Comment le savoir? Comment le dire avec si peu d’information sur l’individu et ses intentions? Yerri Kempf, qui se heurte à ce même vide documentaire, suppose un «rêve» à Gutenberg. Il ne faut pas prendre ce rêve comme historique mais comme poétique. La fantasmatique de l’historien pallie au manque de connaissance, recourant au subjectivisme du savant pour combler le vide laissé par l’objectivisme du connu. Aussi, la fantasmatique qu’il exprime, même si elle n’est pas celle de Gutenberg, est devenue la fantasmatique de la signification historique prise par la conscience au cours des siècles. En tant que d’origine strasbourgeoise, ville qui passa longtemps pour être le lieu de l’invention de l’imprimerie, Yerri Kempf est mieux placé que bien d’autres pour méditer les intentions profondes à la base de l’invention de Gutenberg: «Réjouis-toi, Jean; tu es immortel. Désormais toute lumière se répandra par toi dans le monde. Les peuples qui vivent à des milliers de lieus de toi, étrangers aux pensées de notre pays, liront et comprendront toutes les pensées aujourd’hui muettes, répandues et multipliées comme la réverbération du feu par toi, par ton œuvre. Réjouis-toi, Jean, tu es immortel; car tu es l’interprète qu’attendaient les nations pour converser entre elles. Tu es immortel; car ta découverte va donner la vie perpétuelle aux génies qui seraient mort-nés sans toi, et qui tous par reconnaissance proclameront à leur tour l’immortalité de celui qui les immortalise».1 Le leitmotiv de l’immortalité revient sans cesse par le fait qu’il donne la vie perpétuelle aux génies qui seraient mort-nés sans lui. Le nouveau Prométhée est ainsi reconnu par ses héritiers reconnaissants. Grâce à son invention, désormais la communication devient synonyme d’immortalité des génies en assurant l’universalité des échanges. Mais ce rêve prophétique a aussi sa contre-partie cauchemardesque: «Oui, Jean, tu es immortel; mais à quel prix! La pensée de tes semblables est-elle donc toujours assez pure et assez sainte pour mériter d’être livrée aux oreilles et aux yeux du genre humain? N’y en a-t-il pas beaucoup, et le plus grand nombre peut-être, qui mériteraient mille fois d’être anéanties et étouffées que répétées et multipliées dans le monde? L’homme est plus souvent pervers que sage et bon; il profanera le don que tu lui fais, il abusera du sens nouveau que tu lui crées. Des hommes naîtront dont l’esprit sera puissant et séducteur, mais dont le cœur sera superbe et corrompu; sans toi, ils seraient restés dans l’ombre; enfermés dans un cercle étroit, ils n’auraient porté malheur qu’à leurs proches et à leurs jours; par toi, ils porteront vertige, malheur et crime à tous les hommes et à tous les âges. Jean l’immortalité qui coûte tant de larmes et d’angoisses n’est-elle pas trop chère? Envies-tu la gloire à ce prix? N’es-tu pas épouvanté Jean, de la responsabilité que cette gloire fera peser sur ton âme?». L’ange qui s’adresse ainsi en songe à Gutenberg, car dans l’esprit de Kempf il ne peut s’agir là que d’une Annonciation, dans le genre de celle peinte par Simone Martini ou Fillippo Lippi, appartient au monde des «Médiateurs [que sont] les anges ou “démons” ignés ou aériens, ordonnateurs ou exécutants des injonctions divines, grâce auxquels notre âme peut remonter à Dieu».2 Ici, l’ange annonce surtout la malédiction qui s’attachera à Gutenberg/Prométhée, celui qui a osé défier le courroux des dieux en dérobant le secret de la diffusion d’un savoir interdit; ne disons pas la connaissance du bien et du mal seulement, mais de tout savoir qui gonfle l’esprit faible des hommes enivrés d’orgueil et se croient alors tenus pour les équivalents des dieux. Comme Lucifer, comme Prométhée, Gutenberg, ange de lumière, par qui «désormais toute lumière se répandra… dans le monde», est maudit: «Pour dire encore un mot de l’homme: son destin fut peu enviable. Son sens des affaires ne semble pas avoir été à la hauteur de son génie d’inventeur. Il fut obligé de quitter Strasbourg à la suite de difficultés financières et à Mayence où il retourna, après avoir mis au point un atelier d’imprimerie, de nouveau, où il se voit traîné devant les tribunaux. Il perd son procès, et ce qui est pire, il n’a même plus le droit de retourner dans l’atelier qui sort la première bible imprimée par le procédé que Gutenberg a inventé. Si bien que son nom n’y figure pas… Il achèvera ses jours dans une misère profonde, tandis que ses anciens associés roulent sur l’or…»3 Tel est le sort des profanateurs. Et, se demande la conscience historique, la légende servant de vase communiquant entre la fiction et l’histoire, le savoir - la science - ferait-elle le malheur des Occidentaux?. Poursuivant le «rêve» jusqu’à son réveil, Gutenberg nous apparaît comme un Prométhée de tragédie: «Je me réveillai dans l’horreur du doute. J’hésitai un instant; mais je considérai que les dons de Dieu, bien qu’ils fussent quelquefois périlleux, n’étaient jamais mauvais et que donner un instrument de plus à la raison et à la noble liberté humaine, c’était donner un champ plus vaste à l’intelligence et à la vertu, toutes deux divines!»4 Gutenberg choisit, bien que troublé par l’annonce de l’ange, et, comme une nouvelle Vierge - de Van Eyck -, il répond: Ecce Ancilla Domini.

Reconnaissons qu’il ne s’agit là que d’un sens - partiel - de l’histoire. Pour le Gutenberg de Donald Jackson, «la recherche du moyen de reproduire mécaniquement les manuscrits de l’époque, richement décorés à la main, l’obsédait…»5 Nous sommes rendus loin ici de la noble liberté humaine, avec un autre sens - tout aussi partiel - de l’histoire: l’obsession. Probablement qu’il en fallut, car la recherche dut s’étaler sur des années, et comment s’étonner si l’inventeur procéda «secrètement» à des expériences? Guy Bechtel, sans recourir à un mot aussi fort, mise juste en relevant que la quête de l’invention de l’imprimerie relève davantage du désir: «En ce qui concerne l’imprimerie, nous suivons cette leçon, tout en soulignant que l’innovation y fut de l’ordre du désir plus que de la nécessité. N’est-ce pas d’ailleurs le cas de beaucoup d’inventions de ce type?. L’imprimerie était désirée par la partie montante de la société… Elle était aussi désirée par son inventeur, celui-ci étant d’abord un simple élément de l’ensemble vivant dont il a ressenti, recueilli ou particulièrement cristallisé le désir social. Toutefois, ces deux désirs, celui du chercheur et celui du groupe, nous paraissent toujours très différents. Le désir du groupe est particulièrement lié au rêve, au mythe… Le groupe n’a dans l’esprit que des références littéraires ou magiques. Le désir de l’inventeur, lui, fait l’objet d’un traitement particulier dans son cerveau…»6 Curieux retour à l’ange imaginé par Yerri Kempf!

Désir de l’individu et désir de la collectivité, mais désirs en symbiose? Que les motivations profondes qui animèrent Gutenberg relèvent de l’ambition personnelle, de la recherche du profit dans une affaire rentable ou du défi technique posé par les obstacles accumulés d’une invention particulièrement complexe, c’est une chose; autre chose le désir collectif: quête d’immortalité, conservation et diffusion illimitée des traditions et des productions littéraires, nous sommes bien là devant deux obsessions. Certes, elles se rejoignent dans cette mystique qui perdure encore dans l’inconscient historique lié aux souvenirs de Gutenberg et de son invention. Que ce soit la Bible ou les calendriers agricoles, le besoin de fixer la connaissance pour la diffuser à un plus grand nombre est bien dans «l’air du temps», aussi, malgré le rêve que lui suppose Yerri Kempf, avec Philippe Beaudoin, reconnaissons que «Gutenberg n’a pas eu de révélation spéciale… Si la tradition l’a parfois présenté à genoux dans la nef d’une grande cathédrale, c’est simplement pour rappeler son titre de catholique… Peut-être pourrions-nous tout au plus voir dans ce rapprochement le symbole d’une filiation entre Gutenberg et la cathédrale du moyen âge inspiratrice, créatrice et nourricière de l’artisanat».7 Ou tout simplement une réplique contre-hugolienne du «ceci tuera cela» de Notre-Dame-de-Paris. Quoi qu’il en soit, toutes ces fantasmatiques tournent autour de l’immortalité et du besoin de savoir, qui reviennent régulièrement dans les récits historiques. Il s’agit maintenant de dépasser ce stade primaire du conflit œdipien et de l’exhibitionnisme profanateur de la biblioclastie. C’est en surmontant ce premier conflit que l’imprimerie marque le Symbolique de la représentation sociale.

