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dimanche 15 août 2010

La machine infernale

LA MACHINE INFERNALE
(extraits)
(Texte non définitif)

Usines de Leeds en Angleterre

Sommaire de l'ouvrage

Historicité
Chapitre I - L’ÉTÉ DE LA SAINT-MARTIN DE LA CIVILISATION OCCIDENTALE
I.1 Le dernier tournant
I.2 De la prise de conscience de l’importance des faits techniques
I.3 Définitions de la technique
I.4 De la prise de conscience de l’importance du fait énergétique
I.5 Technique et société
I.6 Approche des phases techniques

Chapitre II - QU’EST-CE QUE LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE?
II.1 Origine du concept de révolution industrielle*
II.2 Rétroprojections d’un concept moderne dans un passé lointain
II.2.1 La révolution industrielle de la Préhistoire
II.2.2 La révolution industrielle au Moyen Âge
II.2.3 La révolution industrielle des XVIe et XVIIe siècles

II.3 La Révolution industrielle en question
II.4 La dialectique des causes et de la durée
II.4.1 De la Révolution industrielle comme nécessité historique
II.4.2 Origines lointaines et prolongements indéfinis de la Révolution industrielle
II.4.3 La loi de l’accélération de l’histoire
II.4.4 De la Révolution industrielle comme contingence historique

II.5 La Révolution industrielle comme révolution plurielle
II.5.1 «The Workshop of the World»
II.5.2 La révolution agricole
II.5.3 La révolution démographique
II.5.4 La révolution des transports
II.5.5 La révolution urbaine

Chapitre III - QU’EST-CE QUE LE CAPITALISME?
III.1 Définitions du capitalisme
III.2 La rencontre de la religion chrétienne et de l’économie capitaliste
III.3 Les étapes du capitalisme
III.3.1 Quand la Révolution industrielle se fait étape de la croissance
III.3.2 Quand la Révolution industrielle se fait développement

III.4 Le capitalisme et l’individualisme
III.5 Une question de marché
III.5.1 Le marché comme réseaux économiques
III.5.2 Le marché comme Église universelle


Chapitre IV - LA SCHIZE X
IV.1 Les bases de l’anthropologie capitaliste et industrielle
IV.2 Le Sujet kantien
IV.3 L’Homme-Machine
IV.3.1 Anthropologie de l’Homme-Machine
IV.3.2 Le renversement de la reproduction à l’identification

IV.4 La synthèse sadienne
IV.4.1 Vestiges baroques
IV.4.2 Ontologie sadienne

IV.5 Une seconde schize occidentale

Chapitre V - LA COHABITATION DE LA SCIENCE ET DE LA TECHNIQUE
V.1 Une division qui perdure depuis le Moyen Âge
V.2 Une religion aliénée
V.3 La dérive positiviste

Chapitre VI - L’HISTORICITÉ DU CAPITALISME
VI.1 L’Économie politique comme objectivisme
VI.1.1 Les nouveaux évangélistes de l’Économie poltique
VI.1.2 Adam Smith (1723-1790)

VI.2 La double nature de la valeur
VI.3 Les théories du travail
VI.3.1 David Ricardo (1772-1823)
VI.3.2 Les relations entre le capital et le travail
VI.3.3 La division du travail

VI.4 La dynamique de la concurrence
VI.5 Impact de la Révolution industrielle sur le système capitaliste
VI.6 Création d’une classe ouvrière
VI.6.1 Conditions historiques de la classe ouvrière
VI.6.2 Le Prolétariat
VI.6.3 Les pauvres
VI.6.4 Logique élémentaire de la lutte de classes

VI.7 Le Socialisme comme variété d’hérésies
VI.7.1 Sismondi et les socialistes ricardiens
VI.7.2 Les socialistes utopiques

a) Robert Owen (1771-1858)
b) Charles-Henri de Saint-Simon (1760-1825
c) Charles Fourier (1772-1837)

VI.7.3 Proudhon (1809-1864)
VI.7.4 Marx (1818-1883)

VI.8 L’État-gendarme
VI.9 Du profit personnel à l’impérialisme occidental
VI.9.1 Les aléas du profit
VI.9.2 Le crédit
VI.9.3 Les crises cycliques
VI.9.4 Concentrations
VI.9.5 Surproduction et impérialisme

VI.10 Le capitalisme à l’état brut
VI.10.1 L’économie capitaliste américaine: un success story
VI.10.2 Un four: l’économie canadienne


Chapitre VII - IMPACT FEUTRÉ D’UNE COLLISION EXTRA-TEMPORELLE
VII.1 Le temps vide de l’horloge
VII.2 Atmosphère romantique
VII.3 Le roman historique comme tentative de synthèse
VII.4 De l’économie naturelle à l’économie historique
VII.5 Hegel (1770-1831)
VII.6 Le siècle de la philosophie de l’histoire

Chapitre VIII - RENCONTRE DE LA CONNAISSANCE ET DE LA CONSCIENCE HISTORIQUE
VIII.1 De la Mécano-Histoire à l’herméneutique
VIII.2 L’historiographie libérale
VIII.2.1 Circonstances et force des choses dans l’historiographie libérale
VIII.2.2 La lutte des classes comme force des choses
VIII.2.3 De quelques personnalités de l’historiographie libérale

a) Victor Cousin (1792-1867)
b) Théodore Jouffroy (1796-1842)
c) Augustin Cournot (1801-1877)
d) François Guizot (1787-1874)
e) Edgar Quinet (1803-1875)
f) L’historiographie britannique

VIII.3 L’historiographie romantique
VIII.3.1 De quelques personnalités de l’historiographie romantique
a) Augustin Thierry (1795-1856)
b) Prosper de Barante (1782-1866)
c) Thomas Carlyle (1795-1881)
d) L’historisme allemand

VIII.4 L’historiographie socialiste
VIII.4.1 Les utopistes
VIII.4.2 Le Positivisme en histoire
VIII.4.3 L’historiographie marxiste

a) Le rêve de d’Alembert
b) La succession des modes de production
c) Le Manifeste du parti communiste de 1848
d) Le matérialisme dialectique
e) Le matérialisme historique
f) Nécessité et contingence dans la théodicée marxiste de l’histoire


Signification
Chapitre I - LA MACHINE INFERNALE
I.1 Des engins meurtriers
I.2 Postures
I.2.1 La Révolution industrielle en noir-et-blanc
I.2.2 La Révolution industrielle en couleurs


Chapitre II - LE RETOUR DE LA PENSÉE MAGIQUE
II.1 Pensée magique et confort utilitaire
II.2 Magie et technique
II.3 La pensée magique du capitalisme
II.3.1 L’argent
II.3.2 Orgueil et préjudices


Chapitre III - LA MACHINE DÉSIRANTE
III.1 Signification de l’Homme-Machine
III.2 La machine désirante comme convertisseur énergétique de l’Homme-Machine
III.3 L’angoisse du manque croît avec l’enrichissement
III.4 Sur des vices privés faisons des vertus publiques
III.5 Du fétichisme de la marchandise: la déshumanisation
III.6 Le roman familial de l’Homme-Machine

Chapitre IV - SOUDAIN, UN BLOC D’ABÎME, LE CAPITALISME
IV.1 Sade
IV.2 Ambivalence sadienne face à la Mère-Nature
IV.3 Qui veut la tête de Nobodaddy?
IV.4 Grand Hôtel de l’Abîme

Chapitre V - LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE COMME RÉVOLUTION CULTURELLE
V.1 Révolution industrielle, révolution culturelle
V.2 Les économistes comme nouveaux agents culturels
V.3 La nouvelle opposition ville/campagne
V.4 La Mère-Ville
V.5 Babel
V.6 Mutations de la famille occidentale
V.7 Le paternalisme

