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jeudi 12 août 2010

La poursuite du soleil

LA POURSUITE DU SOLEIL
(extraits)
(textes non définitifs)

Christophe Colomb à Hispañola en 1492

Sommaire de l'ouvrage

Historicité
I. LA LÉGENDE NOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB
I.1 De Christophe Colomb à l’Espagne
I.2 De l’Espagne à la civilisation occidentale*

II. SORTIR DE LA FINALITÉ DU MONDE?
II.1 Les grandes explorations comme nécessité historique
II.2 Poétique spatiale de la rotondité de la terre
II.3 Un point tournant de la civilisation occidentale
II.4 Ténacité de la vision finaliste du monde

III. LORSQUE LES EXPLORATIONS DEVIENNENT DÉCOUVERTES
III.1 Les grandes découvertes comme contingence historique
III.2 Les ambiguïtés des écritures
III.3 L’invention de l’Amérique comme «Nouveau Monde»

IV. L’IRRUPTION DE L’«AUTRE» FACE À L’OCCIDENT
IV.1 L’«Autre» et l’aléatoire
IV.2 Le Sauvage

V. DE GRANDS ESPACES AUX VASTES HORIZONS
V.1 Gigantisme du Nouveau Monde
V.2 Les voyageurs de passage
V.3 L’occupation effective

VI. DE GRANDES CONVOITISES POUR DE VASTES POSSIBILITÉS
VI.1 La convoitise marchande
VI.2 La convoitise militaire
VI.3 La convoitise missionnaire

VII. LA BOUTURE
VII.1 Dynamique de la colonisation
VII.2 Le génocide préalable
VII.3 La «Frontière»
VII.4 La Nouvelle-Angleterre comme bouture réussie de l’Angleterre en Amérique
VII.5 La Nouvelle-France comme bouture manquée de la France en Amérique

VIII. LA GREFFE
VIII.1 La Conquista
VIII.2 Accouchement d’une nouvelle historicité ibéro-américaine
VIII.3 La Nouvelle-Espagne comme greffe réussie de l’Espagne en Amérique

IX. DE LA CONSCIENCE HISTORIQUE QUE NOUS AVONS DE LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE
IX.1 Naissance d’une pensée anthropologique
IX.2 L’Occident et l’«Autre»
IX.3 L’Américanité

Signification
I. LE «STADE DU MIROIR» DE L’OCCIDENT
I.1 Première forme de l’identique: la gemellité
I.2 Deuxième forme de l’identique: l’antipode
I.3 La fracture du miroir occidental
I.4 L’exploration entre la curiosité et la peur


II. AMBIGUÏTÉS SYMBOLIQUES DE CHRISTOPHE COLOMB
II.1 1492 comme fin du mouvement exploratoire médiéval
II.2 L’œuf de Colomb au miroir occidental
II.3 L’inquiétante étrangeté de Christophe Colomb
II.4 Le «pont de chair meurtrie»

III. IRRUPTION DE L’ÉTRANGETÉ
III.1 Communication et blessure
III.2 Agression de l’Islam et exotisme oriental
III.3 Névrose et psychose face à l’«Autre»
III.4 L’«Autre» amérindien
III.5 Amerigo Vespucci: le Nouveau Monde et la modernité

IV. LE JARDIN DES SUPPLICES
IV.1 Le viol*
IV.2 Abjection de l’«Autre»: version occidentale

IV.3 Abjection de l’«Autre»: version amérindienne
IV.4 Le pattern du bonnet rouge
IV.5 La cruauté des conquistadores
IV.6 Tristesse post-orgasmique et malédiction

V. LE JARDIN DES DÉLICES
V.1 L’Amérique à la jeunesse
V.2 Nostalgie du paradis perdu
V.3 Les îles utopiques
V.4 Le paradis retrouvé
V.5 La fièvre de l’or: l’Eldorado
V.6 La fièvre érotique: la Fontaine de Jouvence

VI. LE TRAUMATISME DE L’ENFANT TROUVÉ
VI.1 Les traumatismes du déracinement
VI.2 Parentalisation de l’Europe
VI.3 Infantilisation de l’Amérique
VI.4 Les deux voies du traumatisme infantile
VI.5 La voie anglaise
VI.5.1 De Pocahontas à Hannah Duston: l’impossible métissage anglo-amérindien
VI.5.2 Ségrégation dans l’espace: la réserve
VI.5.3 Les guerres indiennes
VI.5.4 Turbulences de la «Frontière»
VI.5.5. Répulsion américaine du «Vieux Monde»
VI.6 La voie française
VI.6.1 De Kateri Tekakwitha et de l’armée de pisseuses ou l’impossible métissage
franco-amérindien
VI.6.2 Le «père» de la Nouvelle-France
VI.6.3 France, mère indigne!
VI.6.4 Impact de la voie française sur le Canada anglais

VII. LE TRAUMATISME DU BÂTARD
VII.1 La voie espagnole
VII.1.1 La Malinche/Marina: le métissage hispano-amérindien
VII.1.2 Le métissage au prix de la déculturation des Espagnols
VII.1.3 Le métissage au prix de la déstructuration des Indiens
VII.1.4 L’accouchement difficile du bâtard mexicain
VII.2 Reflets du Bâtard dans le miroir occidental fracassé


Moralisation
I. LA PRÉDATION
I.1 Les intérêts de Christophe Colomb
I.2 L’erreur qui paie et les découvertes qui trompent
I.3 Prélèvements de chairs et de terres

I.4 Prélèvements d’or et de puissance

II. L’OCCIDENTALISATION
II.1 L’occidentalisation comme réaction à l’agression musulmane
II.2 Naissance du racisme occidental
II.3 L’occidentalisation du monde

III. L’EXPLOITATION
III.1 L’élan conquérant hispano-portugais
III.2 Nouvelles noblesses, nouveaux besoins
III.3 Violences de l’exploitation
III.4 L’épuisement des esclaves entraîne l’agonie des maîtres

IV. LA RECONNAISSANCE
IV.1 Contradictions morales de la conquête
IV.2 Reconnaissances
IV.3 Le commerce plutôt que l’or

V. COLONISER À L’ANGLAISE
V.1 L’Amérique comme fuite
V.2 Les caractères fondamentaux de la colonisation anglaise
V.3 La ségrégation entre le génocide et la réserve
V.4 Naissance du mythe américain
V.5 La rupture

VI. COLONISER À LA FRANÇAISE
VI.1 Le Canada comme création de l’Europe conservatrice
VI.2 Les caractères fondamentaux de la colonisation française
VI.3 La ségrégation entre la fréquentation et le mépris
VI.4 «Les créoles du Canada»!
VI.5 Le Canada… anglais

VII CONVERTIR À L’ESPAGNOLE
VII.1 La première Amérique
VII.2 Les caractères fondamentaux de la colonisation hispano-portugaise
VII.3 Dégradation morale des contacts
VII.4 Les réducciones (les missions)
VII.5 Morcellement et multiplication des antagonismes sociaux*
VII.6 Double intérêt entre métropole et colonies
VII.7 Métissage culturel

VIII. LE «NOBLE SAUVAGE»
VIII.1 Décadence culturelle des Occidentaux transplantés en Amérique
VIII.2 Le bon sauvage
VIII.3 Rousseauisme et libéralisme classique face à l’Amérique
VIII.4 Les sanglots de l’homme blanc


LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE DANS LA CONSCIENCE HISTORIQUE OCCIDENTALE: LA RÉVOLUTION COLOMBIENNE



HISTORICITÉ


I.2 DE L’ESPAGNE À LA CIVILISATION OCCIDENTALE

Comment le crime espagnol est-il devenu le crime occidental? L’hostilité «de tribu» dont parlait Salvador de Madariaga s’est finalement retournée contre la civilisation tout entière. La cruauté sadique décrite par Las Casas devient rapidement un modèle symbolique d’interprétation de la découverte et de la conquête de l’Amérique: «De plus furieux passaient au fil de l’épée les mères et les enfants. Ils faisaient de certains gibets, longs et bas, de manière que les pieds touchaient quasi à la terre, chacun pour treize, à l’honneur et révérence de notre Rédempteur et de ses douze apôtres (comme ils disaient) et y mettant le feu brûlaient ainsi tout vifs ceux qui y étaient attachés. À d’autres à qui ils voulurent laisser la vie, ils leur coupèrent les deux mains à peu près, et les laissant ainsi, ils disaient: “Allez avec ces lettres porter les nouvelles à ceux qui se sont enfuis par les montagnes!” Ils pendaient communément les seigneurs et nobles de cette façon, et faisaient certaines grilles de perches sur des fourchettes et un petit feu dessous, afin que, peu à peu, en donnant des cris et dans des tourments infinis, ils rendissent l’esprit».1