Il est donc vrai que ce que nous savons de Gutenberg évoque le récit mythique de Prométhée. Guy Bechtel, qui veut nous offrir une nouvelle interprétation d’un Gutenberg entrepreneurship, fait bon marché de ces légendes où «une vie si obscure s’est évidemment offerte à l’imagination des romantiques et des romanesques. Ainsi est née la légende du tendre inventeur, naïf, génial et dépouillé par les méchants, en même temps que celle du progressiste, grand libérateur des esprits».8 Pourtant, encore en 1940, le Québécois Philippe Beaudoin pouvait présenter Gutenberg comme une grande âme ingénieuse et laborieuse, victime de financiers rapaces: «Puisque Gutenberg a désormais non seulement livré tout son secret, mais atteint semble-t-il toute la perfection possible, il n’est plus nécessaire. Pourquoi ne pas l’éliminer et “garder tous les bénéfices pour la famille”? Dritzehen s’est ruiné jadis pour le succès de l’invention et ce pauvre avant de mourir a eu la force d’âme de ne pas trahir ses associés. Il n’a pas livré à ses frères, en 1439 le secret de ses recherches, respectant jusqu’au bout les termes d’un contrat. Fust n’est pas de cette catégorie de collaborateurs».9 Cette typologie historiographique n’est plus de mise, et à cette thèse du complot financier, Bechtel n’hésite pas même à inverser du tout au tout le rapport de force: «La légende d’un Gutenberg malheureux, inexpérimenté, facile à gruger, très vite dévoré par les requins de la finance, ne tient guère devant ce qu’on constate par les dires des témoins: il est un homme d’affaire avisé, qui monte des sociétés successives, se réservant toujours la part du lion. On ne l’utilise pas, il utilise les autres. tout en prétextant l’égalité des associés…, il ne reçoit pas d’ordres mais en donne…»10

Gutenberg, homme d’affaires, ne peut souffrir Gutenberg, artisan naïf, obsédé et mystique. Entre Beaudoin et Bechtel, nous n’en savons pas vraiment plus, mais le symbole a changé de sens. Gutenberg inventeur de l’imprimerie demeure le signifiant classique, mais le signifié s’est adapté aux valeurs et aux symboles de la société occidentale au cours de ce second XXe siècle. Notre représentation de Gutenberg s’est adaptée au goût du jour. Les exemples de telles mutations sont légions. Pour Beaudoin, «l’amélioration esthétique accompagne à chaque pas l’amélioration technique»11; là aussi, si on suit ce qu’écrit Bechtel, l’importance de l’esthétique n’a pas survécu: Gutenberg «ne cherchait pas à faire beau, mais à reproduire vite… Ses préoccupations, autant qu’on puisse en déceler la traduction objective, étaient essentiellement techniques. Ni esthétiques, ni humanistes, ni religieuses: tous ces qualificatifs sont rajoutés aux œuvres de Gutenberg par des commentateurs auxquels ces interprétations de l’histoire conviennent. Cette vision purement technique de l’artefact imprimerie n’implique cependant pas qu’il ait été formé à tout autre sentiment, par exemple la nécessité d’une composition harmonieuse…»12 Concession purement formelle! On le voit, le Prométhée occidental sert de miroir aux valeurs contemporaines de ses historiens. Dans le Gutenberg de Beaudoin, comme dans celui de Bechtel, on retrouve le même jeu de réflections, tantôt de l’idéalisme catholique ultramontain du Québec des années 1940 à travers un Gutenberg mystique et malavisé des choses «de ce monde»; tantôt de l’entrepreneurship capitaliste de la France des années 1990 à travers le Gutenberg ambitieux et industriel. On peut même trouver un mythe national allemand de Gutenberg: «Gutenberg, écrit Mme Eisenstein, avait déjà rejoint Arminius en tant que héros culturel autochtone avant de gagner encore en stature pour avoir fourni aux prédicateurs, princes et chevaliers luthériens, leur arme la plus efficace dans leur valeureuse lutte contre la papauté. Luther lui-même décrivait l’imprimerie comme “l’acte de grâce le plus grand de Dieu, et par lequel l’œuvre de l’Évangile trouve son accomplissement”».13

Mystique catholique, humaniste renaissant, héros national germano-luthérien, businessman avisé, que reste-t-il du Gutenberg héraut de la résistance à l’irréductible temps tragique? Loge-t-il en deçà de ces symboles patents qui accompagnent l’histoire de Gutenberg, signifié latent, le plus conforme à l’immortalité, que lui attribue Yerri Kempf? Cette confrontation symbolique à la mort et au temps tragique, est-ce encore à elle que nous devons cette tyrannie qu’a prise l’imprimé au cours des cinq derniers siècles? Et dans la mesure où la menace tragique pèse toujours sur le monde, la diffusion de la culture et de l’héritage des civilisations ne paraît-elle pas comme une assurance vaine de sauvegarde de la mémoire? Pourtant, on ne peut ignorer l’impulsion, à l’origine de l’imprimerie, relevée par les guerres de la Révolution et de l’Empire (1792-1815) qui ont permi le développement de la gazette, des services de postes, de la navigation, du perfectionnement des machines à vapeur, du télégraphe optique… Relevée ensuite par la Première Guerre mondiale (1914-1918) qui a accéléré le développement de la radio (T.S.F.), de l’aviation, du char d’assaut… Puis de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) qui a contribué au développement de la télévision, du radar, de la fusée, enfin la Guerre Froide (1946-1991) avec l’informatique, la communication via satellites et les «services de renseignements». D’autre part, comment ignorer que le développement de l’imprimerie a profité de l’événement le plus traumatisant de l’époque: que «l’impression de la fameuse Bible dite B-42 est rigoureusement contemporaine de la prise de Constantinople, terrible ébranlement qui frappa l’Occident en 1453. Le premier texte imprimé de date sûre est celui des Indulgences papales de 1454-1455, dont le but était de récolter de l’argent pour faire face à la menace turque. Dans les dix premières impressions, on trouve encore un Calendrier turc (vers 1456) et deux versions d’une Bulle du pape contre les Turcs (1456-1457), tous ouvrages liés au conflit des Balkans».14 Désir, en effet, que le symbole de l’imprimerie comme obstacle à l’irréductible temps tragique. Ce sens finit par prédominer sur tous les autres symboles historiques de l’invention gutenbergienne, et ce sens ne passe pas avec le temps, puisque les différentes relectures de l’historiographie l’incorporent dans leurs interprétations. Le Gurtenberg de Kempf, le Gutenberg de Beaudoin comme le Gutenberg de Bechtel ne sont que des angles colatéraux, constituant l’homme Gutenberg comme inventeur de l’instrument qui, en fixant les caractères imprimés des textes, crée le livre de facture industrielle, capable de grandes diffusions, assurant toujours mieux «l’immortalité» de la Tradition.

Notes II(I.3)
  1. Y. Kempf. op. cit. p. 86.
  2. A. Faivre. Accès de l'ésotérisme occidental, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des sciences humaines, 1986, p. 53.
  3. Y. Kempf. op. cit. p. 91.
  4. Y. Kempf. ibid. p. 96.
  5. D. Jackson. op. cit. p. 102.
  6. G. Bechtel. op. cit. p. 111.
  7. P. Beaudoin. Gutenberg et l'imprimerie, Montréal, Thérien Frères Ltd, 1940, p. 32.
  8. G. Bechtel. op. cit. p. 569.
  9. P. Beaudoin. op. cit. p. 42.
  10. G. Bechtel. op. cit. pp. 226-227.
  11. P. Beaudoin. op. cit. p. 80.
  12. G. Bechtel. op. cit. pp. 329, 330-331.
  13. E.-L. Eisenstein. op. cit. p. 182.
  14. G. Bechtel. op. cit. pp. 55-56.
Jean-Paul Coupal.
Comme un ange aux ailes éployées, vol. 2,
pp. 299-303.

Il est possible d'accéder au texte intégral de Comme un ange aux ailées éployées, vol. 2: la Signification avec le PDF https://docs.google.com/file/d/0B195tjojRBFyVUJOZW9UX0hKSkE/edit

Nicolas Machiavel (1469-1527)