Chapitre VI - UN ROMAN FAMILIAL GOTHIQUE
VI.1 Ruines
VI.2 Le château gothique
VI.3 L’usine comme maison athanor
VI.4 L’ensevelissement prématuré
VI.5 La mine comme enterrement prématuré
VI.6 La mort comme simple déficience mécanique
VI.7 L’angoisse du peuplement
VI.8 Haine de l’enfant

Chapitre VII - LA «PRÉHISTOIRE SANGLANTE DU CAPITAL»
VII.1 L’exploitation
VII.2 Le corps souffrant de la Révolution industrielle
VII.3 Contraindre les mains des petits enfants
VII.4 Le travail comme anti-aphrodisia
VII.5 Le travail comme névrose obsessionnelle
VII.6 Le travail des enfants*
VII.7 Quand la progression des uns entraîne l’extermination des autres
VII.8 Patrons-cannibales et femmes-vampires
VII.9 L’émigration

Chapitre VIII - LE ROUGE ET LE NOIR
VIII.1 Atrophie des sens et suffocation urbaine
VIII.2 Civilisation, sauvagerie et barbarie
VIII.3 Régénération par le sang barbare
VIII.4 Paysannerie ou prolétariat?
VIII.5 Le costume noir de la culpabilité bourgeoise
VIII.6 Le drapeau rouge de la révolte ouvrière
VIII.7 Comment la pensée révolutionnaire trahit l’esprit de révolte

Chapitre IX - LE CORPS DE L’HISTOIRE
IX.1 Du roman gothique au roman historique
IX.2 De l’allégorie classique au symbole romantique
IX.3 Grandeur et misère du roman historique
IX.4 De l’événement-traumatique porté sur le corps de l’histoire
IX.5 Ressusciter plutôt que régénérer?
IX.6 L’approche psychologique romantique de l’histoire
IX.7 Le héros collectif
IX.8 La synthèse positiviste et le sens de l’histoire

Chapitre X. DE LA RÉGRESSION MENTALE EN SYSTÈME CAPITALISTE

Moralisation
Chapitre I - LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE: ENTRE LA SCIENCE HISTORIQUE ET L’INDIGNATION SOCIALE
I.1 L’historien entre l’indignation morale et l’honnêteté professionnelle
I.2 Les ambiguïtés morales des liens entre inventeurs et entrepreneurs
I.3 Morales tirées de l’Industrialisation

Chapitre II - CRISE AU NIVEAU DE L’IDÉOLOGIQUE
II.1 La confusion des langues
II.2 Quand la gauche devient la droite

Chapitre III - LA MACHINE SOCIALE
III.1 Agrégat d’Hommes-Machines
III.2 La mutation culturelle
III.3 De la machine sociale

Chapitre IV - LA MORALE SADIENNE…
IV.1 Le précurseur
IV.2 La morale de Sade
IV.3 Philosophie de l’histoire de Sade
IV.4 Sociologie de Sade
IV.5 Politique de Sade

Chapitre V. - …ET L’ESPRIT DU CAPITALISME
V.1 La sublimation des passions en intérêts
V.2 L’éthique protestante et la morale sadienne
V.3 Le libéralisme entre insouciance et irresponsabilité
V.4 Les dérapages de l’idéologie libérale

Chapitre VI - MINORITÉ DOMINANTE
VI.1 L’âme bourgeoise
VI.2 Le nouvel honneur bourgeois: l’utilitarisme
VI.3 La morale des devoirs
VI.4 L’éducation comme sotériologie sociale
VI.5 Les vertus de l’élitisme

Chapitre VII - LA GUERRE DES TITANS
VII.1 Mammon et Moloch
VII.2 L’opinion des économistes
VII.3 Ordre et Progrès sans Amour
VII.4 L’État et la naissance de la technocratie moderne
VII.5 La technique comme idéologie
VII.6 De la technique à la morale: inversion des contraintes en aspirations

Chapitre VIII - UN MÉLODRAME BOURGEOIS
VIII.1 Caractéristiques du mélodrame
VIII.2 Modalités de nouveaux liens de dépendance sociale
VIII.3 Valeur du travail
VIII.4 Pauvreté et paupérisation
VIII.5 Le Prolétariat, figure de mélodrame
VIII.6 Archéologie des luttes de classes

Chapitre IX - DES CONVICTIONS
IX.1 De la force des convictions
IX.2 Convictions sans religion?
IX.3 De nouveaux missionnaires
IX.4 Vigueur du mouvement ouvrier
IX.5 Débilité de la doctrine sociale de l’Église

Chapitre X - LE TEMPS DES CERISES
X.1 Les défaillances de l’Angleterre*
X.2 La voie réformiste
X.3 La voie socialiste: entre archaïsme et futurisme
X.4 L’utopisme: entre le rêve et les aspirations
X.5 Le syndicalisme: entre l’urgence et les contraintes
X.6 Le mode de production des petits producteurs
X.7 Proudhon
X.8 Anarcho-syndicalisme et révolution
X.9 L’utopie communiste
X.10 Marx et le marxisme
X.11 La dictature du prolétariat
X.12 Issues alternatives à la lutte des classes
X.13 Embourgeoisement de la classe ouvrière
X.14 The Romantic Rebellion
X.15 La crise nationalitaire
X.16 Les limites de la rébellion romantique
X.17 L’impact de la morale technicienne sur l’esthétique occidentale

Chapitre XI - ENGAGEMENTS HISTORIOGRAPHIQUES
XI.1 Du roman gothique au roman historique
XI.2 Morales de la philosophie de l’histoire
XI.3 L’engagement de l’historien et les leçons de l’histoire
XI.4 L’historiographie libérale ou la face nouvelle de la fatalité
XI.5 L’historiographie romantique ou la croisade des héros
XI.6 Le Positivisme face à la connaissance historique
XI.7 La philosophie marxiste de l’histoire

L’INDUSTRIALISATION CAPITALISTE DANS LA CONSCIENCE HISTORIQUE OCCIDENTALE: LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
I Idolâtrie d’une technique éphémère
II Fiction technocratique

Paysage de la Révolution industrielle en Alsace

HISTORICITÉ

II.1 ORIGINE DU CONCEPT DE RÉVOLUTION INDUSTRIELLE

Comme les mots technique, travail et énergie ont exigé que l’on précise leur définition afin de les rendre opérationnels pour l’historiographie, l’expression Révolution industrielle présente un concept dont il est impératif de retracer l’idée, surtout que ce concept est appelé à devenir une catégorie de l’écriture de l’histoire. Tout comme la catégorie Renaissance avec laquelle nous l’avons déjà comparée, métaphore organique et culturelle qui désigne un segment chronologique et historique enraciné dans l’Italie et le royaume franco-bourguignon des XIVe et XVe siècles, la catégorie Révolution industrielle procède de l’accouplement d’une métaphore transposée de l’astronomie au politique à une sphère d’activité fondant la technique à l’économie. Contemporaine de la grande Révolution française, la Révolution industrielle a hérité, comme elle, du lourd fardeau de la représentation sociale de l’âge baroque, en particulier la métaphore astronomique du cycle révolutionnaire. Il y a un esprit commun qui s’étend du monde tel que visualisé par Copernic jusqu’aux procédés techniques issus de la Révolution industrielle (la machine à vapeur de Watt, la locomotive Stephenson, le métier à tisser Arkwright, etc.). Des premières impressions des contemporains de la grande révolution technique - en autant que nous supposons qu’il y a bien eu un boom d’inventions techniques à partir du second XVIIIe siècle, ce qu’aucun historien sérieux ne conteste - jusqu’aux discussions de nos actuels historiens, nous sommes passés d’une simple expression à un concept intellectuel lourdement chargé d’images, de sens et de valeurs, voire à un mythe qui va du lieu commun à l’outil analytique qui réduit un ensemble de connaissances factuelles à une simple formule abstraite. À un point tel d’ailleurs, que certains vont jusqu’à considérer l’idée de Révolution industrielle comme un pur produit de l’esprit qui ne correspond à rien de concret, pas même à ces transformations issues des faits techniques de la fin du XVIIIe siècle, en Angleterre. Bref, certains historiens nient tout simplement la Révolution industrielle comme d’autres nient la réalité historique de la Renaissance! Essayons donc de retracer les étapes intellectuelles qui séparent cette première prise de contact d’un événement-traumatique par les contemporains jusqu’à ce qu’en disent nos historiens actuels, plongés dans des débats à la fois historiographiques et philosophiques.