Ce modèle de cruautés exemplaires - et un peu gratuites - est, nous l’avons dit, à l’origine de la «légende noire» espagnole et à chaque fois que des détracteurs de l’Espagne ou des commentateurs littéraires et philosophiques ont remis ça, la légende s’est trouvée des créditeurs qui n’ont jamais cessé de l’enraciner avec moults détails dans la représentation sociale, c’est-à-dire notre conscience historique. Ainsi Voltaire, dans son Essai sur les mœurs de 1756, avoue répéter les dires de Las Casas: «Barthelémy de Las Casas, évêque de Chiapa, témoin de ces destructions, rapporte qu’on allait à la chasse des hommes avec des chiens. Ces malheureux sauvages, presque nus et sans armes, étaient poursuivis comme des daims dans le fond des forêts, dévorés par des dogues, et tués à coups de fusil, ou surpris et brûlés dans leurs habitations. Ce témoin oculaire dépose à la postérité que souvent on faisait sommer, par un dominicain et par un cordelier, ces malheureux de se soumettre à la religion chrétienne et au roi d’Espagne; et, après cette formalité, qui n’était qu’une injustice de plus, on les égorgeait sans remords. Je crois le récit de Las Casas exagéré en plus d’un endroit; mais, supposé qu’il en dise dix fois trop, il reste de quoi être saisi d’horreur».2 D’une manière plus humoristique, mais moins critique, une brochure française parue à Londres, en 1771, du publiciste «Sébastien Mercier, dans l’An 2440 imagine un “singulier moment” où “les nations figurées [demandent] pardon à l’humanité” de leur cruauté. Parmi elles l’Espagne, gémissant “d’avoir couvert le nouveau continent de trente-cinq millions de cadavres, d’avoir poursuivi les restes déplorables de mille nations dans le fond des forêts et dans les trous des rochers, d’avoir accoutumé des animaux, moins féroces qu’eux, à boire le sang humain”».3 Enfin, l’«Histoire des Indes…» (1770) de l’abbé Raynal, ouvrage très couru au moment même où une colonie des Amériques obtient son statut d’État souverain (1776) témoigne encore de ce préjugé jusque-là purement anti-espagnol: «Mais “l’affreux système” qui, sous le voile de la religion et de la politique, allait aboutir à l’extermination des Indiens dans les colonies espagnoles est dénoncé avec la dernière vigueur. Les causes morales et politiques de cette stupide barbarie sont impitoyablement analysées: orgueil d’une nation “idolâtre de ses préjugés”, fanatisme religieux, ignorance des “vrais principes du commerce” et soif insatiable de l’or, préféré aux richesses qui sont le produit de l’industrie humaine, enfin “férocité naturelle de l’homme” qui, loin du monde policé, retourne à ses premiers instincts…»4 Au moment où la «légende noire» s’épuise sur la culpabilité de l’Espagne, les récriminations des jeunes États-Unis d’Amérique contre la mère-patrie Angleterre étendent les bases de la légende à toutes les nations colonisatrices d’Europe. La course à relais étend ainsi le fardeau porté jusque-là essentiellement par l’Espagne à toutes les autres nations européennes qui ont trempé dans la «découverte» de l’Amérique.

Une relecture des événements impose cette responsabilité partagée. Colomb n’est plus un enfant de Gênes ou un mercenaire castillan. Il est le premier «métis» des Amériques: «Formé à Gênes et surtout au Portugal, mêlé par sa femme, Felipa Moniz Perestrello, à la colonisation des îles atlantiques, à Madère, Colomb a réalisé son œuvre dans le Niebla, la plus portugaise des Andalousies. En un seul homme, les trois éléments géographiques les plus importants de l’Europe à l‘époque des Découvertes se trouvent réunis».5 Et la liste va se rallonger: piraterie pour les Français, origine juive, voyages en mer Égée et en Afrique, dans les mers froides d’Islande, le trajet de Christophe Colomb ramasse bien une convergence de toutes les nations européennes. Puis, en Colomb se pose cette logique implacable qui veut que «si des terres nouvelles étaient découvertes, il faudrait les conquérir et les gouverner et Colomb entendait faire les deux choses».6 D’où que tout récit d’histoire des États-Unis et d’histoire du Canada commence par les voyages de Colomb et la date de 1492. Et lorsque deux anthropologues québécois affirment qu’«il ne nous paraît pas nécessaire d’insister sur ce que d’autres ont déjà très bien démontré: que l’Occident a toujours cherché à écouter, en les exterminant ou en les assimilant, tous ceux qui se trouvèrent sur le chemin de son expansion»7, c’est encore à Colomb qu’ils pensent, car il fut le premier à «exterminer» et à vouloir «assimiler» les autochtones d’Amérique dans la conquête des Caraïbes. C’est toute l’histoire de l’occidentalisation du monde qui se trouve dans le destin américain de Christophe Colomb.

Voilà la «légende noire» qui se généralise. Toynbee affirme ainsi que «depuis quatre ou cinq cents ans que le monde et l’Occident s’affrontent, c’est le monde, et non l’Occident, qui a connu l’expérience la plus significative. Ce n’est pas l’Occident qui a eu à subir les assauts du monde, mais c’est le monde qui a subi les assauts de l’Occident, et des assauts terribles…»8 Cette conquête devait s’insérer dans la structure de l’angoisse paranoïde que nous avons identifiée comme se nouant définitivement une génération avant le départ de Colomb sur l’océan Atlantique,9 d’où que pour Toynbee, le contact entre civilisations contemporaines, lorsque l’Occident est partie menant, apparaît comme une pure agression: «…il est néanmoins vrai que la civilisation occidentale, au cours des cinq derniers siècles, a pris l’initiative, du point de vue culturel et politique, de la pénétration agressive de sociétés contemporaines. Quand, au cours du XVe siècle, les marins de l’Europe occidentale ont maîtrisé la technique de la navigation océanique, ils ont acquis, de ce fait, un moyen d’accès réel à tous les pays habités ou habitables à la surface de la terre. Depuis cette date, et jusqu’à l’époque actuelle, la conquête de l’océan a eu pour résultat l’établissement de contacts, aux conditions occidentales, entre l’Occident et toutes les autres sociétés vivantes, civilisées ou primitives. Dans l’existence de toutes ces sociétés vivantes, le choc de l’Occident est devenu la force sociale et primordiale, et la “question d’Occident” devint la question fatidique. Comme la pression occidentale s’est fait sentir de plus en plus, l’existence de ces sociétés a été bouleversée, et ce n’est pas seulement l’organisation sociale fragile des sociétés primitives survivantes qui a été pulvérisée, les civilisations non occidentales vivantes ont aussi été secouées et minées par cette révolution pour ainsi dire mondiale, d’origine occidentale».10

Centrer les contacts entre civilisations sur la seule agressivité occidentale est encore une façon de faire de l’ethnocentrisme. D’abord, il y a fixation sur une seule dimension des contacts, dimension sans doute importante, mais sûrement pas la seule, ni la plus profonde dans ses effets, ni la moins condamnable dans ses intentions. Il a fallu une prédisposition qui touchait l’Espagne du XVe siècle pour que le voyage de Colomb puisse être entrepris, il en fallait une autre de la civilisation entière pour qu’il soit imité et relayé. Tous les Européens de l’époque, selon Salvador de Madariaga, «étaient prêts inconsciemment à toutes les révélations extra-, infra- ou surnaturelles, ou plutôt dirions-nous, à toutes les révélations qui pouvaient élargir et transfigurer le sens et l’éventail du “naturel”…11 La réalisation matérielle de tous ces voyages chargés de préciser ou d’alimenter cette fantasmatique de curiosités multiples tout comme les attentes individuelles et collectives beaucoup plus pragmatiques, mobilisèrent des Européens de toutes les contrées, et «il suffit d’aligner les “points privilégiés de la découverte, du négoce, de la banque et de la navigation: Lisbonne, Séville, Gênes et le quadrilatère toscan, Anvers et les pieds des Alpes de l’Allemagne italienne”, d’y joindre Londres et Bristol pour constater que l’aventure américaine concerne l’essentiel de l’Europe entreprenante de l’époque».12