MORALISATION

I.2 DU FÉTICHISME PSYCHIQUE À LA TYRANNIE SOCIALE Le message c’est le médium ne se borne pas seulement à l’analogie du rapport du moral et du politique, mais peut s’étendre également à celui du moral et de l’économique. Il y a là un rapport novateur sans précédent car, rappelle McLuhan: «l’imprimerie, chez les Chinois, n’avait pas pour fonction de produire en série des marchandises uniformes pour une économie de marché et un système de prix. L’imprimerie était une version nouvelle des machines à prières, une façon visuelle de multiplier les incantations, comme aujourd’hui la publicité». 1 D’autre part, tant que l’on considére, comme le fait Philippe Beaudoin, le travail de Gutenberg comme celui d’un maître artisan du Moyen Âge, on oublie tout un pan important de l’impact économique de l’apparition de l’imprimerie à caractères mobiles sur le commerce. Aujourd’hui, cet impact semble incontournable. Depuis la publication des recherches d’Henri-Jean Martin et des nouveaux historiens du livre, le rôle de l’imprimerie dans le développement du capitalisme n’a cessé de prendre de l’ampleur dans notre représentation sociale. Guy Bechtel le souligne explicitement: «À nos yeux, imprimer à consister, non pas comme l’affirment tant de dictionnaires, à “reporter sur papier des caractères”, mais à fabriquer une marchandise, le livre, cela à partir d’un prototype et à un nombre important d’exemplaires. Dans l’imprimerie, l’important n’a pas été l’impression, mais la multiplication. Or la multiplication d’un prototype est ce qui définit très exactement l’entreprise industrielle». 2 De même, Pierre Chaunu, dans sa préface au livre de Martin, montre à quel point l’impact du livre-marchandise fut la banalisation de tout message ainsi véhiculé: «Le paradoxe de l’imprimerie c’est encore le paradoxal glissement des fins. Faite pour diffuser des “canards” sur les foires d’Allemagne, elle triomphe avec la Bible de 42 lignes de Gutenberg. La révolution de l’imprimerie au XVe siècle est double: celle d’un multiplicateur des feuilles volantes et d’un fixateur des gains de l’humanisme critique. Pour le livre, par la correction des épreuves, le gain est d’abord de qualité avant d’être gain de vitesse et de puissance. L’imprimerie a été, d’abord le multiplicateur à bon marché des feuilles volantes et des minuscules recueils mi-texte mi-gravure qui accompagnent le besoin d’un rapport hors liturgique à Dieu des promus récents d’une lecture encore tâtonnante et boîteuse en vulgaire». 3 D’où le succès de l’imprimerie n’en est d’abord pas un d’estime ou de culture savante mais bien de succès commercial: «Vers 1500, l’imprimerie a conquis l’Europe. Elle va y régner sans partage durant quatre siècles, et se lancer à la conquête du monde. Tenant son pouvoir du dynamisme commercial occidental, elle est soumise aux lois du marché et régente selon celles-ci la vie intellectuelle…» 4 Analysant le cas de l’imprimeur lyonnais Barthélemy Buyer, Martin en arrive même à conclure: «Ainsi l’absence d’une grande activité intellectuelle n’a pas empêché Lyon de devenir vers la fin du XVe siècle, l’un des plus grands centres d’édition européen. Bien plus, la puissance de nombreuses presses et la richesse de sa bourgeoisie y favoriseront l’éclosion d’un mouvement littéraire original aux grandes heures de la Révolution française. Désormais, le livre sera, de même, très largement fabriqué et vendu à partir de grandes métropoles marchandes, situées à peu près toutes sur des ports fluviaux ou maritimes. Venise - et non, par exemple, Florence ou Rome, ces capitales de la culture et de la religion - dominera longtemps le marché européen. Et, quand la Méditerranée aura achevé de s’endormir, viendra le tour d’Anvers, puis celui d’Amsterdam, et enfin, de Londres». 5 Bref, c’est tout un secteur de l’activité commerciale qui se trouve bouleversé par les résultats de la nouvelle invention: «Ainsi le maître imprimeur fait souvent figure de novateur, face au libraire, soucieux avant tout d’alimenter un marché traditionnel. Il en alla ainsi quand les imprimeurs humanistes engendrèrent le livre de l’époque moderne. Il devait en aller de même chaque fois qu’il fut question de répandre des livres de caractère révolutionnaire. En matière de clandestinité, la typographe prit toujours le pas sur le libraire, et les grands “éditeurs” de la Réforme ou des Lumières furent presque tous, avant tout, les maîtres d’officines typographiques». 6 C’est ainsi, au niveau du travail, que l’ancien et le moderne se sont interpénétrés. Il ne s’agit donc pas de voir dans l’invention de l’imprimerie l’aube de la Révolution industrielle, mais plutôt l’une des mutations techniques issues de la crise du Moyen Âge. C’est au niveau des rapports de production, entre fournisseurs, transformeurs, diffuseurs et clientèle que se sont tissés de nouveaux rapports de circulation économique. La communication, avant d’être livresque, intellectuelle, fut d’abord commerciale, financière et industrielle. Martin souligne dans son premier livre «…un fait qu’il importe de ne jamais perdre de vue: dès l’origine, les imprimeurs et les libraires travaillent essentiellement dans un but lucratif. L’histoire de Fust et Schœffer le montre assez. Tout comme les éditeurs actuels, les libraires du XVe siècle n’acceptent de financer l’impression d’un livre que s’ils se jugent assurés de pouvoir en écouler un nombre suffisant d’exemplaires dans un délai raisonnable. Qu’on ne s’étonne donc pas si l’apparition de l’imprimerie a pour effet quasi immédiat de répandre encore plus les textes qu’avaient déjà connu en manuscrits un grand succès, et de plonger souvent les autres dans l’oubli. Multipliant ces textes à des centaines, et bientôt des milliers d’exemplaires, l’imprimerie accomplit ainsi une œuvre d’amplification en même temps que de sélection». 7

De l’ensemble des matériaux qui contribuaient à l’impression d’un livre, le produit brut de départ restait le papier. C’est là que commença la révolution commerciale de l’imprimerie: dans le support du texte et non le texte lui-même. Ainsi: «à quoi aurait-il servi d’avoir à imprimer des planches, même des compositions constituées par des caractères mobiles, si l’on avait disposé seulement, pour recevoir l’impression, de peaux qui prenaient l’encre difficilement et dont certaines seulement - les plus rares et les plus coûteuses, les peaux de vélin, c’est-à-dire de veau mort-né - sont assez planes et assez souples pour pouvoir passer facilement sous une presse? L’invention de l’imprimerie eût été inopérante si un nouveau support de la pensée, le papier, venu de Chine par le canal des Arabes, n’avait fait son apparition en Europe depuis deux siècles pour devenir d’un emploi général et courant à la fin du XIVe siècle». 8 Et le papier occidental se fabriquait alors essentiellement en Italie: «C’est au XIIe siècle qu’on vit apparaître en Italie cette nouvelle sorte de “parchemin” qu’apportaient les marchands en relations avec les Arabes… […] Des centres de fabrication se constituent en Italie même; dès le début du XIVe siècle, les papetiers sont nombreux autour de Fabriano: deux faits allaient favoriser le développement de ce premier centre - deux faits qui allaient faciliter la diffusion de l’industrie papetière dans toute l’Europe occidentale. Le premier d’ordre technique: depuis le XIe siècle, et peut-être avant, on avait eu l’idée d’adapter aux moulins des “lèves” transformant le mouvement circulaire en mouvement alternatif. Cette invention avait été à l’origine de nombreux bouleversements industriels; l’application de ce procédé par les papetiers de Fabriano permit de remplacer l’antique meule que les Arabes utilisaient pour broyer et triturer la chiffe par des maillets qui amélioraient le rendement tout en diminuant le prix de revient et en aidant à produire un papier de qualité supérieure. Le second fait est l’extension de la culture du chanvre et du lin dans la dernière partie du Moyen Âge, et la substitution de la toile à la laine dans le linge de corps, qu’allait rendre le vieux chiffon moins coûteux et plus abondant à l’époque où l’usage se généralisait». 9 Dans ce perfectionnement du papier, on retrouvait encore les relations commerciales traditionnelles entre peuples de la Méditerranée, les nouvelles cultures textiles et la rapide croissance des centres urbains d’Italie, bref, tous facteurs économiques essentiels à la Renaissance. Le débordement suivit peu après: «Dès la seconde partie du XIVe siècle, les papetiers commencent à se sentir à l’étroit à Fabriano; ils vont s’établir à Voltri, à Padoue, à Trévise et à Gênes, et forment de très bonne heure deux autres grands centres, en Ligurie autour de Gênes, et dans les États de Venise, autour du lac de Garde. Cependant, des marchands italiens - surtout lombards - se chargent de diffuser dans toute l’Europe la marchandise nouvelle…» 10 Mais si le papier italien se retrouva bientôt sur tous les marchés européens, les voisins ne tardèrent pas à lui emboîter le pas; les Allemands par exemple: «En Allemagne, le premier moulin à papier, celui de Gleismühl près de Nuremberg, commence à fonctionner en 1391. En 1420, l’industrie papetière existe à Lübeck, quelques années plus tard à Gennep près de Clèves (1428), en 1431 à Lünebourg, en 1460 à Augsbourg, en 1469 à Ulm, et dans plusieurs autres centres. En 1480-1490 elle fonctionne à Leipzig, en 1482 à Ettlinger, en 1489 à Londshut, en 1490 à Breslau, en 1496 à Reutligen. Mais les progrès sont trop lents. Ce n’est que vers le milieu du XVIe siècle que l’Allemagne peut se suffire, et Nordlingen, Augsbourg et Nuremberg s’adressent encore à 1516 aux négociants milanais. À l’Ouest, on a recours à la France. Ainsi, les villes des bords du Rhin, où l’imprimerie connut un si brillant essor, restèrent longtemps importatrices de papier». 11 Car plus la production devenait ample, plus la demande se faisait pressante: la dynamique capitaliste était amorcée. Une véritable révolution économique en résulta: «Dès la fin du XVe siècle, la production italienne ne suffit plus aux besoins d’outre-mont. Le transport grève d’ailleurs assez lourdement le prix de vente de cette marchandise pesante qui, avant d’être livrée au client français ou allemand, passe par trois ou quatre mains différentes; aussi les négociants lombards établis à l’étranger s’avisent-ils souvent de financer en France, en Suisse ou en Allemagne la transformation, près des centres de consommation, de moulins à blé en moulins à papier en faisant venir de leur pays des ouvriers chargés d’enseigner la nouvelle technique…» 12