Ce qui est présenté comme une évidence dans n’importe quel manuel scolaire suscite donc, parmi les historiens professionnels, de profondes remises en question. Les historiens des doctrines économiques, écrit R. Lekachman, «datent fréquemment le début de la Révolution Industrielle (quand ils admettent la validité du concept) du dernier quart du dix-huitième siècle. Ceux qui étudient plus spécialement le développement des affaires, situent souvent dans la même période l’alternance plus ou moins rythmique qui caractérise les fluctuations modernes. Tout admirables que paraissent être ces généralisations, elles appellent un examen rétrospectif…»1 C’est cet examen rétrospectif que nous allons nous efforcer de faire ici. Premier obstacle: il semblerait qu’il soit devenu impossible de fixer l’expression dans sa forme écrite même. À moins que les différentes calligraphies de l’expression contiennent en soi des définitions différentes. Lisons ce qu’en écrit David S. Landes:

«Les mots de “révolution industrielle” - en petites lettres - renvoient couramment à cet ensemble d’innovations techniques qui, en substituant des machines à l’habileté humaine et une énergie inanimée à la force humaine et animale, provoque un passage de l’artisanat à l’industrie; et ce faisant, donne naissance à l’économie moderne. En ce sens, la révolution industrielle a déjà transformé un certain nombre de pays quoique à un degré inégal; d’autres sociétés sont dans les douleurs du changement; d’autres enfin attendent encore leur tour.

Parfois ces mots prennent un autre sens. On les emploie pour exprimer tel ou tel changement technique, rapide et important. Ainsi les historiens ont parlé d’une “révolution industrielle du XIIIe siècle”, d’une “révolution industrielle primitive”, de la “deuxième révolution industrielle”, d’une “révolution industrielle dans le Sud cotonnier”. À ce titre, nous finirons par avoir autant de “révolutions” qu’il existe de séquences bien distinctes dans l’histoire de l’évolution industrielle, sans oublier toutes les séquences à provenir; certains nous disent, par exemple, que nous sommes au milieu de la troisième révolution industrielle, celle de l’automation, des transports aériens et de l’énergie atomique.

Enfin ces mots, quand on leur donne une majuscule, prennent un autre sens encore. Ils signalent le premier exemple historique d’une rupture avec une économie agraire et artisanale, et d’un passage à une économie dominée par l’industrie et la fabrication mécanique. La Révolution Industrielle a commencé en Angleterre au XVIIIe siècle; de là s’est répandue, inégalement, dans les pays de l’Europe continentale et dans quelques régions d’outre-mer; et dans l’espace de deux vies d’homme, a transformé l’existence de l’homme occidental, la nature de sa société, et sa relation aux autres peuples du monde…»2

La première expression, en minuscules, désigne le lieu commun, celui du boom technique: c’est le sens étymologique, le sens le plus plat, strictement technique. L’autre portée donnée à l’expression relève davantage du sens phénoménologique, à la fois socio-économique et historique. C’est ici que le sort fait à l’expression de révolution industrielle peut se comparer à celui de Renaissance. De même qu’il y avait, en historiographie, des époques qualifiées de Renaissance saïte ou de Renaissance carolingienne, il y aurait eu Révolution industrielle au Moyen Âge et Révolution industrielle du XVIe siècle, etc. Enfin, le troisième sens est strictement méta-historique, exclusif et particulier, celui de la catégorie historiographique désignant le vaste mouvement des XVIIIe-XIXe siècles en Occident, bref l’expression à l’entête de chapitre des manuels scolaires, en traits majuscules. Voilà donc trois définitions liées, mais indépendantes dans leurs fonctions interprétatives, données à la même expression qui renvoient toutes à l’événement originel, celui qui s’est cristallisé en catégorie historique en majuscules.

L’origine de l’expression maintenant. Pour Claude Fohlen: «Il ne fait aucun doute que l’expression est d’origine française, qu’elle apparut au début du XIXe siècle, par l’adjonction de l’adjectif industriel au mot révolution dont l’usage dans le domaine politique remonte à la fin du XVIIe siècle, au moment des révolutions d’Angleterre, les premières qui aient reçu cette appellation. […] Par la suite [de la Révolution française], une fois le calme rétabli, les auteurs opposent la violence des révolutions politiques qu’ils venaient de traverser à la paisible transformation qui suivait son cours dans l’économie. La comparaison était tentante entre les heurts dans l’ordre politique et la maturation d’un nouvel état économique, dont ces auteurs ne pouvaient pressentir les conséquences souvent tragiques. Dès 1815, cette idée est exprimée dans les “Annales des Arts et Manufactures”, à propos d’une vue rétrospective sur cette collection qui avait commencé à paraître en avril 1800: “…malgré les fureurs d’une guerre universelle qui semblait devoir tout détruire… malgré le malheur des circonstances, le perfectionnement des procédés industriels a été tel, qu’il s’est opéré dans toutes les fabriques une révolution presque complète: heureuse et paisible révolution qui n’a rien de commun avec celles qui ont ensanglanté le monde”. L’idée d’un changement est présente, bien que le terme industriel ne soit pas encore accolé à “révolution”».3 Pour en arriver à retracer aussi haut l’allusion à l’idée, à défaut de la précision du concept, il a fallu un siècle d’enquêtes étymologiques, et l’affirmation de Fohlen témoigne des avancées de la recherche des historiens ultérieurs du XXe siècle, car au début du siècle, on n’osait pas encore remonter aussi loin pour retrouver l’origine de l’expression: «Dans l’introduction de sa Révolution industrielle au XVIIIe siècle, parue en 1906, Paul Mantoux esquissait une filiation de cette expression dont il créditait Arnold Toynbee, dans ses Lectures on the Industrial Revolution in England, publiées en 1884. En 1914, William Rappard l’attribuait aux premiers écrivains socialistes du XIXe siècle, à Marx et à Engels, entre autres, aussi bien qu’à John Stuart Mill dans la première édition de ses Principles of Political Economy (1848), tout en suggérant qu’elle pouvait être antérieure et se trouver dans des écrits de la première moitié du siècle. Enfin, Anna Bezançon, étudiant en 1922 les premiers usages de cette expression, déclarait la rencontrer fréquemment entre 1820 et 1840, sous des formes variables et des emplois différents».4