Ces constations historiques qui se révèlent à nous à travers les recherches historiographiques depuis un siècle étaient pourtant ressenties dès l’époque des «grandes découvertes». Les équipages de Colomb traduisaient déjà la provenance pan-européenne de l’entreprise. De même, l’équipage de Magellan, parti faire le tour du monde, est une véritable société des nations européennes: «À bord, deux cent soixante-cinq hommes, forment les équipages les plus hétéroclites qui se puissent voir: des Espagnols et des Portugais, mais aussi des Français, des Italiens, des Flamands, des Anglais…»13 Dix-huit hommes seulement reviendront de ce premier tour du monde des temps modernes. Avec la colonisation, les prédispositions européennes se révéleront plus vastes que la seule main-d’œuvre marinière: «La découverte de l’Amérique est aussi une affaire européenne. Pas seulement au sens où Jacques Cartier et les navires anglais de Cabot cinglent vers le Nouveau Monde, mais parce qu’elle opère le transfert sur le sol américain d’une accumulation d’expériences occidentales qui font des Antilles, puis du Mexique et des Andes, d’extraordinaires laboratoires humains. Dans ces environnements hostiles ou déroutants, des groupes et des individus déracinés, parfois passés par l’Italie ou la lutte contre l’islam, s’acharnent à construire la réplique d’une société européenne sur le dos des indigènes vaincus. La Découverte marque aussi le démarrage de l’occidentalisation du monde, c’est-à-dire de la diffusion, jusque dans les moindres recoins du globe, de modes de vie et de façons de penser apparus en Europe occidentale. Pour cela elle constitue, par-delà ce qu’elle mêle de modernité et d’archaïsme, une dimension cruciale de notre identité. L’Europe moderne n’est peut-être pas née en Amérique. Mais l’expérience américaine envisagée sous le triple volet de la découverte, de la conquête et de la colonisation du Nouveau Monde en constitue une étape fondatrice».14 Une affaire européenne mais qui s’élargit au-delà de la civilisation, car il est désormais évident que «l’on peut être occidental sans être européen - ou, mieux, qu’être occidental c’est cesser d’être européen».15 Voilà l’étape fondatrice qui s’incarne dans le geste de Colomb lors de la conquête d’Hispañiola (Haïti) présentée comme une victoire de toute la Chrétienté: «…Notre Sauveur a donné cette victoire à nos illustres souverains… aussi toute la chrétienté doit-elle se réjouir de gagner tant de peuples à notre sainte religion et d’obtenir tant d’avantages temporels qui ne profiteront pas qu’à l’Espagne. Tous les chrétiens doivent trouver là réconfort et richesses».16

Ces prédispositions européennes à la découverte américaine, appelons cela, la Renaissance, renvoient à un investissement des différentes capacités techniques, intellectuelles, économiques et politiques des Européens au XVe siècle. Les deux historiens du Nouveau Monde, Carmen Bernand et Serge Gruzinski concluent l’aventure mexicaine en insistant sur «cette mobilité qui fait se croiser sur les routes et se bousculer dans nos esprits l’Allemagne des maîtres chanteurs et celle des Welser - d’Augsbourg à l’El Dorado via Maracaïbo -, les Pays-Bas de la Toison d’or, l’Italie des Borgia et de Léonard, l’Espagne des Aragonais et de Grenade est incontestablement un legs du dernier Moyen Age, d’un monde fluide, sans frontière ou presque, avant la cristallisation des États-nations. Il en ressort une Europe réceptive aux cultures, au mélange des langues et des styles, perméable aux êtres et aux choses venus d’horizons divers, anti-dogmatique, encline au compromis comme pouvait l’être Érasme ou d’autres humanistes avant que s’abattent les condamnations sans appel d’un Luther ou d’un saint Ignace de Loyola».17 Enfin, c’est dans la personnalité même du nouvel empereur Charles Quint, qui contient en elle-même tous les soupçons héréditaires de ces différentes provenances européennes, que s’incarne l’«esprit du temps»: «Comprend-on mieux pourquoi le détour par la Salamanque de Nebrija, la Grenade des Mendoza, les Pays-Bas de Pierre de Gand et d’Érasme, l’Angleterre de More, l’Italie de Lorenzo Valla et de Savonarole s’imposait si l’on voulait cerner l’originalité, la dynamique et l’envergure proprement européennes de l’expérience mexicaine».

Et de même l’ensemble de l’Europe s’engagea dans l’expérience américaine, de même, c’est l’ensemble de l’Europe qui devait se réveiller transformé des apports américains: «Si l’Europe a bouleversé par les armes la vie de tout un continent qui lui faisait silencieusement face depuis des millénaires, ce continent, l’Amérique, a conditionné l’évolution de l’Europe depuis le XVIe siècle. L’univers clos et plein du Moyen Age a soudain comme le vertige d’un formidable appel d’air. Tout a semblé brusquement possible»18 Plus que tout autre historien, et sans doute, est-ce dû à sa grande sensibilité romantique, Salvador de Madariaga reconnaît dans les conquistadores du XVIe siècle, moins les cruels tyrans de la «légende noire» qu’un type d’hommes, formidable et terrible, commun à l’Europe du XVIe siècle, mais dont la Conquête de l’Amérique a connu la version castillane: «Par-dessus tout, ils avaient du style; ce style qui provient d’un esprit créateur, et se révèle dans les actes d’un Cortès aussi clairement que dans une pièce de Shakespeare ou dans les symphonies de Beethoven. Cortès “brûlant” ses vaisseaux, Pizarre tirant une ligne avec son épée en travers de son chemin, Balboa tombant à genoux en apercevant le Pacifique, et beaucoup d’autres faits de cette sorte, sont des scènes qui demeurent dans les mémoires humaines, douées de la force dramatique de la perfection».19

Il était toujours possible d’affronter sereinement la responsabilité occidentale face à l’Amérique et au reste du monde. Il est possible de déclarer l’expression «découverte» de l’Amérique comme ethnocentrique. Ainsi, étudiant les explorations au Moyen Age, Jean-Paul Roux précise judicieusement: «Stricto sensu, il n’y a de découverte qu’absolue: celle, par exemple, de l’Amérique préhistorique par les Asiates chasseurs qui ont franchi le détroit de Behring et, pour la première fois, à l’époque leptolithique (-12,000 -10,000?) introduit le genre humain dans le continent. Tout le reste n’est que tentatives de groupes isolés, séparés par les vicissitudes de l’histoire, pour se pénétrer. Qu’est-ce donc que la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et ses émules? Une prise de conscience de l’Europe, un enrichissement de son savoir, un pont lancé entre une civilisation fermée sur elle-même et une autre appelée à un rayonnement universel, un essai de regroupement; nullement ce que le mot “découverte” signifie: quelque chose dont la connaissance est trouvée pour la première fois».20 Et l’Américain T. Jacobson de se demander: «Peut-être que la façon la plus neutre d’envisager la chose serait-elle justement d’éliminer le mot “découverte” et de dire que l’isolement de civilisations entières (qui était encore chose courante à l’époque) allait désormais prendre fin. Avant longtemps, il n’y aurait plus de “continent perdu à découvrir”».21

Mais la sérénité ne devait pas être partagée par tous les historiens ni tous les critiques. La décolonisation, qui s’est accélérée au cours des trente années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, devait envenimer la représentation sociale des Occidentaux: «L’expérience de l’impérialisme a laissé les ex-colonies dans une situation équivoque à l’égard des pays au contrôle desquels elles ont échappé, mais dont les valeurs culturelles semblent encore dominer le monde».22 Au-delà des campagnes militantes pro-tiers-mondistes, au-delà de l’aide aux «pays en voie de développement», les hommes de la décolonisation et des guerres de libération ont réactivé les symboles de la «légende noire» espagnole désormais généralisés à toute la civilisation occidentale (États-Unis et Canada compris). Un théoricien québécois, Jean Pellerin, à la suite de «la crise du monde moderne» de René Guénon, a diagnostiqué un «complexe d’Alexandre» chez l’homo occidentalis: «…je considère que l’homme de l’Ouest est (ou du moins semble être) plus fort que l’homme d’Asie parce que: a) il est mieux nourri; il mange du blé; b) il s’est mis en marge de la caravane humaine traditionnelle et permanente en rompant avec l’habitat et les traditions de la Civilisation néolithique; il improvise des cultures et a l’impression d’aller plus vite; c) loin de la caravane humaine, il a oublié ses origines et il eut tendance à mépriser les traditions fondamentales de l’espèce; d) il est convaincu d’avoir Dieu pour lui; e) fort de cette conviction il se croit le commun dénominateur de tout et veut imposer son «way of life» au reste du monde; f) il impose toujours sa loi par les armes, au nom de son Dieu; g) il accapare l’espace vital et les richesses de la planète; h) il est en train de mourir d’excès de jeunesse dans la serre chaude de son habitat artificiel».23 Pour confirmer une telle théorie, il suffisait de dresser un bilan des agressions occidentales qui ne tardèrent pas à se transposer en «sanglots de l’homme blanc»: «A priori, en effet, pèse sur tout Occidental une présomption de crime. Nous autres, Européens, avons été élevés dans la haine de nous-mêmes, dans la certitude qu’il y avait au sein de notre monde un mal essentiel qui exigeait vengeance sans espoir de rémission. Ce mal tient en deux mots: le colonialisme et l’impérialisme, et en quelques chiffres: les dizaines de millions d’Indiens éliminés par les conquistadores, les 200 millions d’Africains déportés ou disparus dans le trafic des esclaves, enfin les millions d’Asiatiques, d’Arabes, d’Africain tués durant les guerres coloniales puis les guerres de libération».24 Pour l’historien Marc Ferro, il s’agit là d’«une ultime exigence d’orgueil, la mémoire historique européenne s’est assurée un dernier privilège, celui de parler en noir de ses propres méfaits, de les évaluer elle-même, avec une intransigeance inégalée».25