Mais voilà, et ce n’est pas là le moins paradoxal, la liaison entre la production de papier et l’invention de l’imprimerie n’apparaît pas immédiate. Guy Bechtel remarque que, du papier, «si l’on voulait en faire un déclencheur de l’imprimerie, celle-ci aurait dû être inventée plus tôt et plus au sud… Ce qui n’a pas été le cas»13; «…ce qui reste objectivement constatable, c’est que les premières impressions n’ont pas utilisé systématiquement le papier» 14 puisque même la B-42 a été imprimée sur peaux de jeunes bœufs. Parce que le coût de production de l’imprimerie serait devenu trop élevé si l’on avait continué à publier des Bibles sur des peaux d’animaux et pour des raisons pratiques, techniques et commerciales, le papier pénétra en force dans le monde de l’imprimerie. Il ne faut pas oublier non plus que la volonté d’imiter les textes manuscrits se retrouvait chez les premiers imprimeurs qui voulaient concurrencer les anciens métiers de copiste et d’enlumineur et que l’on fit appel à ces derniers pour retoucher les textes imprimés et leur donner «l’apparence» du texte manuscrit. Ce ne sont là que coquetteries qui ont vite été balayées par le succès économique de l’entreprise. Le coût de production du papier était trop bas pour que les imprimeurs puissent longtemps lui résister et s’en tenir aux nobles peaux animales: «Première constatation: du XVe au XVIIIe siècle le prix d’achat d’un papier de bonne qualité est supérieur au prix de l’impression proprement dite; qu’on ne s’étonne donc pas de constater qu’aux époques de déflation ou même de stabilité, on ait le plus souvent recours à du papier de mauvaise qualité - ce qui permet d’abaisser considérablement le prix de revient du livre. Seconde constatation: il est facile de réunir les capitaux nécessaires à l’ouverture d’un atelier; le matériel “de base” ne coûte pas très cher, et un imprimeur peut facilement acquérir une presse, des casses, des galées et quelques fontes. Le problème est ensuite de pouvoir travailler car il faut des capitaux considérables pour éditer un livre. D’autre part, une partie du matériel - les caractères - doit être renouvelée rapidement. Et l’on ne doit pas oublier qu’à cette époque, où la clientèle des libraires est encore restreinte, le livre se vend très lentement, et qu’il faut, pour écouler une édition, envoyer des exemplaires, par petits paquets, dans tous les grands centres d’Europe. Donc, difficulté de récupérer rapidement les capitaux engagés. Une crise survient-elle? Le livre, “marchandise de luxe”, cesse à peu près complètement de se vendre et les imprimeurs n’ont plus d’autre ressource pour vivre que d’imprimer des pamphlets qui traduisent le mécontentement public. Enfin, l’édition d’un livre est le plus souvent une entreprise aléatoire, car on ignore l’accueil que lui réservera le public. D’où l’avidité avec laquelle les éditeurs recherchent les ouvrages d’un débit sûr - les livres d’Église par exemple, les seuls qu’on sait assuré de vendre en période de crise. D’où encore la nécessité, pour éviter les risques dus à la mévente d’un volume unique sur lequel on comptait, d’entreprendre simultanément plusieurs éditions - donc d’engager des capitaux très importants. D’où un nouveau problème - celui du financement. […] Donc, le bailleur de fonds - le capitaliste - intervient pour jouer un rôle essentiel. C’est lui qui supporte les risques des entreprises; c’est lui qui se charge d’écouler la production; et c’est bien souvent lui qui choisit les textes à éditer. Parfois aussi, il est amené à fonder un grand atelier dans lequel on travaille selon les méthodes de la grande industrie - et non plus seulement du simple artisanat. Les exemples de pareils capitalistes se présentent en foule…» 15

Voilà donc l’entreprise moderne, avec tous ses personnages et dans tous ses rouages; de l’approvisionnement en matières premières, de la production technique, de la distribution commerciale et de la vente à la clientèle, en train de s’organiser à travers un premier objet culturel. Le livre imprimé n’est donc pas qu’une forme, un contenant ou un médium communicationnel, c’est également un produit industriel engagé dans une circulation commerciale, inséré dans un rapport de consommation (besoin) et de production (fournisseur): la loi de l’offre et de la demande, ou plutôt, déjà, de la demande et de l’offre! Cette marchandise fétichisée par une société qui psychologiquement reste hypnotisée par l’écriture imprimée, entraîna une tyrannie sociologique au point de créer une infrastructure économique originale appelée à se généraliser dans les autres secteurs de la production. Cette tyrannie s’exerça, mais pas universellement. Elle put s’exercer même rien qu’à l’occasion et, en général, imposer un produit commandé par le marché et non par la culture. Même lorsqu’il s’agit de contenus intellectuels ou littéraires, le marché et les intentions alimentaires du producteur purent l’emporter sur la qualité intégral du produit et de son contenu. La constitution de ce que H.-J. Martin appelle l’état-civil du livre appartiendrait même à la mise en marché du produit: «…l’état-civil du livre - nous serions tentés d’écrire aujourd’hui, son étiquette - […], et dont les éléments les plus importants sont la page de titre - cette publicité - ainsi que la foliation, puis la pagination». 16 Le fétichisme de l’écrit et la tyrannie socio-intellectuelle de l’imprimé ne dissimulent pas seulement la quantité de travail humain nécessaire à la production de la marchandise, mais également la hiérarchie et la division technique du travail, au point que le plus mal payé des co-producteurs de livre reste l’auteur lui-même. Si les livres «ont l’aspect d’êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux»17, ils affichent bien un état-civil qui contient un nom (le titre) et une épaisseur (la foliation), mais également un créateur (l’auteur). C’est pour satisfaire au deuil de ce dernier que l’on éprouve le besoin de posséder cette rareté: son œuvre, en voie de devenir un classique. Nous avons vu comment un Ficin ou un Machiavel ressuscitaient l’esprit de Platon ou de Tite-Live. Le livre contient en son existence la mort (potentielle) de son auteur; il nous le représente, inconsciemment, comme toujours-déjà mort, absent de toute façon, perdu à tout jamais, être évanescent, mais également de sa survie, de sorte que de son vivant, on ne lui pardonnera jamais sa prétention à l’immortalité. On le lui fera même payer très cher. Le plus petit employé typographe apparaît comme mieux rémunéré de son travail sur le livre imprimé que très souvent l’auteur, son créateur, d’où le recours, par ce dernier, à l’appui de mécènes ou à la mondanité afin de survivre.

De tout ce qui précède dans le processus de production du livre et de sa diffusion, il y a donc un grand absent: l’auteur, l’intellectuel, artiste ou savant, essayiste ou romancier, poète ou philosophe. La Bible - la Parole de Dieu - n’a pas de droits d’auteur et Dieu penserait-il à réclamer son 10 ou 15% des chiffres de vente? Les almanachs et les canards passeraient-ils pour des créatures dignes de mémoire? Tyrannie sociologique émanant d’un fétichisme psychique où le médium annoncerait la mort et la survie du messager dans le message… mais à ses conditions, des conditions strictement économiques? L’imprimé participe, pour ces raisons et par ses fondements économiques, à la mort de l’auteur, à son absence comme être présent doté d’affects, brimés et sublimés, comme il participe à son empaillement comme classique. L’imprimé comme forme idéologique promet la survie de l’auteur à travers un produit (de luxe), véritable colifichet de caractères imprimés sur papier à base de chiffons broyés. Le livre devient ainsi la cage d’une âme emprisonnée pour l’éternité dans une objet commercial. L’intellectuel a appris lui-même à générer cette auto-mythification, marché de dupes d’une dérisoire survivance. Son orgueil démoniaque peut aller même jusqu’à exiger une trahison des valeurs éternelles au profit de ses intérêts particuliers ou mondains. Le livre-marchandise devient donc le médium d’un message sur le modèle d’un sarcophage égyptien reproduisant la momie qui y est enfermée. L’aliénation sociale complète bien le fétichisme fantasmatique. «Homère» se vend en livre de poche à $7.50, tandis que «tout Machiavel» est publié en un seul volume relié velin recouvert d’un plastique avec signet en cordon.

Notes III(1.2)
  1. M. McLuhan. La Galaxie Gutenberg, Montréal, 1962, p. 56.
  2. G. Bechtel. op. cit. p. 124.
  3. P. Chaunu, in H.-J. Martin. Histoire et pouvoirs de l'écrit, Paris, Perrin, Col. Histoire et Décadence, 1988, p. 16.
  4. H.-J. Martin. ibid. p. 223.
  5. H.-J. Martin. ibid. p. 227.
  6. H.-J. Martin. ibid. p. 232.
  7. L. Febvre et H.-J. Martin. op. cit. pp. 350-351.
  8. L. Febvre et H.-J. Martin. ibid. p. 40.
  9. L. Febvre et H.-J. Martin. ibid. pp. 41-42.
  10. L. Febvre et H.-J. Martin. ibid. p. 42.
  11. L. Febvre et H.-J. Martin. ibid. p. 58.
  12. L. Febvre et H.-J. Martin. ibid. p. 50.
  13. G. Bechtel. op. cit. p. 61.
  14. G. Bechtel. ibid. p. 63.
  15. L. Febvre et H.-J. Martin. op. cit. pp. 172-173 et 175.
  16. H.-J. Martin. op. cit. p. 283.
  17. C.-H. Favrod. Le marxisme, s.v. Livre de poche, Col. EDMA # 4464, 1976, p. 123.
Jean-Paul Coupal.
Comme un ange aux ailes éployées…, vol. 3
pp. 615 à 620.
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ANNEXE


DE LA «RÉVOLUTION TRANQUILLE» QUÉBÉCOISE COMME EXPÉRIENCE LOCALISÉE DE RENAISSANCE



I. LA «RÉVOLUTION TRANQUILLE» COMME RÉVOLUTION CULTURELLE Les cent trente années qui séparent la répression violente des Rébellions du Bas-Canada de 1837-1838 et l’émergence et le triomphe de la Révolution tranquille au Québec (1959-1970), sont marquées par la prédominance de trois figures sociales conservatrices et anti-modernistes en pleine Amérique du Nord, qui, à bien des égards, apparaissent comme une caricature du Moyen Âge des rationalistes du XVIIIe siècle. D’abord, le clergé catholique, très ultra dans son ultramontanisme romain, véritablement papolâtre, et ce, de Pie IX à Pie XII. Ensuite, le «grand patron» de la politique - car la politique, c’est d’abord le patronage -: soit au gouvernement central, qui édifie sa puissance par l’intimidation (de Macdonald à Trudeau en passant par Laurier); soit au gouvernement provincial (les Premiers ministres Mercier, Taschereau et Duplessis, ou de leaders franchement charismatiques tels Henri Bourassa ou Camilien Houde), sont essentiellement vus comme des pourvoyeurs de postes, de contrats ou de subventions aux amis du régime. Ceci pourrait passer pour le nec plus ultra de la démocratie jacksonienne, mais, à bien des égards, cela évoque plutôt les liens vassaliques de servitude et de clientèle qui constituaient les échanges de statuts et de pouvoirs au temps de la féodalité. Pas étonnant qu’au Québec, politique et mafia sont des mondes internoués. Enfin, les corporations de métiers et de professions qui, sous le couvert de la protection de leurs membres, restent hermétiquement fermés, jouant de ce vice caché de la confusion entre la fonction sociale et le statut professionnel. Ce monde clos, replié sur lui-même donc, engoncé dans une idéologie de la survivance qui se consummait de l’hystérie et des angoisses psychologiques issues d’un catholicisme baroque et doloriste, ruminait plutôt que de vivre une transfiguration ou une rédemption.