Remontons donc à ces primitives esquisses soi-disant socialistes qui essaient de traduire la première prise de conscience de la révolution technique et de ses effets sur l’économie et la société contemporaines. Faut-il, avec Paul Mantoux, remonter jusqu’en 1788, pour dénicher une brochure, An important crisis in the callico and muslin manufactory où, parlant du boom subit dans l’industrie cotonnière, l’auteur écrit: «Le progrès de cette industrie s’est fait avec une rapidité dont il n’y a pas d’exemple: c’est comme une explosion qui s’est produite tout d’un coup…»5 Si la métaphore est déjà bien là, à travers l’allusion à l’explosion, d’autres auteurs de brochures contemporaines prennent le même type de conscience sans trouver toutefois d’autres images-forces pour la traduire. Le concept n’est pas fixé et l’esprit de l’événement non encore précisé. Le saut qualitatif suivant semble celui effectué par le chimiste Jean-Antoine Chaptal (1756-1832), un patriote actif lors de la Révolution française mais qui n’accéda au poste politique significatif de Conseiller d’État que sous Brumaire, poste qu’il n’occupa guère longtemps tant son républicanisme l’opposait à l’ambition impériale de Napoléon. En tout cas, «Chaptal, fondateur des Chambres de Commerce et de l’École d’arts et métiers française, est le premier, dans son ouvrage sur l’industrie française (1818), à employer l’expression de “révolution de l’industrie”».6 L’apport de Chaptal est limité pourtant au seul saut qualitatif qu’il fit accomplir au mot industrie: «Le mot n’a pas alors le sens que nous lui attribuons aujourd’hui. Il a conservé son sens latin d’habileté, d’adresse, d’ingéniosité. Quand a-t-il pris son acception actuelle? Pour Henri Sée, seulement lorsqu’en 1819, Chaptal publie son livre fameux sur l’Industrie française; un peu plus tôt pour Henri Hauser: Rouget de Lisle a dédié à Ternaux son Chant des Industriels et déjà le sens nouveau apparaît chez Roland de la Platière dans l’Encyclopédie».7 On peut dire qu’une première association approximative du mouvement révolutionnaire et du monde de l’industrie, association rendue possible par l’engagement de Chaptal, faisait passer l’idée du politique à la production économique et technique. En vingt ans, l’idée se précisait sans trouver toutefois un concept capable de la synthétiser définitivement.

Ce n’est qu’après la chute de l’Empire que les tâtonnements conceptuels purent reprendre car, selon Hobsbawm, «c’est seulement vers les années 1820 que les socialistes anglais et français - groupe qui n’avait lui-même aucun précédent - inventèrent le terme, probablement par analogie avec la révolution politique de la France».8 Son collègue anglais, C. Harvie confirme: «Industrialisation as a concept was only germinating in the 1820s. Whatever the governing élite thought about economic doctrines, as magistrates and landowners their watchword was stability, their values were still pre-industrial. But by 1829 the trend to industrialization became, quite suddenly, unmistakable…»9 En France, «le “Moniteur Universel”, du 17 août 1827, reproduisait un article paru dans le “Journal des Artistes”, sous le titre Grande Révolution Industrielle. L’auteur se propose d’y étudier les changements survenus récemment dans les arts, les manufactures et les institutions sociales et d’y examiner “jusqu’à quel point les arts ont pu exercer leur influence dans cette grande révolution industrielle”. […] La pensée se précise quelque peu chez l’économiste libéral Adolphe Blanqui (1798-1854) en qui certains ont cru découvrir l’auteur de l’expression. Dans son Essai sur les Progrès de la Civilisation Industrielle (1828), il parle, de façon vague, d’une “révolution nouvelle”: “Depuis que la paix a rouvert une carrière souvent interrompue, jamais complètement interdite aux améliorations morales qui constituent la perfectibilité humaine, une révolution nouvelle s’est opérée chez les nations européennes: les emportements de la guerre et les haines que la conquête traîne à sa suite ont fait place à des sentiments plus doux…” En 1837, il précisait sa pensée, dans une comparaison entre la France et l’Angleterre, dans le style bien caractéristique de cette époque: “Tandis que la révolution française faisait ses grandes expériences sur un volcan, l’Angleterre faisait les siennes sur le terrain de l’industrie… Deux machines, désormais immortelles, la machine à vapeur et la machine à filer, bouleversaient le système commercial et faisaient naître presque au même moment des produits matériels et des questions sociales, inconnus à nos pères.” On retrouve ici cette idée, déjà exprimée auparavant, de l’évolution divergente des deux nations voisines. L’argument est utilisé par Blanqui pour expliquer le bouleversement des institutions par deux méthodes différentes, pacifique outre-Manche, violente en France».10 Aussi, est-ce à Blanqui, le frère économiste du terrible révolutionnaire radical, que longtemps on attribua la paternité de l’expression maintenant cristallisée: «A Frenchman was in fact the first to use the metaphor - the economist Adolphe Blanqui in 1827 - and Karl Marx gave the concept general European currency after 1848».11 L’expression, en effet, quittait les milieux concernés pour s’étendre à l’ensemble du vaste public. La décennie suivante allait la retrouver dans plusieurs publications: «Dans son Cours d’économie industrielle (1838), Blanqui reprend et précise sa pensée, à partir du développement technique qui a affecté l’Angleterre. “Du perfectionnement de ce que les Anglais appellent “power-loom” est découlé également un grand nombre de progrès qui ont opéré à leur tour dans l’industrie une révolution tout à fait radicale, dont les ouvriers ne se sont pas seuls ressentis, mais qui a affecté aussi les capitalistes, les négociants et les agriculteurs.” Si l’idée d’un changement fondamental de l’économie est bien exprimée, il manquait encore à Blanqui d’avoir accolé l’épithète “industriel” au mot “révolution”. Cette conjonction, on la doit vraisemblablement à Natalis Briavoine, dans son ouvrage De l’industrie en Belgique, publié en 1839. Dès les premières pages, il parle des développement de “la révolution industrielle qui date de la fin du siècle dernier et à l’accomplissement de laquelle nous assistons encore”. Et l’expression, telle que nous la connaissons, revient plusieurs fois dans son ouvrage. Il l’associe à la révolution scientifique sans laquelle elle ne se serait pas produite exprimant ainsi une notion très actuelle. Ailleurs, il analyse les causes de cette révolution et indique qu’elles tiennent “…du développement progressif et régulier du travail, lequel est à son tour le résultat de la nécessité, de l’émulation, enfin d’un désir de perfectionnement inhérent à l’esprit humain. C’est dans l’action, tantôt simultanée et tantôt successive de ces trois causes, que nous apparaît avec certitude le principe de la révolution industrielle”. Et il ne néglige pas les implications sociales qu’elle comporte: “…la révolution industrielle, en multipliant les besoins de l’homme, a augmenté les moyens de les satisfaire; mais ses bienfaits, s’ils sont réels ne s’étendent pas également à tous; elle a profité un peu aux classes ouvrières, beaucoup à la propriété et aux possesseurs de gros capitaux.” Analyse étonnamment lucide, qui vient d’un économiste dont le nom est pratiquement oublié, et la renommée quasi nulle. Dès 1839, donc, l’expression “révolution industrielle” se trouve constituée, avec sa signification moderne, c’est-à-dire dégagée de cette dichotomie - changement révolutionnaire en France, révolution pacifique en Angleterre - qui l’avait fait apparaître au début du XIXe siècle»;12 En bref, si Blanqui est bien celui qui a su synthétiser le premier l’idée de la Révolution industrielle, c’est au belge Briavoine que nous devons la formulation fixée et définitive du concept. La prise de conscience des contemporains est maintenant accomplie: «Only around 1830 were people conscious of substantial and permanent industrial change; it took another twenty years to convince even the middle class that it had all been for the better».13