Mais c’est bien Pascal Bruckner qui a poussé le plus loin l’analyse de ce phénomène de psychologie collective et a reconnu tout ce qui avait de faux-semblant ou d’ethnocentrique dans cette attitude à l’origine du «politically correctness» de la fin du XXe siècle. «Écrasés sous le poids de ces souvenirs infaments, nous avons été amenés à regarder notre civilisation comme la pire après que nos pères se sont crus les meilleurs».26 La commisération fermait la boucle ouverte par l’accusation portée jadis sur la personne de Colomb puis des conquistadores. Elle a prise à sa charge la damnation jetée jadis sur l’Espagne et le Portugal affaiblis eux-mêmes par l’inflation et l’absence de prévoyance économique consécutives aux afflux des métaux précieux et des épices des Caraïbes ou des Indes orientales. Et en un temps où la démocratie rend chaque citoyen occidental solidaire de sa civilisation, c’est dans sa responsabilité propre que la «légende noire» l’atteint désormais et non plus seulement dans la personne de son Souverain ou de son État-Nation. Une représentation sociale complexe, structurante de la civilisation occidentale, s’élabore qui pose la découverte de l’Amérique comme une agressivité aux conséquences irréversibles pour ceux qui en ont été victimes, agression qui se paie de la fracture interne de l’Occident, fracture également quasi irréparable de l’unité de la civilisation occidentale - fracture encore plus fondamentale que celle de la Réforme protestante et de la Contre-Réforme catholique - entre l’Européanité et l’Américanité.

Notes I(I.2)
  1. Las Casas, cité in A. J. Toynbee. Le monde et l'Occident, Paris, Gonthier, Col. Médiations #15, s.d., p. 122.
  2. Voltaire. Essais sur les mœurs, t.2, Paris, Garnier, Col. Classique, 1963, p. 339.
  3. M. Duchet. Anthropologie et Histoire au Siècle des Lumières, Paris, Maspéro, Col. Bibliothèque d'Anthropologie, 1971, p. 194.
  4. M. Duchet. ibid. p. 208.
  5. P. Chaunu. L'Amérique et les Amériques, Paris, Armand Colin, Col. Destins du Monde, 1964, p. 61. Les italiques sont de moi, j.p.c.
  6. R. S. Cotterill. Histoire des Amériques, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1946, p. 16.
  7. S. Vincent et B. Arcand. L'image de l'Amérindien dans les manuels scolaires du Québec, Ville LaSalle, Hurtubise HMH, Col. Cahiers du Québec #51, 1979, p. 320.
  8. A. Toynbee. op. cit. p. 7.
  9. J.-P. Coupal. La cité assiégée, Montréal, Éditions de l'Auteur, 2005.
  10. A. J. Toynbee. L'Histoire, Bruxelles, Elsevier/Séquoia, 1975, p. 398.
  11. S. de Madariaga. Hernan Cortès, Paris, Livre de poche, Col. Historiques # 1184-1185-1186, 1953, p. 95.
  12. C. Bernand et S. Gruzinski. Histoire du Nouveau Monde, t.1: De la découverte à la conquête, Paris, Fayard, 1991, p. 605.
  13. J. Favier. Les grandes découvertes, Paris, Fayard, réed. Livre de poche, Col. Références # 2934, 1991, p. 605.
  14. C. Bernand et S. Gruzinski. op. cit. p. 10.
  15. S. Gruzinski. Les quatre parties du monde, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire #H358, 2006, p. 345.
  16. Cité in F. A. Kirkpatrick. Les conquistadors espagnols, Paris, Payot, Col. Histoire #hp25, 1935, p. 26.
  17. C. Bernand et S. Gruzinski. op. cit. p. 238.
  18. J. Lafaye. Les Conquistadors, Paris, Seuil, Col. Le temps qui court #35, 1964, p. 182.
  19. S. de Madariaga. Le déclin de l'empire espagnol d'Amérique, Paris, Albin Michel, 1958, pp. 13-14.
  20. J.-P. Roux. Les explorateurs au Moyen Âge, Paris, Seuil, Col. Le temps qui court #25, 1967, p. 7.
  21. T. Jacobson. La découverte de l'Amérique, Montréal, Éditions de l'Homme, 1991, p. 1.
  22. A. J. Toynbee. op. cit. 1975, p. 419.
  23. J. Pellerin. Faillite de l'Occident, Montréal, Éditions du Jour, 1963, p. 11.
  24. P. Bruckner. Le sanglot de l'homme blanc, Paris, Seuil. Col. L'histoire immédiate, 1983, p. 12.
  25. M. Ferro. Histoire des colonisations, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire #H229, 1994, p. 9.
  26. P. Bruckner. op. cit. p. 12.
Jean-Paul Coupal.
La poursuite du soleil, vol. 1.
à paraître.

La guerre du Roi Philip, extermination des Péquots 1675-1676
en Nouvelle-Angleterre

SIGNIFICATION


IV.1 LE VIOL

Située entre la timide réciprocité et la paranoïa exacerbée, les premiers découvreurs reçurent assez bien les premiers contacts pris avec le territoire et les populations amérindiennes. Sans doute, le fait que les deux partis ne communiquant pas vraiment, chacun crut reconnaître dans ce que l’autre lui disait les attentes qu’il éprouvait secrètement. Mais dès que la communication fut établie, les premiers contacts s’orientèrent très vite vers la violence. Un philosophe aussi perspicace que Montaigne le ressentait déjà en son temps, et cela sans jamais avoir posé le pied en Amérique. Dans son chapitre des Essais sur les cannibales, il reconnaît que la seule violence qui s’exerce dans la conquête de l’Amérique repose sur la responsabilité des envahisseurs: «Je ne suis pas marri que nous remarquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais oui bien de quoi, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles aux nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par tourments et par gênes, un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu’il est trépassé».1

À peine découverte, une île, une terre se voient l’objet d’une «prise de possession» suivie de l’invasion des conquérants, des soldats, des colons puis des esclaves noirs. Le coup porté est un baiser qui se transforme en morsure qui déchire les lèvres - d’une bouche? d’un vagin? d’une plaie? - de l’Amérique, et «l’Europe l’étouffera bientôt dans cet embrassement mortel qui détruit ou réduit tout à sa propre ressemblance».2 Louis Dermigny rappelle, dans le prolongement de cette métaphore, que la symbolique universelle considère que «la terre est essentiellement féminine, dont la possession a été rapt et viol. Et le thème du viol demeure, pour cette raison et pour d’autres, inhérent au roman américain».3 Aucun auteur qui traite sérieusement du destin de l’Amérique ne peut aujourd’hui échapper à cette métaphore symbolique. Le passage de a découverte à la Conquête, par la voie ambiguë mais chargée de l’étrangeté, ne peut que se ramener à l’image outrageante du viol: «Plusieurs blessures profondes ont marqué la relation entre l’Espagne et l’Amérique espagnole. La première, bien sûr, fut la Conquête elle-même. Nous avons terriblement conscience d’avoir assisté à notre propre création, d’avoir été les observateurs de notre propre viol, mais aussi de ce mélange de cruauté et de tendresse qui ont entouré notre conception. On ne peut comprendre les Hispano-Américains sans la reconnaissance de cette conscience aiguë du moment où nous fûmes conçus, fils d’une mère sans nom, nous-mêmes anonymes, mais sachant très bien le nom de nos pères. Une douleur somptueuse, en quelque sorte, scelle l’union de l’Ibérie et du Nouveau Monde; une naissance a lieu au fur et à mesure que nous prenons conscience de tout ce qui a dû mourir pendant que nous voyions le jour: la splendeur des anciennes civilisations indiennes».4