Cette société passéïste avait développé une conscience historique extrêmement aiguë qui ressemblait davantage à une théologie de l’histoire compensatrice qu’à une philosophie critique qui l’aurait émancipée de l’aliénation coloniale et sociale. Elle avait adopté, par la force des choses puisque l’architecte du Parlement provincial l’avait inscrite dans la pierre de l’édifice, une devise. Je me souviens, que Reinhart Koselleck rangerait parmi le vocabulaire funéraire du XIXe siècle.1 Pour se montrer conforme à cette devise, la culture canadienne-française s’empressa de dénoncer toutes recherches ou toutes découvertes de la connaissance historique qui pouvaient transformer le roman des origines en une déchéance. Un peuple sans identité, sinon que celle que le dominant anglais lui avait donnée, entretenait une nostalgie du paradis perdu, renouvelant le mythe hésiodique des trois âges où la Nouvelle-France tenait le rôle de l’Âge d’or, le régime anglais celui de l’Âge de fer et la Confédération celui de l’Âge de bronze. Par un syncrétisme dû à l’éducation classique et surtout grâce à l’activité idéologique d’un petit clerc, le chanoine Lionel Groulx (1878-1967), le mythe hésiodique se transforma en théologie de l’histoire, où la Nouvelle-France était un âge d’or parce qu’elle inscrivait l’incarnation du peuple canadien-français dans son territoire; le régime anglais un âge de fer car il correspondait à la passion christique, c’est-à-dire aux luttes constitutionnelles pour la survie de ce petit peuple; enfin le Québec depuis la Confédération - l’âge de bronze - devenait aussi celui du règne de l’esprit (nième révision du messianisme de Joachim de Flore), l’affranchissement de «l’État québecois (nous l’aurons», annonçait le chanoine enthousiaste mais sans préciser ce qu’il entendait exactement par cette formule). Longtemps, les francophones furent les Ahasvérus, les Juifs errants d’Amérique du Nord, parcourant des distances inouïes sur un territoire qu’ils ne parvinrent jamais à s’emparer. Dans ces délires fantasmatiques où se mêlaient débilité et rêves de grandeur, l’urgence d’en finir avec une abjection de soi-même s’imposa à la conscience historique aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. En 1973, un médecin dévoué aux causes sociales et romancier à ses heures, le docteur Jacques Ferron (1921-1985), rappelait, dans un texte intitulé Une confédération de villages: «On venait de voter la conscription; le Québec n’en voulait pas, le reste du Canada l’imposait. Les différends qui ont opposé les deux nations du pays se sont toujours réglés ainsi et, à moins d’un changement constitutionnel, se règleront toujours ainsi».2 Ce changement finit par devenir le programme de l’intervention politique à partir des années 1959-1960.

Des événements conjoncturels sont venus, coup sur coup, achever de mettre à bas cette lourde structure sociale lentement érodée par la modernité. D’abord, ce fut la mort de Duplessis, le dernier des «patrons» du gouvernement provincial - le cheuf -, le 7 septembre 1959. Son parti politique, l’Union nationale, resta au pouvoir, mais son successeur, Paul Sauvé, entrevit l’urgence de proposer des réformes en profondeur de l’appareil gouvernemental. Malheureusement, Sauvé mourut à son tour quelques semaines plus tard, et son successeur s’avéra incapable de reprendre la dynamique politique avortée trop tôt. L’élection du 29 juin 1960 portait le parti libéral au pouvoir. La campagne électorale du nouveau Premier ministre Jean Lesage, avait porté principalement sur l’assainissement des mœurs politiques, aussi, même si l’intention de Lesage était de reprendre le patronage politique sous sa coupe - Duplessis lui-même avait obtenu son premier succès politique en dénonçant les malversations du gouvernement libéral d’Alexandre Taschereau en 1936 -, l’idée était lancée que le service aux anciennes clientèles tirait à sa fin.

Deuxième coup porté sur la tradition canadienne-française et dont les effets furent beaucoup plus profonds: le concile œcuménique de Vatican II, appelé par le pape Jean XXIII pour le 11 octobre 1962 proclamait l’aggiornamento de l’Église catholique. Fini les délires ultramontains et l’exercice de pressions indues du clergé pour imposer son contrôle dans l’éducation et les affaires sociales. Les fantasmes de théocratie qui tout au long du XXe siècle revenaient périodiquement dans l’esprit de la hiérarchie étaient définitivement balayés. L’Église reconnaissait sa faiblesse réelle face aux nouvelles puissances temporelles et spirituelles, face aux institutions séculières: de l’État à la liberté de presse… et à la télévision. Avec les édits de Vatican II, c’est à l’intérieur même de l’Église que les conservateurs canadiens-français reçurent le coup de grâce et que se résorbaient les idéologies anti-modernistes condamnées depuis un siècle. Première fissure annonçant l’inéluctable: un flot de scepticisme techniciste et de superstitions ésotériques allait se déverser sur une société jusque-là idéologiquement monolithique. Bien des contradictions naîtront de l’effondrement de ce borderline idéologique qui, trois décennies plus tard, ne seront toujours pas harmonisées.

Enfin, la grève des réalisateurs francophones de Radio-Canada en 1959, par sa couverture médiatique favorable faite par des gens de métier, acheva de démysthifier le préjugé anti-communiste qui subsistait parmi la population à l’égard de l’action syndicale. Des grèves, autrement importantes et autrement violentes (la grève de l’amiante d’Asbestos en 1949; du textile à Louiseville en 1952, des mines de Murdochville en 1957), avaient enseigné la possibilité d’actions populaires efficaces contre l’ancienne fatalité consacrée par l’expression né pour un p’tit pain. Tant qu’il s’agissait de travailleurs modestes et ordinaires, les gouvernements pouvaient se complaire en dénonçant la manipulation étrangère et subversive. La paranoïa entretenue par le gouvernement Duplessis et par le clergé catholique - à l’exception de l’honorable attitude de Mgr Charbonneau, qui devait payer chère sa résistance -, suscitait un appui généralisé aux forces de l’ordre contre les grévistes. Mais lorsque cette même population vit ses comédiens favoris incarnant les sympathiques personnages de La Famille Plouffe, ou son journaliste-vedette René Lévesque qui venait chaque semaine lui exposer les grands problèmes de l’heure sur la scène internationale, se faire charger par la police, elle commença à considérer les revendications sociales comme faisant partie intégrante de ses aspirations collectives. Les anciennes structures du monde du travail, les corporations de métier et de professions libérales, souvent fermées et cloisonnées, se virent ébranler par la montée du syndicalisme de combat et l’extension de l’aire des revendications sociales. Les relations de travail ne seront jamais plus les mêmes après 1960 et l’utilisation sauvage de la police et de la désinformation journalistique resteront longtemps un souvenir après la grève de Radio-Canada.

Cette cavalcade d’événements entraîna non seulement l’effondrement des valeurs assurées et montra l’inanité des symboles collectifs, mais elle suscita une vive réaction parmi les institutions qui voulurent prendre la direction du changement et opérer une révolution par le haut, non pas un despotisme éclairé mais plutôt une révolution tranquille: «Au sens strict, la Révolution tranquille désigne habituellement la période de réformes politiques, institutionnelles et sociales réalisées entre 1960 et 1966 par le gouvernement libéral de Jean Lesage. Certains la font démarrer un peu plus tôt, avec la mort de Duplessis, en 1959, et l’arrivée au pouvoir de Paul Sauvé. D’autres estiment qu’elle s’achève en 1964, alors que commence à s’essoufler le rythme des réformes. Au sens large, l’expression est aussi utilisée pour caractériser l’ensemble des décennies 1960 et 1970, marquées par le triomphe du néo-libéralisme et du néo-nationalisme et par une remarquable continuité dans les orientations des divers gouvernements qui se succèdent à Québec».3 La révolution fut dite tranquille parce qu’elle ne reposait pas sur des gestes d’État violents ou sur un mouvement populaire menaçant. Ni dictature à la Kémal Ataturk ou à la Nasser, ni présence de masses révolutionnaires. Il y eut bien des manifestations populaires qui sont restées dans la mémoire collective comme des moments forts de la Révolution tranquille: le «samedi de la matraque» (1964) ou «l’émeute de la Saint-Jean [Baptiste]» (1968), mais aucune violence spectaculaire avant la crise d’octobre de 1970, sinon quelques bombinettes qui, en explosant, entraînaient dans la mort, parfois, une victime innocente - un veilleur de nuit, une secrétaire à une manufacture de chaussures qui avait le malheur de s’appeler Lagrenade. Un groupe de terroristes armés - c’était la mode à l’époque - calqué sur le F.L.N. algérien et qui, par originalité, prit le nom de F.L.Q. (Front de Libération du Québec), fut fort actif entre 1963 et 1970 enfin, mais était-ce bien là une action qui mériterait d’être qualifiée de révolutionnaire? Pour Denis Monière: «Si on emploie le terme révolution pour désigner les changements survenus au Québec dans les années 60, c’est beaucoup plus en fonction du retard qu’il fallait rattraper qu’en raison du contenu même de ces changements. En réalité, on a beaucoup plus imité qu’innové dans la recherche des relations pour corriger les déséquilibres structurels et l’état de dépendance de l’économie et de la société québécoise. L’idéologie de remplacement était une idéologie d’emprunt».4 Bref, «l’expression “révolution tranquille” désigne donc l’ensemble des réformes initiées au Québec de 1960 à 1966. C’est une opération de nettoyage et de rattrapage sur les plans institutionnel, politique et idéologique ou, en d’autres termes, une révolution superstructurelle. On tente ainsi d’adapter les superstructures aux modifications structurelles de l’économie et de la société québécoise».5 Comme la Renaissance italienne du XVe siècle et européenne du XVIe, la Révolution tranquille québécoise de 1960-1980 fut une période d’anomie socio-culturelle entre la fin d’une société traditionnelle et l’affirmation non accomplie d’une modernité en pleine émergeance. Mais lorsque Denis Monière précise qu’on a beaucoup plus imité qu’innové, il établit là une frontière qui remet en question l’association de la Révolution tranquille québécoise avec un phénomène de Renaissance. Les Québécois ont-ils vraiment été incapables de surmonter l’imitatio afin d’atteindre l’essentielle emulatio qui consacre toute expérience de renaissance?