Plutôt qu’à l’économiste libéral Blanqui, les marxistes préfèrent s’en tenir à Friedrich Engels (1820-1895), dont l’ouvrage sur La situation des classes laborieuses en Angleterre date de 1844. Le défi consiste alors à sauter par-dessus la tête de Toynbee, en qui maints historiens libéraux voient celui qui, à défaut d’être le créateur de l’expression, du moins l’a hissé jusqu’au niveau méta-historique. Le marxiste Dobb proclame ainsi: «C’est dans les Lectures d’Arnold Toynbee, publiées en 1887, que l’on trouve pour la première fois une telle description. On a souvent dit que “la généralisation de ce terme date de la publication de cette œuvre”. En fait, Engels l’utilisait, dès 1854, dans son ouvrage La Condition des classes laborieuses en Angleterre en 1844 où il dit de la révolution industrielle qu’elle a, pour l’Angleterre, “la même importance que la révolution politique en France ou la révolution philosophique en Allemagne”; on estime généralement que c’est à lui que l’on doit le terme. On le retrouve cependant couramment employé par des auteurs français dès 1820…»14 Cette primauté discutée est observée religieusement par Albert Soboul, l’historien marxiste de la Révolution française, qui mentionne l’«expression utilisée déjà par F. Engels en 1845 (Die Lage der Arbeitenden Klasse in England), en 1848 par Stuart Mill (Principles of political economy), par K. Marx dans le premier volume du Capital (1867), popularisée parmi les historiens par A. Toynbee en 1884 (Lectures on the industrial revolution in England), et par P. Mantoux en 1905 (la Révolution industrielle au XVIIIe siècle)».15 Cette chronologie est reprise intégralement par Jean-Pierre Rioux: «Le premier, en 1845, le jeune Engels utilise couramment le concept nouveau et en répertorie les conséquences sociales dans sa Situation de la classe laborieuse en Angleterre. Il est formulé aussi, mais à des fins différentes, par John Stuart Mill en 1848 dans ses Principes d’économie politique…»16 Claude Fohlen, pour sa part, légitime l’attribution en se bornant à la restreindre aux économistes socialistes: «Il semble bien qu’avant 1840 aucun écrivain socialiste n’ait utilisé cette expression et que le premier à l’avoir employée fut Engels, en 1845, dans La Situation de la Classe Laborieuse en Angleterre, à propos des transformations véritablement révolutionnaires que venait de subir ce pays et du bouleversement des rapports humains et sociaux. “L’histoire de la classe ouvrière en Angleterre commence dans la seconde moitié du siècle passé, avec l’invention de la machine à vapeur et des machines destinées au travail du coton. On sait que ces inventions déclenchèrent une révolution industrielle qui simultanément transforma la société bourgeoise dans son ensemble et dont on commence seulement maintenant à saisir l’importance dans l’histoire du monde. L’Angleterre est la terre classique de cette révolution qui fut d’autant plus puissante qu’elle s’est faite plus silencieusement. C’est pourquoi l’Angleterre est la terre d’élection où se développe son résultat essentiel, le prolétariat.” Dans ce texte lumineux, Engels rappelle les deux manifestations fondamentales de la révolution industrielle, la machine à vapeur, le développement du prolétariat industriel. Ainsi, l’expression “révolution industrielle” a déjà le sens qu’elle a conservé par la suite, chez les économistes et les historiens. Un autre passage de Engels est éclairant sur la paternité des pays d’Europe occidentale dans les diverses révolutions du XVIIIe siècle et explique mieux l’origine de notre expression et la façon dont elle s’est formée: “La révolution industrielle a, pour l’Angleterre, la signification qu’a pour la France la révolution politique et la révolution philosophique pour l’Allemagne, et l’écart existant entre l’Angleterre de 1760 et celle de 1848 est au moins aussi grand que celui qui sépare la France de l’Ancien Régime de celle de la révolution de Juillet. Cependant le fruit le plus important de cette révolution industrielle, c’est le prolétariat anglais.” France, Angleterre, Allemagne ont expérimenté chacune leur révolution dans un domaine différent, mais le pays le plus profondément affecté est évidemment l’Angleterre».17 L’attitude des historiens marxistes peut toutefois varier. Elle peut aller de l’insistance portée sur les écrits de Marx, comme chez Maurice Niveau, pour qui «le capitalisme industriel est né en Angleterre entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Pour décrire cette période de mutations profondes dans l’ordre économique et social, de nombreux auteurs parlent de “révolution industrielle”. Arnold Toynbee a été l’un des premiers a utiliser cette expression dans ses Conférences sur la révolution industrielle en Angleterre, publiées en 1884. Mort précocement, «Sir William Ashley, l’un des deux étudiants dont les notes ont servi à reconstituer les Conférences de Toynbee, dit que celui-ci entendait le mot de “révolution” dans le sens de “phase rapide et radicale” de l’“évolution”».18

Cependant, John Stuart Mill dans ses Principes (1848) et Karl Marx dans le Capital (1867) parlent de la “révolution industrielle”. Dans le chapitre XV du Capital, livre premier, Marx écrit: “Quand John Wyatt en 1735 annonça sa machine à filer et, avec elle, la révolution industrielle du XVIIIe siècle, il ne dit mot de ce que l’homme serait remplacé comme moteur par l’âne et cependant c’est à l’âne que ce rôle échut”».19 Boutade ironique du Doktor… À aller, jusqu’à l’autre bout du spectre, faire éclater ce même concept de révolution industrielle; ainsi, chez Guy Dhoquois: «En fait, le concept de révolution industrielle reste grossier, empirique et mal relié à la théorie du mode de production. Les mutations du mode de production ont eu tendance à être en avance sur celles de la révolution industrielle proprement dite. La diffusion de celles-ci a davantage d’importance que leur apparition. La corrélation de leurs différents niveaux est fort imprécise. Les différentes phases de la révolution industrielle se sont interpénétrées. Le point central est l’application de nouvelles méthodes de travail dans la plupart des secteurs les plus dynamiques».20

De Engels, nous passons à Toynbee. Son neveu, le philosophe de l’histoire auteur d’A Study of History au milieu du XXe siècle, écrit, dans la présentation d’une réédition des conférences de son oncle, que «Toynbee was the first economic historian to think of, and to set out to describe, the Industrial Revolution on a single great historical event, in which all the details come together to make an intelligible and significant picture. In doing this, he created the frame within which all subsequent work on the Industrial Revolution has been carried out».21 Il s’agit donc bien des sens à la fois phénoménologique et méta-historique du concept que le neveu attribue à l’oncle. Claude Fohlen s’interroge, pour sa part: «C’est Arnold Toynbee (1852-1883) qui le premier consacra un volume, posthume d’ailleurs (1884), à la Révolution industrielle. Le titre exact, Lectures on the Industrial Revolution in England, indiquait les limites de l’œuvre, l’Angleterre et le XVIIIe siècle. Certains ont ainsi pu croire que Toynbee avait inventé l’expression de révolution industrielle […]. Connaissait-il l’emploi précédent, par des économistes français et Marx de cette expression, nous n’en savons rien. Ce qui est certain, c’est qu’avec lui elle prend un nouveau souffle et fait pénétrer dans l’histoire une économie libérale auparavant méconnue ou négligée. Désormais, la révolution industrielle est liée à l’Angleterre».22 De fait, Toynbee ne faisait que relancer, implicitement et involontairement, l’association normative entretenue par Blanqui, et que Briavoine ingénieusement dissipait, entre révolution politique française violente et révolution industrielle anglaise pacifiste. Ce faisant, toutefois, Toynbee consacrait l’expression et l’idée autour d’une catégorie historiographique. Il faisait pour la Révolution industrielle ni plus ni moins que ce que l’historien suisse Jacob Burckhardt faisait, à peu près au même instant, pour la Renaissance. Désormais, il y aurait une utilisation du concept de Révolution industrielle avant et après Toynbee. Avant Toynbee, et cela inclu aussi bien Blanqui et Mill que Marx et Engels, la Révolution industrielle ne serait que technique et économique; après Toynbee, le concept irait s’étendant jusqu’à la culture, voire même à la civilisation. On y insérerait les économistes et les inventeurs aussi bien que les acteurs politiques et les mouvements sociaux. Il y avait dès lors une civilisation industrielle.