Le viol reste un acte érotique malgré tout l’aspect unilatéral de sa violence. Mais cela reste un acte érotique dominé par la mort. Dans le cas de la transplantation par bouture, l’extermination ou l’exil intérieur des Amérindiens témoignent de la portée mortifère du viol. En région où la transplantation s’est effectuée par greffe, un monde hybride, métissé, a surgi du viol, mais laissé les autochtones au rang social le plus inférieur de la hiérarchie. Le métis hispanophone, est surgi comme un enfant non désiré et a donné racine à la représentation de soi comme bâtard, représentation dont le sens conserve tout l’hypothèque du viol: «Car même pour qui s’était rallié aux Espagnols puis au christianisme, les ravages provoqués par la guerre et les épidémies imposaient l’omniprésence de la mort. Le monde chaotique dans lequel ces enfants apprenaient à s’orienter avait déjà pour leurs parents perdu une partie de son sens et beaucoup de sa stabilité. Il y aurait désormais un Avant et un Après, comme il y a chez nous un avant- et un après-guerre. La génération antérieure appartenait à un monde à jamais révolu…»5 L’hypothèque demeure parce que la Conquista des âmes reproduit dans la psychologie collective le viol physique opéré par la prise du territoire, le génocide microbien et les massacres guerriers. Dans le cas des sociétés qui ont érigé une «Frontière» de peuplement entre la colonie et le monde sauvage, le viol en est resté au stade pur de la fantasmatique sexuelle mais sans jamais à parvenir à rien d’autre qu’à la profanation. Les Européens, puis les Nord-Américains en vinrent à sublimer dans le délire érotique une vision du Sauvage qui reprenait à son compte les désirs violents qui avaient animé les premiers conquérants esseulés de femmes européennes et incapables d’inhiber une sexualité excitée par l’environnement des mœurs ouvertes des peuples autochtones. Leslie Fiedler parle ainsi de «cette image [de femmes à la poitrine dénudée, attachées à un poteau autour duquel tourne la horde sauvage des Indiens], que l’on a si souvent vue reproduite en couverture des romans populaires, flatte le désir enfoui qu’a le mâle blanc de violer la femme (ici, par personne interposée) tandis que publiquement il condamne hautement cet acte de sauvagerie et, au fil des générations, ce viol a été le fait de “sauvages” de couleurs diverses: rouges, comme les Indiens; jaunes, comme le fourbe docteur chinois Fu Manchu; noirs, comme les lubriques Africains d’Edgar Rice Burroughs dans Tarzan; ou encore, violets et verts, comme les Martiens de la science-fiction de série B».6

Mais l’impact social du viol s’arrêtait là, entre l’extermination et l’exclusion. Il suffisait d’attendre la folklorisation de la culture autochtone et l'extinction des populations obstinées pour que l’Amérique du Nord trace un trait sur le résidu de la «préhistoire» de l’Amérique. Dans le cas de l’Amérique ibérique, le viol physique s’est doublé d’un viol mental longtemps dénoncé comme aliénation culturelle. Tout un destin nouveau, ni indien ni européen, s’esquissait à travers la nouvelle société à mesure que proliféraient les bâtards au point d’occuper une véritable strate sociale: «Ces premiers métis de père espagnol et de mère indienne n’avaient ni foyer, ni place définie dans la société de leur temps. […] S’ils furent en leur principe, enfants du viol de l’Amérique par l’Européen, hijas de la changada, les métis ne tardèrent pas à se compliquer de nuances nouvelles, sous l’effet notamment de l’apport négroïde dû à l’introduction d’esclaves africains dans le pays».7 Parallèlement, le viol moral se réalisa sous la forme de la conversion religieuse: «Concentration du capital religieux aux mains des missionnaires, dépossession corrélative des convertis. La stratégie de conversion des missionnaires visait à évacuer toute identité chez l’Amérindien. en effet, “l’être soi” fait place à l’identification, à “l’être comme”. C’est du regard de spécialiste du culte que le converti allait recevoir son identité, regard à la fois structurant et anéantissant…»8 Les conséquences devaient s’avérer désastreuses et ajouter au bilan mortifère du génocide.

Pour comprendre l’ampleur de la réaction aux viols physiques et psychiques de la Conquête, il faut s’arrêter à l’état antérieur de la cosmologie amérindienne avant l’intrusion des étrangers. L’Amérique n’était pas un univers de peuples plus pacifiques que ceux que l’on trouvait ailleurs dans le monde à la même époque. La domination des Aztèques sur les peuples mexicains n’était pas particulièrement douce. Beaucoup de rites religieux, en particulier les rites de passage ou les rites de catharsis, recouraient à des mutilations corporelles. Lorsque Pizarro pénétra dans les hauteurs andines, le pouvoir inca sombrait en pleine crise dynastique que sut utiliser le Conquistador pour parvenir à ses fins. Partout, de la Terre de Feu à la Terre de Baffin, aucun peuple amérindien ne pouvait s’imaginer que cet état de chose allait changer de manière si brusque, c’est-à-dire que l’intrusion d’une force extérieure allait bouleverser jusqu’à l’anéantissement le monde qu’ils s’étaient aménagés dans leur représentation sociale de leur environnement, et ne laisser que des résidus de peuples subir les «conversions» imposées par les visiteurs étrangers: «À la veille de l’arrivée de Christophe Colomb, les Indiens auraient pu croire que rien ne devait changer et entraver leur mode de vie et que les barrières qui les protégeaient demeureraient infranchissables, mais aucune barrière ne devait résister à l’énergie farouche des colons, aucun obstacle naturel ne devait arrêter les Blancs dès qu’ils se seraient assuré un rivage du Nouveau Monde. Ils allaient forcer les Indiens à reculer toujours plus vers l’ouest et faire leur la terre d’Amérique».9 Ils furent donc pris par surprise et bon nombre des réactions variées de la part de ces peuples autochtones témoignent de ce désarroi psychologique face à l’état de viol qu’ils subirent: «L’Amérique s’est laissée prendre plus qu’elle ne s’est défendue; ce phénomène, qu’on appelle au Mexique le «malinchismo», est frappant. De même que les Cempoaltèques et les Tlaxcaltèques ont préféré se livrer, pour nuire aux Aztèques, et de même que les Indiens préféraient les colons espagnols à leurs anciens caciques, les femmes indiennes suivaient de leur plein gré les vainqueurs en délaissant leurs époux indiens…»10