Et de fait, la réaction des principaux animateurs de la Révolution tranquille parue légèrement embarassée lorsqu’un journaliste anglophone inventa l’expression «Quiet Revolution»! Bien que le Premier ministre du Québec, «Jean Lesage aima l’expression, mais il se garda toujours un peu de l’employer lui-même, en partie parce qu’il ne jugea pas que son gouvernement et lui-même furent révolutionnaires, en partie parce qu’il ne voulait pas alarmer le public».6 Que l’expression vienne d’un journaliste canadien-anglais montre combien le changement était perceptible de l’extérieur de la province, mais qu’une fois de plus une phase de l’histoire du Québec se vit définir par un observateur étranger, cela indiquait que tous les vieux démons n’avaient pas été exorcisés. Une individualité collective, non encore pleinement consciente d’elle-même, persistait dans sa fatalité traditionnelle. Si le Québec, à l’orée des années soixante, aspirait à transformer cette situation, à acquérir cette auto-détermination propre à toute collectivité mûre, il n’en utilisait pas moins, inconsciemment, un dicton ambiguë; ce slogan mobilisateur du parti libéral aux élections de 1962: Maître chez nous! On ne perçoit pas, encore aujourd’hui, tout ce que ce slogan abritait d’aspects archaïques face à la modernité. Michel Winock, analysant le goût des Français pour la petite propriété, écrit: «Être maître chez soi, tel est le vieux cri du paysan; telle est l’aspiration de celui qui veut devenir travailleur indépendant».7 Le rapprochement pourrait n’être que circonstanciel, mais la définition qu’il donne, quelques pages plus loin, sur ce maître chez soi, ne va pas sans invoquer quelque chose dans la mémoire collective québécoise: «Nous avons seulement voulu mettre en relief une de ces constances de notre histoire qui, en se combinant avec d’autres déterminants, a pesé sur le destin national: l’existence ancienne d’une propriété autonome, à la fois médiocre quant à sa rentabilité économique et chargée de symbolisme et d’affectivité, donc créatrice de valeurs dans le domaine moral et politique. Notre système républicain [provincial], né avant que la révolution industrielle n’ait tout redistribué, a été accordé à cet idéal de frugalité à l’antique et d’indépendance personnelle, jusqu’au moment où ce vieux monde, bouleversé par la Grande Guerre et la crise mondiale, a cessé d’être un modèle possible. Mais le paradigme a continué d’habiter les rêves et agit encore puissamment sur chacun, parfois à son insu, ne fût-ce que dans l’idéal de vie pavillonnaire, le jardin potager, le goût de la caravane (qui stationne sous les peupliers beaucoup plus qu’elle ne roule), ou le refus des taxis parisiens [montréalais] à s’habiller de la même couleur. Réduis au salariat, ces descendants de paysans [habitants] que sont la plupart des Français [Québécois] s’approprient dans leur vie quotidienne la base territoriale de leur liberté; la majorité sont propriétaires de leur résidence principale, sans parler des secondaires. Les plus hardis franchissent le pas et deviennent ou redeviennent leurs propres “patrons”, selon la terminologie des anciens recensement. Au discours de la rentabilité économique, de la performance, du progrès technique, de l’amélioration générale des conditions et de sécurité sociales, une sorte d’éternel radical-poujadisme* répondra: sens de la mesure, liberté individuelle, solidarité des petits contre les gros, travail et épargne, résistance à l’étatisme abusif, refus des grands ensembles concentrationnaires, indépendance et dignité. Une longue histoire qui n’est pas achevée».8 Tout cela exclu à prime abord une volonté révolutionnaire, ce qui n’empêche pas les activités d’une minorité créatrice, particulièrement dynamique, porteuse d’une capacité à opérer en profondeur des transformations institutionnelles et sociales. D’où que «la Révolution tranquille qu’[elle aspirait] à réaliser était plutôt de nature institutionnelle et administrative, visant à créer un cadre et des méthodes convenant à leur optique plus positive des affaires publiques et à la réalisation des réformes qu’[elle avait] en vue. Le but dépassait la notion du “bon gouvernement”, ou même de “réforme gouvernementale”, mais c’était là le point de départ et maints artisans de la Révolution tranquille ne regardaient guère plus loin. Or, une fois lancés, ils furent entraînés par les événements et par les forces qu’ils avaient libérées…»9 C’est-à-dire que la courte vue des hommes politiques se vit dépasser par le bouleversement des mentalités que leurs réformes engageaient. En voulant verser un vin nouveau dans de vieilles outres; celles-ci éclatèrent sous la fermentation de la modernité.

Une turbulence de l’historicité émane de ce dérapage, où la minorité créatrice à la source des réformes politiques se vit entraîner à opérer des changements dont elle ne prévoyait pas l’ampleur. Ni la nationalisation des compagnies privées d’électricité fondues désormais dans une entreprise d’État, l’Hydro-Québec,10 ni la fondation d’un ministère de l’Éducation ou l’étatisation des soins de santé et des services sociaux ne se trouvaient à l’agenda du premier cabinet libéral en 1960. Et la Révolution tranquille se voulait davantage un changement de régime qu'un projet utopique de redéfinition des prérogatives de l’État: «Personne, les ministériels compris, ne peut alors prévoir l’ampleur des changements qui viendront bouleverser tous les secteurs de la vie québécoise au cours des quatre ou cinq années suivantes».11 D’où ce contraste évident, avant même qu’il y ait révolution réelle, et qui se trouve à la base de l’interprétation mesurée de Monière: «C’était surtout le rythme rapide de transformation après une longue période de stagnation, qui donne son caractère révolutionnaire à cette période d’évolution tapageuse de la société québécoise. Les changements n’ont d’ailleurs pas été subits; ils avaient été préparés et proposés depuis longtemps par des groupes plus ou moins marginaux. Mais ceux-ci n’avaient pas réussi à actualiser politiquement leurs projets de réformes et à briser le monolithisme idéologique enfermé dans la représentation d’un Québec à vocation agricole, unanimement catholique, messianique et dominé par le clergé».12

D’où, également, cet esprit purement rhétorique de la Révolution tranquille. Quand le politologue Gérard Bergeron écrit que «la Révolution tranquille n’a jamais eu d’autre principe d’unité que d’être justement une contestation effective du passé»13, il ne fait que rappeler la teneur du discours politique de 1960, mais qui, dépassant son objectif électoral, put envahir toute une conscience historique que l’on ne soupçonnait pas. Ce mot d’ordre n’avait sûrement pas été pondu pour déchaîner l’identité d’une collectivité asservie depuis longtemps aux chaînes utiles d’une aliénation coloniale. C’est ainsi, qu’accidentellement, fut mise en branle une dimension de la conscience collective qui ne sut ni s’arrêter, ni assumer les conséquences définitives de son action. D’où, encore, les deux dates terminales de la Révolution tranquille: 1966, lorsque le succeseur des libéraux, l’Union nationale de Daniel Johnson, dut poursuivre le vent de réformes au-delà des limites que lui avait fixées le gouvernement Lesage; 1980, lorsque le Parti Québécois, fondé dans la foulée de la Révolution tranquille pour acheminer le Québec vers son indépendance nationale, perdit par voie référendaire un mandat démocratique en vue de fonder un État québécois soouverain-mais-associé au Canada. La déprime post-référendaire qui s’ensuivit contrasta alors avec l’hyper-activité qui avait marqué les Québécois deux décennies plus tôt. C’est dans le déraillement le plus complet que le train de réformes de la Révolution tranquille acheva sa course, en bordure des rails de l’Histoire. «Faut-il donc créditer les libéraux d’une révolution, comme le voudrait la logique? Mais ce sont les libéraux eux-mêmes qui ont fait cette association entre le slogan accrocheur de 1960, “c’est le temps que ça change”, et la surprenante incompréhension qui entoure leur défaite de 1966, les libéraux se sont appropriés tout ce qu’il y a de neuf et de dynamique sur la scène politique québécoise. Au nom d’une société libérale, moderne, efficace, planifiée et organisée, ils accablent ceux qui les ont précédés et méprisent ceux qui vont leur succéder…»14