Comme on l’a constaté avec le dédain de Dhoquois, la consécration de l’expression en catégorie méta-historique ne devait jamais susciter l’unanimité. Sans doute, est-ce le terme de révolution qui fait obstacle, car l’invention de Watt, la machine à vapeur, n’a rien du spectaculaire, par exemple, de la prise de la Bastille: «But while de storming of the Bastille was obvious fact, industrialization was gradual and relative in its impact. It showed up only in retrospect, and notions of “revolution” made less sense to the British, who shuddered at the word, than to the Europeans, who knew revolution at close quarters».23 Le cheminement de l’expression du concept et des idées qu’il sous-tend de Révolution industrielle n’en est donc pas un évident à première vue. La répugnance à utiliser le nominatif révolution, suite aux impacts traumatisants de 1789 en France et de 1917 en Russie, ainsi que son usage dans la rhétorique politique, a gêné l’implantation définitive de la catégorie méta-historique. Comme le rappelle justement Fohlen: «L’expression conquiert difficilement droit de cité auprès du grand public. Pour les générations du XIXe siècle, le mot révolution était chargé avant tout d’un contenu politique, et il leur semblait difficile de l’étendre aux mutations économiques. Sans doute est-ce à cette raison qu’il faut attribuer l’absence de toute mention dans les grands dictionnaires économiques ou politiques du XIXe siècle. […] En France, en tout cas, l’expression n’a guère fait fortune, peut-être parce que les contemporains se sont rarement intéressés à ce phénomène, plus frappant dans les pays voisins»;24 Encore récemment, un historien des techniques spécifiait que l’utilisation du concept ne devait prêter aucun crédit à l’expression comme reflet de la réalité historique, mais seulement comme convention littéraire: «Il n’est peut-être pas superflu de le rappeler, le terme de révolution industrielle peut laisser entendre une évolution brusque faisant basculer tout à coup un monde rural et artisanal vers un monde urbain et industriel. Bien entendu, il n’en est rien dans le domaine des techniques, et cette “révolution” prend ses racines dès le XVIIe siècle pour préparer les profonds changements intervenant à la fin du XVIIIe siècle en Angleterre et au XIXe siècle pour les pays de l’Europe continentale. Nous continuerons toutefois à utiliser ce terme aujourd’hui passé dans le langage courant, et qui contient quand même cette notion d’équilibre détruit, puis reconstruit sur d’autres bases»25 Pourtant, le concept trouve encore des défenseurs véhéments: «Appeler ce processus “la révolution industrielle” est à la fois logique et dans la ligne d’une tradition bien établie, bien que, en un temps, parmi certains historiens conservateurs qu’intimidaient peut-être des concepts trop incendiaires, la mode ait été de nier son existence même et de la rebaptiser de noms pllus anodins, tels que “évolution accélérée”. Si cette transformation qualitative soudaine et fondamentale, qui se produisit autour des années 1789, n’a pas été une “révolution”, alors c’est que le mot n’a aucun sens raisonnable»26 Jacques Ellul, pour sa part, s’étend longuement sur la portée historique des événements que le concept permet de rappeler à l’esprit: «Voici peut-être un demi-siècle, les historiens quittant le panorama de l’histoire événementielle, politique, diplomatique pour s’attacher au processus économique et industriel, ont commencé à utiliser ce terme de révolution, cum grano salis, pour qualifier l’expansion industrielle en Angleterre au milieu du XVIIIe siècle. On n’employait d’ailleurs la formule qu’avec des guillemets, signifiant clairement que bien entendu, il ne fallait pas prendre ce mot au pied de la lettre: c’était une image. On se rendait compte que le passage d’une société agricole et rurale à une société industrielle et urbaine entraînait un changement profond dans les modes de vie, dans les habitudes, dans l’échelle des valeurs, et que finalement rien de ce qui constitue une société n’était indemme, ne restait identique. En présence d’une telle ampleur, d’une telle profondeur du changement, on a parlé d’effets comparables à ceux d’une révolution. Puis par commodité de langage, on a contracté cette paraphrase en révolution industrielle, en tant qu’image. Mais le terme est passé dans le vocabulaire courant, les guillemets sont tombés, on a alors pris ces mots en eux-mêmes, on a cessé de prendre cette expression comme une image: on l’a considérée comme la réalité. À partir de là, les historiens ont très généralement absolutisé le terme de révolution industrielle, si bien qu’ils ont fini par lui accorder priorité: est révolution ce qui, comme la révolution industrielle, entraîne modification des structures économiques et sociologiques par la croissance technicienne et scientifique: le reste ne mérite pas que l’on s’y arrête!»27 Maintenant que les révolutions n’inquiètent plus autant les classes établies, il est possible de redonner à l’idée de révolution, dans le contexte de l’industrialisation, la définition épistémologique retenue par Krzysztof Pomian, désignant ces périodes comme étant celles où se sont produites «pareils bouleversements de structures».28

Il semblerait qu’en se limitant aux simples mutations techniques et industrielles, le concept de révolution indusrielle en serait vite venu à apparaître insignifiant, grossier comme le qualifie Dhoquois, mais qu’en l’étendant à l’ensemble du processus de transformation culturel et social (depuis les Lectures de Toynbee), le concept a pu reprendre de son sens et de sa valeur. Il atteint même, selon certains, la portée d’un événement sinon traumatique, du moins mythique: «Il n’est en effet pas neutre ou insignifiant de penser que, il y a moins de deux siècles, se serait produite une “révolution” capitale pour l’histoire de l’humanité, et que cette révolution se serait opérée grâce à la technique. Dans ce double mouvement de la pensée, l’Occident moderne ne fait somme toute que sacraliser le phénomène technique en lui accordant une place centrale dans sa reconstitution d’une histoire imaginaire de l’humanité et de son évolution. Il conforte et justifie ainsi sa croyance que, depuis à peine plus d’un siècle, l’humanité est entrée dans une nouvelle phase de son histoire, que l’accès à un nouvel âge d’or est enfin envisageable. Ainsi le concept de Révolution industrielle se réfère-t-il non à la réalité d’événements techniques concrets qui auraient changé le cours des choses, mais bel et bien à la croyance, fondamentale pour notre civilisation, d’avoir accédé à une nouvelle étape de l’histoire».29 De ce fait, le mouvement général entraîne le passage de la vérité objective de la mutation du fait technique à la vérité subjective de la Révolution industrielle au niveau de la conscience historique. Et si le concept peut se subsumer en mythe, alors la Révolution industrielle peut se substituer à la Préhistoire en se présentant comme matrice événementielle de la civilisation contemporaine. Miquel et Ménard vont même jusqu’à écrire: «La Révolution industrielle se présente ainsi comme le mythe fondateur de la civilisation technicienne qui est encore la nôtre. En ce sens, ce mythe joue comme l’exact contrepoint de celui de l’homo faber: si, à travers ce dernier, l’homme contemporain se représente l’aube de son humanité (c’est-à-dire ce terminus a quo où l’homme, s’étant à peine arraché aux griffes de l’animalité, devient humain grâce à la technique), celui de la Révolution industrielle vient en quelque sorte le compléter et l’achever, en permettant d’espérer que nous sommes, toujours grâce à la technique, entrés dans une phase nouvelle, que nous sommes bien au seuil d’un âge d’or imminent. Dans un sens comme dans l’autre, il s’agit bien d’un mythe techniciste, qui prétend définir l’essentiel à partir de la technique, qui tente de dater des événements techniques isolés de leur contexte (qu’il s’agisse du silex taillé, de la machine à vapeur ou de la micro-informatique), lourdement investis de symbolique eschatologique».30 Voilà comment la Révolution industrielle en est venue à prendre toutes les allures d’un véritable axis temporis métaphysique ou religieux.