Depuis les premiers comptes-rendus de l’attitude des Aztèques devant la prise de Mexico-Tenochtitlán jusqu’aux écrits de Jacques Soustelle et d’Octavio Paz, la résignation avec laquelle fut reçue l’inéluctable conquête ne laisse d’étonner. Même chose chez les peuples péruviens: «Les Indiens paraissaient frappés d’une sorte de stupeur, comme s’ils ne parvenaient plus à comprendre l’événement,comme si celui-ci faisait éclater leur univers mental».11 La confrontation de la corrida trouve ici tout son sens tragique lorsqu’appliquée à un affrontement de deux virilités humaines. Le symbole viril et fécond ici, c’est le soleil, c’est lui qui se fait castrer par l’épée froide d’acier trempé du conquérant: «Images de la chute et de la brisure du Soleil, source de toute vie; thèmes de l’agression et de la castration; évidence de la mort des dieux et de la mort des Indiens: la “révolution” des temps est vécue comme une catastrophe absolue. En ce sens, on peut dire que la Conquête provoque un véritable traumatisme collectif. Ne survit que le souvenir de la civilisation perdue: le traumatisme se prolonge, au lendemain de la Conquête, dans le regret des coutumes abandonnées…»12 Nathan Wachtel reconnaît explicitement cette castration symbolique lorsqu’il suppose, en plus: «Sans doute ce traumatisme pourrait-il être défini en termes plus rigoureusement psychanalytiques. Les thèmes de la castration du soleil, de l’abandon par le père, du deuil et de la solitude nous engagent sur une telle voie».13 Au Mexique, c’est toute la société traditionnelle dans ses liens familiaux et interpersonnels qui se trouve déstructurée devant l’ampleur du viol: «Le véritable “traumatisme” fut l’effondrement de l’organisation sociale traditionnelle et l’éradication des croyances religieuses qui en étaient le fondement. Le pillage du trésor d’Axayacatl par les compagnons de Cortès, la distribution (repartimiento) des gens du peuple (macehuales) à des maîtres (encomenderos) espagnols, furent la conséquence immédiate pour les individus, de la conquête espagnole. L’image de l’Apocalypse s’impose d’autant plus que les Indiens croyaient à de grandes catastrophes périodiques où l’humanité s’abîmait soudainement; l’année 1519 coïncida justement avec le terme d’une ère ou “Soleil”».14 Démoralisation parfaitement résumée de la vision des vaincus en 1521 par un poète:
Sur les chemins gisent des dards brisés,
les chevelures sont éparpillées.
Les maisons n’ont plus de toit,
leurs murs sont pourpres.
Des vers pullulent dans les rues, sur les places,
les cervelles ont maculé les murs.
Rouges sont les eaux que l’on dirait teintes, et quand
nous les buvons, c’est comme si nous buvions de l’eau de salpêtre.
Nous frappions pendant ce temps les murs de torchis,
mais notre héritage était un filet plein de trous.
Les écus furent sa seule défense, mais
même les écus ne peuvent soutenir pareille solitude.
Nous avons mangé du bois d'érythrine,
nous avons mâché du chiendent imprégné de salpêtre,
des mottes d’argile, des lézards, des rats, de la terre
poudreuse, des vers […]. 15
Conquérants et missionnaires s’entendirent pour s’inquiéter de la proportion prise par cette démoralisation collective, toutefois sans saisir exactement toute leur responsabilité, preuve que le sociocentrisme n’était pas parvenu à un décentrement des égoïsmes occidentaux qui refusaient d’admettre qu’on ne puisse pas tenir la vérité du christianisme et l’autorité du Saint Empereur pour un message de libération!

Une véritable schizophrénie s’empara des sociétés où les membres se retrouvèrent divisés dans des tiraillements insolubles: «Une fois de plus, après le Mexique et le Pérou, les antagonismes engendrés ou exacerbés par la pénétration occidentale traversaient les familles et défaisaient les réseaux d’alliance. Le jésuite Anchieta s’émerveille de constater la désagrégation des liens les plus forts: “Ils se battaient à coup de flèches frères contre frères, cousins contre cousins, oncles contre neveux, et, mieux encore, deux fils qui étaient chrétiens étaient à nos côtés contre leur père”. Pour le disciple de saint Ignace cette perversion généralisée des rapports humains et de la sociabilité la plus élémentaire était l’ouvrage incontestable de la “main de Dieu” puisqu’elle secondait les desseins de la Compagnie».16 En effet, comment les Occidentaux auraient-il pu comprendre, vue cette déstructuration sociale et interpersonnelle, que la mort puisse être préférable à la conversion chrétienne et à la fidélité à l’empereur? «Suicides collectifs, infanticides, refus conscients de procréer sont signalés à plusieurs reprises par les chroniqueurs et témoignent d’un dégoût de la vie qui écrase la natalité au moment même où les cadavres s’accumulent. Peu importe les chiffres, sur lesquels on discute encore».17 Les différents récits et les recommandations officielles ne cessent de déplorer les effets de cette démoralisation qui conduit à la pure négation de la vie: «Entre autres textes, citons une cédule datée de 1582, adressée à l’archevêque de Lima, où le roi s’alarme de la condition indigène. Ce document nous montre les Indiens poussés au suicide par désespoir et pour échapper aux mauvais traitements: les uns se pendent; certains se laissent mourir de faim; d’autres absorbes des herbes vénéneuses; des femmes enfin tuent leurs enfants à leur naissance, “pour les libérer des tourments dont elles souffrent”».18 L’état psychologique est donc le même à peu près partout où la Conquête a déstructuré les anciennes collectivités autochtones. Comme la Lucrèce de l’histoire romaine, le suicide par déshonneur ou l’infanticide par compassion renvoient la culpabilité du viol de l’inconscient à la conscience morale sur qui pèse encore le poids de telle cédule. Si les récits épiques donnent souvent l’impression qu’à travers les marches de Cortés, de Balboa, de Pizarro, de Ponce de Léon et de Hernando de Soto, le Paradis terrestre découvert par Colomb s’est transformé en «jardin des supplices», c’est d’abord pour les Amérindiens que leur territoire ancestral, jadis paradisiaque, s’est dérobé pour devenir un véritable enfer d’où il faut s’enfuir par n,importe quel moyen, y compris la mort volontaire. La souillure du viol est demeurée imprimée, à la fois dans la résistance des Indiens à accueillir la civilisation occidentale et dans le métissage ethnique et culturel qui déborde, et du côté créole et du côté indigène, comme une bâtardisation commune, pilier de toute américanité. Il sera toujours possible à une moralisation de l’histoire d’élaborer des jugements rationnels et des justifications (essentiellement a posteriori) au viol de la Conquête et permettre à la conscience historique de «se faire à l’idée», mais une gêne viscérale est là pour rester, comme le viol de l’Amérique restera toujours visible par cette cicatrice symbolique d’une flore et d’une faune luxuriante, décor exotique d’un véritable «jardin des supplices» pour Européens.

Notes II(IV.1)
  1. Cité in J. Poirier (éd.) Histoire des Mœurs, t. 2: Modes et modèles, Paris, Gallimard, Col. Encyclopédie de la Pléiade #49, 1991, p. 463.
  2. R. Luraghi. Histoire du colonialisme, Verviers, Gérard & Cie, Col. Marabout Université #MU132, 1964, p. 52.
  3. L. Dermigny. U.S.A. Essai de mythologie américaine, Paris, P.U.F., 1956, p. 56, n. 13.
  4. C. Fuentes. Le miroir sacré, Paris, Gallimard, 1994, p. 18.
  5. C. Bernand et S. Gruzinski. Histoire du Nouveau Monde, t. 2: les métissages, Paris, Fayard, 1993, p. 110.
  6. L. Fielder. Le retour du Peau-Rouge, Paris, Seuil, Col. Pierres vives, 1971, pp. 86-87.
  7. J. Lafaye. Quetzalcóatl et Guadelupe, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, 1974, p. 26.
  8. D. Delâge. Le pays renversé, Montréal, Boréal Express, 1985, pp. 201-202.
  9. R. B. Morris, in H. R. Graff (éd.) Histoire des États-Unis, t. 1, Lausanne, Rencontre, 1968, p. 15.
  10. J. Lafaye. op. cit. 1964, p. 36.
  11. N. Wachtel. La vision des vaincus, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, 1971, p. 37.
  12. N. Wachtel. ibid. p. 59.
  13. N. Wachtel. ibid. p. 63.
  14. J. Lafaye. op. cit. 1974, p. 29.
  15. P. Báez. Histoire universelle de la destruction des livres, Paris, Fayard, 2008, p. 172.
  16. C. Bernand et S. Gruzinski. op. cit. t. 2., p. 426.
  17. F. Weymüller. Histoire du Mexique, Le Coteau, Horwath, Col. Histoire des Nations, 1984, p. 82.
  18. N. Wachtel. op. cit. pp. 145-146.
Jean-Paul Coupal.
La poursuite du soleil, vol. 2.
À paraître.
L'intendant Talon rendant visite à une famille de colons de
la Nouvelle-France (±1670)