L’utilisation inconsciente des stimuli de la conscience historique des Québécois par les «ténors» de la Révolution tranquille, apparaît lorsqu’on oppose justement l’enflure rhétorique aux actions, sans cesse répétées, de freinage du changement. Les Jamais! de Jean Lesage ne cessent de retentir contre les projets de réforme qu’on lui propose, alors que, paradoxalement, le Désormais! de Paul Sauvé - mot apocryphe semble-t-il - avait lancé le mouvement. Le 5 mars 1959, à Québec, Jean Drapeau, qui vit son seul interrègne à la mairie de Montréal, déclarait dans une allocaution enflamée: «Bâtir enfin l’État du Québec, fort et sûr de lui, dynamique et rayonnant, voilà la grande tâche à laquelle nous sommes appelés. Tout ce qu’il y a aujourd’hui dans cette province de dignité blessée, de liberté frémissante, de volonté de progrès et d’espérance invincible, tout cela doit enfin se traduire dans une politique exaltante où se confondent l’épanouissement de l’homme et la grandeur de l’État».15 Onze ans plus tard, le même Jean Drapeau, menacé sur sa gauche dans l’élection municipale par un parti populaire, le F.R.A.P., et profitant du contexte de la crise terroriste d’octobre 1970, pressera le Premier ministre libéral du Québec, Robert Bourassa, de faire intervenir l’armée canadienne et occuper militairement la ville de Montréal le temps de l’élection au conseil municipal. Est-ce à dire que l’opinion de Drapeau avait changé entretemps? ou bien que le discours de 1959 n’était qu’une enflure réthoricienne? La Révolution tranquille devait faire de cet «État du Québec» le point d’appui du développement de la société québécoise; le levier dont avaient besoin les Canadiens Français qui, précisément, aurait pu éviter de recourir à une intervention «étrangère» pour résoudre un problème domestique. La rhétorique ampoulée dépassait donc d’une bonne longueur les intentions profondes de la minorité créatrice derrière les dirigeants politiques. Amorcée dans le champ des réformes institutionnelles suggérées par le programme électoral des libéraux de 1960, aussi, la Révolution tranquille se transforma-t-elle (trop vite au goût de la minorité créatrice) en révolution culturelle. Elle répondait: «C’est le temps que ça change», en défi à la phrase, devenue classique, du roman de Louis Hémon, Maria Chapdelaine (1913): «Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer», ce qui inspire Alberto Manguel, encore de nos jours, à en revenir à «cette page blanche gelée qu’on appelle Canada»…16 Mais tout cela n’est que de la littérature, n’est-ce pas?

Et c’est lorsqu’elle devint définitivement révolution culturelle, que la Révolution tranquille rejoignit la Renaissance, à la fois comme phénomène et comme événement. Comme événement d’abord, tant il s’agissait d’opérer une «renaissance culturelle» appelée à jouer essentiellement au niveau de la qualité de la langue et du raffinement du goût des Québécois; bref, les tirer d’une culture folklorisée, anachronique et rustique. L’ancien chef libéral du temps où le parti purgeait son purgatoire sous Duplessis, Georges-Émile Lapalme, intellectuel et écrivain malheureux, inspiré par le précédent d’André Malraux auprès du général de Gaulle, exerça des pressions pour se voir confier le nouveau ministère des Affaires culturelles et ainsi créer une politique de la langue en vue de favoriser le français comme langue nationale des Québécois: «Au chapitre de la vie culturelle et du fait français, les libéraux s’engagent à créer un ministère des Affaires culturelles ayant sous sa juridiction les organismes suivants: “a) l’Office de la langue française (ou de la linguistique); b) le département du Canada français d’outre-frontières; c) le Conseil provincial des arts; d) la Commission des monuments historiques; e) le Bureau provincial d’urbanisme”».17 Ce projet, dont le sérieux transparaît dans le sobriquet que ses collègues du cabinet lui donnèrent, la bébelle à Lapalme - avant de devenir un fournisseur de subventions à «l'industrie culturelle» -, devint, pour l’heure, l’enjeu d’une véritable querelle identificatoire: «Dans le domaine culturel, la Révolution tranquille se traduit par l’affirmation de l’identité québécoise. Toutefois la définition de cette identité devient l’enjeu d’un conflit idéologique où une tendance insistera sur la revalorisation du bon parler français, alors que l’autre plus radicale, valorisera la langue populaire (joual). Le théâtre, la littérature, le cinéma et la chanson s’axent sur la spécificité québécoise et effectuent un retour aux sources. Cette renaissance culturelle allait de pair avec la valorisation de l’éducation et l’augmentation du niveau de scolarisation. Afin de stimuler cette recherche et cette affirmation culturelle, on institue en 1961 un ministère des Affaires culturelles».18 A ce niveau, l’événement agissait en véritable révolution de mentalité.

Jamais, depuis les lendemains de l’échec de la Rébellion de 1837-1838, la population du Québec n’avait été appelée à redéfinir collectivement ce par quoi elle se reconnaissait comme identité. Devant la déroute des professionnels laïcs libéraux et philosophes, les Québécois s’étaient alors soumis au diktat du clergé catholique ultramontain, anti-moderniste et peu favorable à la démocratisation de l’éducation. Dans son refus de payer des taxes pour l’établissement et le financement des écoles, le mouvement alla jusqu’à brûler des écoles dans le comté de Nicolet en 1846-1850; c’était, ce qu’on a convenu d’appeler la guerre des éteignoires. La lutte qu’entreprit l’Église contre l’État québécois dans sa volonté de fonder un ministère de l’Éducation se poursuivit de la Constitution de 1867, lorsqu’échut la responsabilité de l’Éducation parmi les compétences provinciales, jusqu’à la Révolution tranquille. Aussi, pour que la renaissance culturelle puisse couvrir l’ensemble de l’Imaginaire québécois, non seulement la création d’un office de la protection de la langue française s’imposa, mais également un ministère de l’Éducation, chargé de jeter les bases d’un système d’éducation franchement démocratique. Cette mission échut au collègue de Lapalme, Paul Gérin-Lajoie.

Comme pour la Renaissance italienne du XVe siècle, la question de la langue vernaculaire se posa comme une question centrale dans la quête d’une nouvelle définition de l’identité québécoise (et non plus canadienne-française). Dès 1960, la question avait été posée par un pamphlet d’un frère enseignant qui jugeait sévèrement la langue parlée par ses compatriotes et le niveau d’instruction très bas que fournissait le niveau primaire: «Le débat ouvert par la publication, en 1960, des Insolences du frère Untel va opposer pendant toute la décennie les puristes comme Lapalme, formée par les études classiques, que la vulgarité de la langue commune fait frémir, et les jeunes écrivains en herbe comme Michel Tremblay, que le réalisme truculent du joual comble d’aise. Convictions nationalistes et réflexes de classe déterminent la façon dont on réagit au joual…»19 Le joual, en effet, apparaissait comme un dialecte local propre à la population montréalaise opposé à un français standard qui restait celui d’une certaine colonisation culturelle par des produits français. Qu’un dramaturge comme Tremblay écrive une pièce sur Les Belles-Sœurs du quartier populaire du Plateau Mont-Royal pour s’opposer au Brutus d’un Paul Toupin qui voulait faire du Racine québécois, rien de plus illustrateur du conflit culturel - et identitaire -, qui déchirait l’aliénation existentielle des Québécois dans la décennie des années 60. Mais le joual, précisément, n’est pas une langue vernaculaire, ni même un dialecte régional, mais une bâtardisation urbaine du français XVIe-XVIIe siècle; un vocabulaire de mots français entremêlés de mots anglais qui donne une expression colorée et particulière, ou encore une grammaire de structures de phrases anglaises meublées de mots français, prononcés avec la phonétique de Rabelais. La langue québécoise est le dialecte français du Québec, comme le toscan de Dante était de l’italien de Florence. Opposer le joual de Tremblay au racinien-Toupin, classique mais sans résonance sociale, cela revenait à offrir comme alternative entre déboucher sur le presque-Rien et l’à-peu-près-de-Tout. Le joual était l’insigne langagier du misérabilisme économique populaire, et il ne pouvait être une langue nationale comme le toscan pour l’Italie moderne tant c’était un français dégradé et dégénéré. D’autre part, le français racinien-Toupin des collèges classiques véhiculait un autre misérabilisme culturel, celui de la minorité dominante inféodée à un langage importé qu’elle s’efforçait d’imiter jusqu’à la parodie. C'était un «patois cultivé, avec ses affectations et ses fanfreluches [qui] faisait désormais figure d'aberration burlesque».20 D’où la réplique de Jean Lesage: «Il n’y a pas qu’une seule langue française, déclara-t-il, et il était évident “que le langage canadien-français doit être différent du langage parisien”. Cependant, il fallait qu’il y ait une grammaire commune. Aussi, étant donné que le langage est l’expression de la pensée, il n’y avait rien de plus dangereux qu’une langue maladroite, imprécise, jonchée d’impropriétés parce qu’elle engendrait la confusion et le vague des idées, empêchant ainsi le progrès intellectuel et scientifique. Pis encore, les Canadiens français cesseraient d’exister en tant que peuple s’ils ne percevaient pas leur langue. C’est pourquoi l’Office de la langue française veillera à la correction et à l’enrichissement de la langue parlée et écrite…»21 Avec cet objectif en tête, le ministre des Affaires culturelles, Lapalme, opéra une véritable réorganisation institutionnelle appelée à avoir des suites cohérentes et des résultats prometteurs: «Celui-ci se mit au travail avec enthousiasme. Si l’on avait pu rajeunir le turc et l’hébreu au point d’en faire des langues nationales efficaces, demanda-t-il lorsqu’il défendit les premières prévisions budgétaires de son ministère, pourquoi le Québec ne pourrait-il pas en faire autant avec le français? L’Assemblée législative vota un budget initial de 5,000,000 de dollars pour lui permettre de mener à bien cette tâche et les autres qui l’attendaient. Le nouveau ministère prit également en charge les Archives provinciales, le Musée provincial, la Biblothèque Saint-Sulpice, la Commission des monuments historiques. Afin d’administrer cet ensemble hétérogène, une première mesure s’imposait: le recrutement d’un sous-ministre. Lapalme pressentit plusieurs candidats possibles et arrêta son choix sur Guy Frégault, historien de la Nouvelle-France et disciple de Lionel Groulx. Frégault n’avait aucune expérience administrative mais, comme tant d’intellectuels, il apprécia l’occasion ainsi offerte de jouer un rôle plus actif dans la Révolution tranquille».22 Ne penserait-on pas ici à Cosme ou à Laurent de Médicis subventionnant ou protégeant les bibliothèques de Niccolo Niccoli ou de Tommasso Portinari, quel qu’en fût le prix à payer?