Comme nous l’avons fait pour la Renaissance,31 il est possible, maintenant que nous connaissons l’origine et la cristallisation du concept en catégorie historique, d’en aborder la phénoménologie historiographique. Ici aussi les rétroprojections de l’événement de la fin du XVIIIe siècle sur les faits antérieurs ou similaires, en Occident ou en d’autres civilisations, ont pu entraîner des reconsidérations épistémologiques de certaines grandes phases de l’Histoire de l’humanité, autant de révolutions industrielles de la Préhistoire ou du Moyen Âge possibles…

Note I(2.1)
  1. R. Lekachman. Histoire des doctrines économiques, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1960, p. 84.
  2. D. S. Landes. L'Europe technicienne ou le Prométhée libéré, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, 1975, pp. 9-10.
  3. C. Fohlen. Qu'est-ce que la Révolution industrielle?, Paris, Robert Laffont, Col. Science nouvelle, 1971, pp. 16-17.
  4. C. Fohlen. ibid. pp.15-16.
  5. Cité in P. Mantoux. La Révolution industrielle en Angleterre au XVIIIe siècle, Paris, Édition Genin, 1959, pp. 9-10.
  6. C. Miquel et G. Ménard. Les ruses de la technique, Montréal, Boréal, 1988, p. 223.
  7. G. Lefranc. Histoire du travail et des travailleurs, Paris, Flammarion, 1975, p. 159. Rappelons que Rouget de Lisle est l’auteur du chant célèbre La Marseillaise et que Roland est le malheureux ministre girondin, époux de la célèbre Madame Roland.
  8. E. J. Hobsbawm. L'ère des Révolutions, Paris, Fayard, Col. L'Aventure des Civilisations, 1969, p. 42.
  9. C. Harvie. Revolution and the rule of law, in K. O. Morgan (éd.) The Oxford Illustrated History of Britain, Oxford, Oxford University Press, 1984, p. 420.
  10. C. Fohlen. op. cit. pp. 17-18.
  11. C. Harvie, in K. O. Morgan (éd.) op. cit. p. 419.
  12. C. Fohlen. op. cit. pp. 18-19.
  13. C. Harvie, in K. O. Morgan (éd.) op. cit. p. 419.
  14. M. Dobb. Études sur le développement du capitalisme, Paris, Maspéro, Col. Fondations, 1969, p. 274, n. 3.
  15. A. Soboul. La civilisation et la Révolution française, t. 1: la crise de l'Ancien Régime, Paris, Arthaud, Col. Les Grandes civilisations, 1970, p. 38.
  16. J.-P. Rioux. La révolution industrielle, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire #H6, 1971, p. 8.
  17. C. Fohlen. op. cit. pp. 21-22.
  18. J. U. Nef. La guerre et le progrès humain, Paris, Alsatia, Col. Sagesse et Cultures, s.d., p. 378.
  19. M. Niveau. Histoire des faits économiques contemporains, Paris, P.U.F., Col. Thémis, 1966, p. 13.
  20. G. Dhoquois. Pour l'histoire, Paris, Anthropos, 1971, p. 184, n. 45.
  21. A. J. Toynbee, préface à A. Toynbee. The Industrial Revolution, Boston, Beacon Press, 1956, p. ix.
  22. C. Fohlen. op. cit. p. 25.
  23. C. Harvie, in K. O. Morgan (éd.) op. cit. p. 419.
  24. C. Fohlen. op. cit. p. 24.
  25. B. Jacomy. Une histoire des techniques, Paris, Seuil, Col. Points-Sciences #567, 1990, pp. 224-225.
  26. E. J. Hobsbawm. op. cit. p. 43.
  27. J. Ellul. Autopsie de la révolution, Paris, Calmann-Lévy, Col. Liberté de l'esprit, 1969, pp. 120-121.
  28. K. Pomian. L'ordre du temps, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, 1984, p. 33.
  29. C. Miquel et G. Ménard. op. cit. p. 220.
  30. G. Miquel et G. Ménard. ibid. pp. 220-221.
  31. Cf. J.-P. Coupal. Comme un ange aux ailes éployées…, Montréal, Éditions de l'Auteur, 2008.
Jean-Paul Coupal.
La machine infernale, vol. 1,
À paraître.
Le travail des enfants dans les mines de charbon

SIGNIFICATION

VII.6 LE TRAVAIL DES ENFANTS

La cruauté la plus démentielle, la souffrance la plus odieuse, celle qui souleva le cœur des philanthropes contemporains comme elle continue à soulever l’indignation des historiens, c’est la condition et les conséquences du travail des enfants, dans les usines, dans les mines, dans la misère. «La connaissance guérit la blessure qu’elle constitue elle-même», disait Hegel.1 Mais malgré la connaissance historique que nous avons de ces faits passés, nous ne sommes toujours pas guéris des exactions du capitalisme lorsque nous voyons mourir ces centaines d’enfants d’Afrique ou observons le travail exploité des enfants de l’Inde, de l’Indonésie ou des Philippines, situations qui évoquent grandement ce qu’elles étaient dans l’Occident du XIXe siècle. Comme il a déjà été mentionné, femmes et enfants travaillaient déjà depuis longtemps dans les ateliers, les manufactures et les mines lorsque débuta la Révolution industrielle, mais la Révolution industrielle entraîna massivement, dans ces ateliers, ces manufactures et ces mines, beaucoup de femmes et beaucoup d’enfants, et c’est cet entraînement massif qui souleva la réprobation de certaines bonnes âmes ou de certains philanthropes. Les critiques ne cessèrent jamais de fuser tout au long du XIXe siècle. Si la connaissance technique entraînait de graves blessures sociales et morales, la connaissance de ces conséquences continue de révulser bien des consciences.