MORALISATION


VII.5 MORCELLEMENT ET MULTIPLICATION DES ANTAGONISMES SOCIAUX

Pour poussée que fut l’utopie des réducciones, elle n’en restèrent pas moins marginales. Le reste des grandes institutions ne manifesta jamais un aussi grand intérêt pour la conversion. Par contre, elles contribuèrent à morceler la société en suivant les frontières raciales pour spécifier chaque groupe d’appartenance: «Les Espagnols d’Amérique (Española americanas) ou créoles (criollos), ainsi appelés par opposition aux Espagnols d’Espagne, se sont considérés eux-mêmes comme différents et liés entre eux par leur commune patrie américaine. À leur fierté répondait le dédain de leurs compatriotes de la Péninsule, qui les appelaient les “Indianins” (en espagnol Indiano, tandis qu’Indien se dit Indio). À leur tour, les créoles surnommaient les Espagnols fraîchement débarqués en Amérique, les “bleus” (bozal), terme appliqué originellement aux esclaves razziés sur les côtes de Guinée et encre inhabiles aux travaux de l’esclavage). Au Mexique, les Espagnols nouveaux venus étaient appelés gachupines, mot d’origine apparemment nahuatl, et au Pérou chapetones. L’expression “Mort aux gachupines!” fut un des slogans des guerres de l’Indépendance au XIXe siècle, et leur a survécu».1 Chaque groupe, gachupines ou chapetones, créoles, métis, indiens et noirs eut son développement particulier, mais toujours défini par le jeu des relations qui animaient la société locale. Gachupines et chapetones restèrent essentiellement les fonctionnaires de l’État espagnol, c’est-à-dire des colons de passage., aussi «n’habitaient-ils» pas l’Amérique mais y faisaient respecter et y exerçaient les prérogatives de la Métropole. Lorsqu’ils s’établissaient définitivement en Amérique, ils devenaient des créoles et le sens de leurs intérêts changeait. Cette évolution fut celle qui mena des premiers conquistadores qui, de pilleurs et de prédateurs, se transformèrent en encomienderos. La frustration de ne pouvoir s’élever dans la haute noblesse espagnole les poussait à former une nouvelle hiérarchie proprement américaine. Comme l’écrit J. Pérez: «On est passé sans transition du conquistador au créole, car le créole se définit par un état d’esprit au moins autant que par son lieu de naissance et cet état d’esprit est un curieux mélange d’orgueil et de frustration. Les conquistadores, vite devenus des créoles, se croient victimes d’une injustice: on leur a volé les fruits de leur conquête, les encomiendas, d’abord, les situations lucratives ensuite. C’est un sentiment qui comptera beaucoup dans la formation de la conscience créole […]; dans ces pays qui passent pour fabuleusement riches et qui sont en effet les plus gros producteurs d’argent du monde, la majorité des blancs mènent une existence plutôt médiocre […]. D’où le ressentiment contre la mère-patrie et ses fonctionnaires et le repli sur une terre qu’on est bien décidé à ne plus quitter et qu’on se met à défendre contre les préjugés et les accusations malveillantes».2

Sans le présager, les colons espagnols devenaient créole le jour où ils acceptaient de faire le deuil de la promotion sociale métropolitaine, ces purs hidalgos se voyant poussés au métissage qui contenait déjà en lui les promesses de la future indépendance: «L’Espagne était surtout, à leurs yeux, un pays de noblesse fermée, d’esprit peu ouvert (en tant qu’esprit de caste s’entend), mal disposé à reconnaître leur noblesse et à leur confier les hautes fonctions auxquelles un double héritage leur permettait de prétendre dans leur patrie américaine. Le métissage, sous toutes ses formes, portait en germes (et même déjà en tige) l’indépendance future des colonies américaines de l’Espagne et promettait l’avènement d’une civilisation originale».3 Cette civilisation naîtra surtout du conflit qui très tôt va opposer les créoles et les nouveaux envois de gachupines et de chapetones qui se pointaient pour administrer la colonie au nom du Roi d’Espagne: «Comment ne pas comprendre alors la déception des conquistadores qui virent des fonctionnaires fraîchement arrivés d’Espagne occuper progressivement les postes administratifs les plus importants dans les terres qu’ils avaient conquises, et de l’autorité desquels on les frustrait. Il n’est pas un seul état où l’on ne puisse apercevoir une rupture interne; pays “réel” et pays “légal” sont les expressions dont on se sert le plus souvent pour expliquer cette cassure. Or, en Amérique ibérique, cette rupture atteint des proportions extraordinaires…»4

Les créoles réactivèrent le bon vieux régime seigneurial hérité de l’Espagne médiévale pour s’opposer à l’ingérence métropolitaine dans les affaires américaines. «Nous voudrions simplement souligner ceci, écrit M. Brickel: au XVIe siècle, le néo-féodalisme de nombreux conquérants et encomenderos a contribué à distendre les liens avec le suzerain, c’est-à-dire en définitive avec le roi d’Espagne, même si souvent on en appelait à la Couronne (lointaine) pour mieux résister aux vice-rois et Audiences (proches, relativement). C’est en ce sens, croyons-nous, qu’un certain regain d’esprit féodal, en ajoutant à l’éloignement géographique une distance morale et politique a pu favoriser la gestation de particularismes, de spécificités et, à la longue, d’une conscience nationale».5 Fernand Braudel nuance l’explication par la vastitude du territoire occupé par l’Espagne et le Portugal et la variété d’économies qui y prolifèrent: «Des régimes seigneuriaux spontanés prospèrent dans les zones d’élevage, comme le Vénézuela ou l’intérieur brésilien. Des régimes féodaux échouent à travers l’Amérique espagnole à forte population indigène. Les paysans indiens sont bien concédés à des seigneurs espagnols, mais les encomiendas, données à titre viager, sont des bénéfices plutôt que des fiefs: le gouvernement espagnol n’a pas voulu transformer en féodalité le monde revendicateur des encomenderos, il y a longtemps tenu la main».6 Pour Braudel, les plantations relèvent par contre du «second servage», renforcement de la féodalité que le capitalisme naissant occasionne dans les pays d’Europe de l’Est, sous le joug d’une nouvelle colonisation économique par les intérêts de l’Europe occidentale. Quoi qu’il en soit, la variété de ces développements socio-économiques engagea les créoles d’Amérique à se distinguer nettement des Métropolitains d’Espagne au point qu’il devint clair qu’ils formaient une société toute différente.

L’écart ne cessa de s’élargir lorsque l’enrichissement des Espagnols d’Amérique coïncida avec la rapide dégradation des Espagnols d’Europe qui, d’un roi à l’autre, d’une dynastie à une autre, en deux siècles, devinrent des colonisés en terre européenne. Au XVIIIe siècle, alors que l’Espagne passait sous la tutelle des Bourbons, dont certains membres, si l’on en croit le célèbre tableau de Goya, «Charles IV et sa famille», étaient proprement des arriérés mentaux, les riches Espagnols d’Amérique revenaient de la Métropole avec «le sentiment de déception et d’humiliation qu’ils éprouvèrent en découvrant que l’Espagne n’était pas assez confortable, riche, propre et active pour prétendre à être la métropole de villes telles que Mexico et Lima. Nous ne devons pas sous-estimer ces raisons, quoiqu’à première vue elles apparaissent superficielles. Le riche Créole qui avait visité Rome, Paris et Londres, pouvait malaisément supporter de se considérer comme le sujet d’un roi dont la cour ne pouvait se comparer, pour la propreté, la dignité, et, comme Cortés l’aurait formulé, la noblesse, avec les cours de deux vice-rois des Indes […]. Nous savons que cette mésentente entre Créoles et Européens fut alimentée par la rivalité au sujet des honneurs et des charges civiles et ecclésiastiques…7 Et, de poursuivre notre historien: «L’orgueil du Créole était blessé lorsqu’il constatait qu’on accordait le poste qu’il convoitait à un Espagnol d’Europe d’un rang inférieur ou de mérites moindres. Par une sorte de compensation, il se développait en lui la tendance à voir dans l’Espagne, lorsqu’on la comparait non seulement aux autres nations européennes mais même aux grands royaumes des Indes, un pays arriéré».8 Un tel état de désenchantement suffisait à élargir le fossé entre colonies et Métropole espagnoles, aussi, comme M. de Madariaga le souligne encore: «Un tel état d’esprit eut deux conséquences. La première fut que les Créoles changèrent le nom qu’ils s’étaient donné. Pendant près de trois siècles, il avaient été des “Espagnols”, en accordant une telle valeur au terme qu’ils se le réservaient, et appelaient “Européens” les véritables Espagnols. Nous savons aussi que ce ressort psychologique fut contrebalancé par une force qui attirait les Créoles vers leur terre. Nous découvrons maintenant que, grâce à cette sous-estimation de l’Espagne et à cette surestimation d’eux-mêmes, une nouvelle force s’élevait, qui devait fortifier l’aimant qu’était la terre aux dépens de l’aspiration à la blancheur. Le résultat de tout cela fut que les Créoles cessèrent de se nommer “Espagnols” et devinrent des “Américains”… L’autre effet de ce changement d’attitude fut aussi noté par Humboldt. “Ils préfèrent les étrangers des autres pays aux Espagnols”; un trait qui, jusqu’aujourd’hui, est demeuré implanté dans l’esprit de nombreux Américains espagnols…»9