C’est dans cette épuration du langage que la Révolution tranquille opéra le meilleur de sa révolution culturelle, car, grâce à Lapalme, le rameau québécois de la langue française se débarassait de ses deux plus dangereux surgeons: le joual comme reflet du misérabilisme économique des classes populaires et le racinien-Toupin comme reflet du misérabilisme culturel des classes bourgeoises. Une francité québécoise surgit, véritable langue vernaculaire, authentiquement nationale. Tous les autres domaines de la culture: arts plastiques, musique, cinéma, etc., devaient bénéficier de cette renaissance culturelle qui s’était heurtée, une première fois en 1948 avec le manifeste Refus Global d’une équipe de jeunes poètes et artistes animée par le peintre automatiste Paul-Émile Borduas, devant un mur du silence: «Le déblocage institutionnel opéré par la Révolution tranquille, doublé de l’affirmation de l’identité québécoise et d’un nationalisme progressiste suscitèrent un essor sans précédant de la vie intellectuelle. Le réflexe colonisé de honte et de mépris de soi-même s’étiola progressivement. Ce qui était auparavant jugé provincial, local ou folklorique par la culture des élites au nom d’un universalisme déréalisant et castrant, poussé par la quête d’une identité et de l’affirmation de soi, devient culture dominante».23 Paradoxalement, au Canada, il n’y avait pas que les Québécois qui s’engageaient dans une renaissance culturelle. Son alter ego, le Canada anglais se voyait également touché par un Zeitgeist identique. L’esprit du temps appartenait à une jeunesse blessée en voie d’affranchissement, une jeunesse dont les poètes ne cessaient de marteler l’esprit et la chair. De part et d’autre de la frontière de l’Outaouais, «leurs recueils ont pour titre: le Tombeau des Rois, le Vierge incendié, le Ciel fermé, les Fuites intérieures, les Geôles, Pour les enfants des morts, Présence de l’absence; Kingdom of Absence; Flight into Darkness, A Darkness in the Earth, Descent from Even, Against a League of Liars, The Second Silence. Ici comme là, c’est la nostalgie d’une enfance manquée, un cri de désespoir, l’anéantissement du passé. La grande peur est de devenir “ce pays sans parole”, dont parle le poète Yves Préfontaine…»24 En se rappelant bien que la Révolution tranquille s’est déroulée à l’ère de la galaxie Marconi, ne doit-on pas considérer la création du ministère des Affaires culturelles, tous comme les autres innovations du gouvernement Lesage dont la nationalisation de l’électricité et la construction de réseaux routiers, comme autant de soutiens directs à l’accélération et à l’universalisation des communications de masse?

On peut également considérer Fernand Dumont, le grand sociologue de la conscience historique, comme le premier à saisir la véritable portée de ces réformes et de cette révolution culturelle - l’expression vient de lui d’ailleurs -, car les courants de révolution culturelle étaient alors nombreux parmi le monde. Nulle question ici de banaliser la spécificité québécoise d’un mouvement universel, mais dans l’optique diachronique propre à l’histoire du Québec, cette révolution fut bien une renaissance, car il s’agissait de tenir une position irréconciliable face au temps tragique, position qui avait été jusque-là celle de la soumission chrétienne devant les épreuves historiques envoyées comme autant de preuves de l’amour de Dieu. Il n’était plus question de vivre les crises sociales ou constitutionelles comme un chemin de croix vers le messianisme canadien-français. Cet espace clos dans lequel avaient évoluer les Québécois était trop étroit pour les possibilités qui s’offraient désormais à eux pour faire du Québec cette portion terrestre d’un Infini universel (et non seulement d’un Canada si bilingue et si biculturel soit-il). Ce fut une période d’enthousiasme refusant d’entretenir cette conscience malheureuse du repli et du statique de leurs ancêtres, car les Québécois goûtaient à leur tour à l’évhémérisme, à l’irruption de la volonté dans leur destin, à l’idée de Nature (dite écologique) qui débordait le ruralisme et l’agriculturalisme traditionnels, enfin à la possibilité de faire que l’histoire du Québec devienne pleinement et totalement partie de l’histoire de l’humanité.

Notes
  1. R. Koselleck. L'expérience de l'histoire, Paris, Gallimard/Seuil, Col. Hautes Études, 1997, p. 157.
  2. Cité in M. Djebabla-Brun. Se souvenir de la Grande Guerre, Montréal, VLB éditeur, Col. Études québécoises, 2004, p. 142
  3. P.-A. Linteau, R. Durocher, J.-C. Robert, F. Ricard. Histoire du Québec contemporain t. 2: Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, p. 393.
  4. D. Monière. Le développement des idéologies au Québec, Montréal, Québec/Amérique, 1977, p. 319.
  5. D. Monière. ibid. p. 320.
  6. D. C. Thomson. Jean Lesage et la Révolution tranquille, Montréal, Trécarré, 1984, p. 17.
  7. M. Winock. La France politique, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire, # H256, 1999, p. 59.
  8. M. Winock. ibid. pp. 67-68. * On pense ici à ces tiers-partis politiques qui, de 1960 à 2008, ont surgi des profondeurs régionales du Québec: Union nationale agonisante; Crédit social ruraliste et anti-bancaire, A.D.Q. (Action démocratique du Québec), dont la base vit d’un ressentiment analogue à celui qui animait le mouvement poujadiste, en France dans le courant des années 50 du XXe siècle, et qui prétendait agir «pour la défense des artisans et des commerçants menacés par les monopoles, les grandes surfaces et les agents du fisc, d’en finir avec “la dictature de l’administration et des puissances d’argent”, dont le Parlement apparaît comme le tuteur et l’instrument obséquieux» (p. 216). Ce qu’André Siegried qualifiait de «la France de ceux qui se débattent bruyamment, avec les gestes désordonnés de gens qui se noient»…
  9. D. C. Thomson. op. cit. p. 18.
  10. Robert Rumilly faisait ce rapprochement en 1953: qu’«aux postes stratégiques où l’on aurait, autrefois, construit des forts, s’élèvent aujourd’hui des barrages». L’entreprise LG2 du gouvernement de Robert Bourassa au cours des années ‘70 n’est pas sans évoquer un autre relent baroque: la construction de la forteresse de Louisbourg, grand projet des dernières années du Régime français. R. Rumilly. Histoire de la Province de Québec, t. XXVII: Rayonnement de Québec, Montréal, Chantecler, s.d., p. 185
  11. R. Jones, in J. Hamelin (éd.) Histoire du Québec, Toulouse/Saint-Hyacinthe, Privat/Edisem, 1976, p. 487.
  12. D. Monière. op. cit. p. 319.
  13. Cité in D. C. Thomson. op. cit. p. 17.
  14. S. M. Trofimenkoff. Visions nationales, Montréal, Trécarré, 1986, pp. 400-401.
  15. Cité in J. Lacoursière et H.-A. Bizier (éd.) Nos Racines, t. 12, # 137, Montréal, Éditions T.L.M., 1982, p. 2735.
  16. A. Manguel. op. cit. 2006, p. 285.
  17. J. Lacoursière et H.-A. Bizier (éd.). op. cit. p. 2724.
  18. D. Monière. op. cit. p. 326. Le «retard» - ou l’arriération - du Québec en matière intellectuelle est incontestable. En sociologie, l’enseignement collégial en est encore à Maritain et à la doctrine sociale de l’Église, alors qu’en Europe et aux États-Unis ont été assimilé Karl Marx, Max Weber et Talcott Parsons; en philosophie, on potasse encore le thomisme du père Thonnard, alors que le structuralisme et le pragmatisme se déversent sur l’Europe et les États-Unis; enfin, en littérature, le roman Poussière sur la ville d’André Langevin, par son personnage féminin de Madeleine, a des accents du Madame Bovary de Flaubert… Le roman, qui date de 1953, pouvait facilement se retrouver à l’index.
  19. S. M. Trofimenkoff. op. cit. p. 407.
  20. P.-Y. Petillon. La grand-route, Paris, Seuil, Col. Fiction & Cie, 1979, p. 12.
  21. Cité in D. C. Thomson. op. cit. p. 390.
  22. D. C. Thomson. ibid. p. 391
  23. D. Monière. op. cit. pp. 327-328.
  24. C. Moisan. Aspects de la littérature canadienne, Montréal, H.M.H., Col. Constantes, # 19, 1969, p. 31.
Jean-Paul Coupal.
Comme un ange aux ailes éployées…, vol. 3
pp. 933 à 943.

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