À l’opposé, les Indiens restèrent la lie de la civilisation, comme les gachupines et les chapetones apparaissaient comme une tête grotesque d’un corps dont les Indiens seraient les pieds boueux. Mais s’il s’avérait possible de changer de tête, c’était plus difficile de nettoyer les pieds. Vexations, exploitations, dégradations morales étaient leur lot quotidien comme du temps des conquistadores, à tel point que certains dignitaires du haut clergé espagnol n’hésitèrent pas à exprimer les inquiétudes face aux conséquences de l’exploitation indigène si celle-ci n’était pas réformée: «Un Informe sobre Immunidades del Clero, patronné par l’évêque de Michoacán, Antonio de San Miguel, mais écrit par son coadjuteur Manuel abad y Queipo, analyse les défauts et les abus du système social et propose un certain nombre de réformes. Il est significatif de trouver parmi les défauts du système la distance qui tenaient les “Espagnols”, à la fois les Créoles et les Européens, éloignés des Indiens, et les castes. Le principal mal, aux yeux de l’évêque, était ce qui est encore le mal de la plupart des pays capitalistes: un dixième de riches détenaient la plus grande part des richesses. Mais la différence de couleur rendait les choses pires. Les privilèges que les lois des Indes accordaient aux indigènes agissaient en pratique contre eux et devaient être supprimés. L’évêque proposait l’abolition du tribut, et de l’”infamie légale” impliquée dans l’existence d’une législation différente pour les peuples de couleur; qu’ils soient déclarés aptes à toutes les charges civiles qui n’exigeaient pas des titres de noblesse; la distribution de terres de la Couronne aux Indiens; une loi agraire semblable à celle qui dans les Asturies et la Galice accordait aux paysans le droit de cultiver toute terre laissée en friche par ses propriétaires; enfin d’autres réformes similaires. Si cela n’était pas fait, déclarait carrément l’évêque, même l’autorité du clergé ne suffirait pas pour maintenir le peuple fidèle à son souverain».10 Évidemment, rien ne fut fait, et des Indiens provint ce dynamisme révolutionnaire qui faisait défaut aux Créoles et conduisit l’ensemble des colonies à l’Indépendance. Comme le note Octavio Paz, «la guerre d’Indépendance fut une guerre de classes, et l’on en comprendrait mal le caractère si l’on oubliait que, contrairement à ce qui se passa en Amérique du Sud, notre Indépendance [mexicaine] fut une révolution agraire en gestation».11 Comme toujours, la révolution des curés Morelos et Hidalgo fut spoliée par les intérêts créoles qui en profitèrent pour se débarrasser des gachupines, mais les intérêts pour les réformes agraires poursuivies par les Indiens fut récupérés et leur condition resta sensiblement la même que du temps de la Nouvelle-Espagne. La guerre d’Indépendance resta une révolution inachevée qui devait éclater - et combien plus violemment - un siècle plus tard.

Entre les deux extrêmes, et si nous omettons les esclaves noirs ou mulâtres qui se fondirent bientôt dans la population métissée, restent les Métis hispano-indiens dont la première génération qui suivit la Conquête, celle des fils des conquistadores et des princesses indiennes, revendiquaient la valeur d’un certain sang aristocratique. Ces premiers métis furent vite assimilés à la noblesse créole du temps: «Pomar, Muñoz, Camargo et Alva Ixtlilxóchitl incarnent ces notables au sang mêlé qui frôlent la noblesse créole et n’ont absolument rien de commun avec les métis sans fortune et sans passé que l’opinion et les autorités vouaient à l’abjection. Pour toutes ces raisons, on chercherait en vain sous ces plumes métisses l’aveu d’une conscience écartelée, ou une réflexion sur le métissage».12 Mais tous les Métis ne provenaient pas de sang aristocratique aztèque ou inca ni de pères conquistadores heureusement enrichis. Très vite, le nombre se mit à croître de métis de basse extraction qui vinrent gonfler le flot des travailleurs inféodés à l’encomiendas:: «Quantité de handicaps et d’exclusions frappaient alors les sang-mêlé sans ressources et souillés du péché de la bâtardise: encomiendas, repartimientos, cacicats, études universitaires, sacerdoce, port d’armes leur étaient refusés. Certaines de ces interdictions étaient contemporaines que celles de Philippe II avaient prises en Espagne contre les morisques dans les années 1560.. Les métis illégitimes ou adultérins ne pouvaient occuper aucune charge, fût-elle mineure, dans l’administration. On leur interdisait même de s’entourer de serviteurs indigènes. […]le temps jouait contre les métis qui ne parvenaient pas à trouver un conjoint ou une compagne européenne. Chaque génération les rapprochait alors des Noirs et des mulâtres qui portaient les stigmates de leur origine servile tandis que leurs racines espagnoles se diluaient dans l’oubli: ils cessaient de côtoyer, comme l’avaient fait leurs parents, des pères ou des aïeuls européens parés du prestige des armes et de la victoire. Leur ombre protectrice s’estompait. En fait, ce n’était pas le mélange des ethnies mais la naissance illégitime, l’obscurité et la pauvreté qui constituaient la source de leur déshonneur et rendaient ces métis socialement irrécupérables».13 Et cette dégradation s’embraya très vite: «Les métis d’occasion, si l’on ose s’exprimer ainsi, c’est-à-dire la majorité des enfants nés d’unions fugitives, étaient de plus en plus nombreux… orphelins abandonnés, misérables qui s’engageaient dans l’armée; ils devinrent rapidement si nombreux - au Pérou, environ 100,000 contre 38,000 Blancs vers 1570 - qu’on leur interdit les armes européennes, les chevaux et l’accès au sacerdoce. Ils furent bientôt rejetés à la fois par les créoles et par les Indiens… Le taux d’enfants illégitimes déclarés atteignait 40% au XVIe siècle, et montait jusqu’à 69% entre 1640 et 1649, pour les Noirs et les mulâtres».14 Et la dégradation de leur condition se réalisa des deux côtés, car les Métis subirent le poids des exactions créoles d’une part et la ségrégation des populations indiennes de l’autre: «Craints et rejetés par les Espagnols, les métis n’en sont pas moins méprisés par les Indiens, comme en témoigne Poma de Alaya: il les considère comme une “race maudite”, chargée de tous les vices et propose de les obliger à résider dans les villes ou de les exiler au Chili, pour protéger les Indiens. Finalement, afin d’éviter la multiplication des sang-mêlés, il préconise la ségrégation des races».15 L’Amérique ibérique était bien le continent des Bâtards.

Il n’y a donc pas à s’étonner que la pression des frustrations sociales, se manifestant de tous côtés à la fois, stimula cette extraordinaire violence que les Métis apportèrent, durant les deux derniers siècles, des révolutions aux guerres civiles, guerres de libérations et pronunciamiento de caudillos. Unis dans la guerre d’Indépendance, les classes et les castes étaient là pour demeurer une fois l’Indépendance acquise et leurs luttes se poursuivirent une fois l’ordre métropolitain levé.

Notes III(VII.5)
  1. J. Lafaye. op. cit. 1964, p. 5.
  2. J. Pérez, in J. Pérez et al. Esprit créole et conscience nationale, Paris, C.N.R.S., 1980, p. 5.
  3. J. Lafaye. op. cit. 1964, p. 130.
  4. R. Romano. Les mécanismes de la conquête coloniale: les Conquistadores, Paris, Flammarion, Col. Questions d'histoire #24, 1972, p. 64.
  5. G. Birckel, in J. Pérez et al. op. cit. p. 65, n. 78.
  6. F. Braudel. Civilisation matérielle, économie et capitalisme XVe-XVIIIe siècle, t.2: Les jeux de l'échange, Paris, Armand Colin, réed. Livre de poche, Col. Références #0412, 1979, pp. 317-318.
  7. S. de Madariaga.op. cit. p. 231.
  8. S. de Madariaga. ibid. p. 233.
  9. S. de Madariaga. ibid. pp. 234-235.
  10. S. de Madariaga. ibid. pp. 236-237.
  11. O. Paz. Le labyrinthe de la solitude, Paris, Gallimard, Col. Les Essais, 1972, p. 117.
  12. C. Bernand et S. Gruzinski. op. cit. t. 2, p. 168.
  13. C. Bernand et S. Gruzinski. ibid. pp. 149-150.
  14. M. Ferro. op. cit. p. 163.
  15. N. Wachtel. op. cit. pp. 214-215.
Jean-Paul Coupal.
La poursuite du soleil, vol. 3.
À paraître.

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