Michelet, par exemple, fut l’une de ces consciences troublées par le travail des enfants. Enfance difficile d’ailleurs que celle de Michelet: grande pauvreté en période troublée, mais rien de comparable tout de même à l’enfance en usine à la même époque. Pourtant, c’est lui qui lança le réquisitoire contre l’Angleterre: «Michelet a reproché à William Pitt d’avoir encouragé le travail des enfants. “…lorsque les manufacturiers anglais vinrent dire à M. Pitt que les salaires élevés de l’ouvrier les mettaient hors d’état de payer l’impôt, il dit un mot terrible: “Prenez les enfants.” Ce mot-là pèse lourdement sur l’Angleterre comme une malédiction” [Le Peuple]. S’il n’est pas certain que Pitt ait jamais prononcé ces mots il a, comme un grand nombre de ses contemporains, souligné les avantages qu’on pouvait retirer du travail des enfants. Dans un discours prononcé au Parlement le 12 février 1796, William Pitt déclarait: “L’expérience a déjà montré tout ce que peut produire le travail des enfants, et l’avantage que l’on peut trouver à les employer de bonne heure aux ouvrages dont ils sont capables…»2 Ici, l’élan poétique et le symbole s’imposaient, alors que dans tant d’autres circonstances, ils mineraient l’esprit critique de l’historien et défieraient la vérité. Car Pitt l’a bien reconnu: «Si quelqu’un prenait la peine de calculer la valeur totale de ce que gagnent dès à présent les enfants élevés selon cette méthode, il serait surpris en considérant la charge dont leur travail, suffisant pour subvenir à leur entretien, exonère le pays, et l’appoint que leurs efforts laborieux et les habitudes auxquelles ils sont formés viennent ajouter à la richesse nationale».3 Cela suffit à justifier l’image investie: «Napoléon fut battu par la neige de Russie et les enfants d’Angleterre», renchérissa Michelet.4 Et le symbole ne toucha pas que l’esprit français: «William Lamb, le mari de la fantasque lady Caroline, un whig cependant, et un galant homme, soupiera-t-il: “Les enfants… si seulement on voulait bien laisser les enfants tranquilles…”»5 Lady Caroline était l’auteur d’un roman à scandale, Glenarvon (1816), roman gothique relatant ses amours sulfureuses avec Byron… Dans l’Angleterre triomphaliste des lendemains de Waterloo, il était évident que les enfants du pays n’étaient pas les héritiers de la victoire ni des idéaux patriotiques. D’abord, les enfants de l’aristocratie apparurent «un peu les fils spirituels de Byron, mais des fils épurés qui rêvent moins d’inceste et de coups de poignard que d’amour courteois, de chevaliers errants, de troubadours, de Saint-Graal et de vitraux peints».6 Pour les enfants des pauvres, Marx, dans Le Capital, poussera la comparaison jusqu’au massacre des Saints-Innocents: «Les Anglais, qui ont une tendance à prendre la première manifestation empirique d’une chose pour la cause de cette chose, nous donnent fréquemment l’espèce de massacre des innocents par lequel, du début du système mécanique, le capital a dépeuplé les asiles et les orphelinats et s’est incorporé toute une masse de matériel humain dépourvu de volonté comme la raison de la prolongation du travail dans les fabriques. Le fabricant Fielden écrit: “De toute évidence, les longues heures de travail proviennent de ce que les diverses contrées ont fourni un tel nombre d’enfants que les patrons se sont sentis indépendants, et que, après avoir établi la coutume au moyen du misérable matériel humain qu’ils étaient procuré, ils ont réussi à l’imposer très facilement à leurs vosins.” Dans son rapport de 1844, l’inspecteur Saunders écrit à propos du travail des femmes: “Parmi les ouvriers, beaucoup de femmes sont occupées de 6 heures du matin à minuit durant des semaines entières, à peu de jours près, disposant de moins de deux heures pour leurs repas, si bien que pour cinq jours de la semaine, il ne leur reste que six heures sur vingt-quatre, pour venir à la fabrique, s’en retourner chez elles et dormir dans leurs lits”».7 Moins poétique que Michelet, le réquisitoire du Doktor, dans Salaire, prix et plus-value (1865) apparaissait beaucoup plus étoffé: «En rendant superflue la force musculaire, la machine permet d’employer des ouvriers sans grande force musculaire, mais dont les membres sont d’autant plus souples qu’ils sont moins développés. Quand le capital s’empara de la machine, son cri fut du travail de femmes, du travail d’enfants! Ce moyen puissant de diminuer le labeur de l’homme se changea aussitôt en moyen d’augmenter le nombre des salariés; il courba tous les membres de la famille, sans distinction d’âge et de sexe, sous le bâton du capital. Le travail forcé pour le capital usurpa la place des jeux de l’enfance et du travail libre pour l’entretien de la famille; et le support économique des mœurs de famille était ce travail domestique».8 Dans une civilisation qui avait tenu le travail pour le chatiments de la faute et du péché et où, depuis ses origines, le labeur n’avait ménagé personne, y compris les enfants, il fallait bien que la situation des travail des enfants en régime capitaliste présente des excès franchement intolérables. Mais pour que l’élite de la civilisation accepte de supporter un tel scandale, il fallait que la répression de la libido ait fonctionné à plein et laissée toute la place à l’obsession de rentabilité. C’est Albert Camus qui écrit, dans son Homme révolté: «L’amour seul peut nous […] faire admettre la mort injustifiable des enfants. “Si la souffrance des enfants, dit Ivan [Karamazov] sert à parfaire la somme des douleurs nécessaires à l’acquisition de la vérité, j’affirme d’ores et déjà que cette vérité ne vaut pas un tel prix.” […] Ivan n’accepterait pas que cette vérité fût payée par le mal, la souffrance, et la mort infligée à l’innocent […] “Toute la science du monde ne vaut pas les larmes des enfants.” Ivan ne dit pas qu’il n’y a pas de vérité. Il dit que s’il y a une vérité, elle ne peut qu’être inacceptable. Pourquoi? Parce qu’elle est injuste. La lutte de la justice contre la vérité est ouverte ici pour la première fois; elle n’aura plus de cesse».9 S’il en va ainsi de la vérité, de la science et de la transcendance, à plus forte raison il en va de la rentabilité économique…

Une telle usurpation de l’enfance est à mettre au compte de l’esprit utilitariste du temps. Il remonterait même à la philosophie du Siècle des Lumières qui présentait déjà l’atelier comme l’école la plus rentable à la société. La suggestion de William Pitt ne devient compréhensible que si on se rapporte à la thèse du célèbre John Locke qui «regrettait… que le travail des enfants pauvres “ne bénéficie généralement pas au bien public tant qu’ils n’ont pas atteint douze ou quatorze ans” et suggérait que tous les enfants de plus de trois ans issus de familles vivant de la charité soient placés dans des “écoles d’apprentissage” afin de pouvoir “dès l’enfance […] s’aguerrir au travail”».10 Les colonies américaines, devant leur forte poussée démographique et urbaine du XVIIIe siècle, éprouvaient déjà le problème des enfants vagabonds, abandonnés au sort de la rue: «Une lettre, adressée en 1737 au Journal new-yorkais de Peter Zenger, dresse un portrait des malheureux gamins qui traînaient alors dans les rues de New York, “objets d’apparence humaine à moitié morts de faim et de froid. Leurs vêtements laissent paraître coudes et genoux, cheveux hirsutes. […] De quatre à quatorze ans, ils passent leurs journées dans la rue, […] puis ils sont mis en apprentissage forcé pendant quatre, cinq ou six ans”».11 L’époque troublée de la Révolution française connût également ce problème. Entre l’école et l’atelier, elle choisit, par la voix sépulcrale de Lepeletier de Saint-Fargeau, auteur d’un Projet pour une éducation nationale qui dut être lu devant la Convention par Robespierre, les 13 et 29 juillet 1793 - l’auteur ayant été assassiné le 20 janvier précédent -, affirmait: «La République a besoin de faire des hommes de tous les états: alors ce n’est plus dans les écoles qu’il faut les renfermer, c’est dans les divers ateliers, c’est sur toute la surface des campagnes qu’il faut les répandre; toute autre idée est une chimère qui, sous l’apparence trompeuse de la perfection, paralyserait des bras nécessaires, anéantirait l’industrie, amaigrirait le corps social, et, bientôt, en opérerait la dissolution».12 Une décennie plus tard, «en 1803, le filateur toulousain Boyer-Fonfrède ouvre dans l’ancien couvent de la Daurade “une école gratuite d’industrie”, dans laquelle il propose, par prospectus, aux pères et mères de famille “surchargés d’enfants” de les lui confier, dès l’âge de huit ans, “pour les faire élever dans l’amour du travail”. Habillés, logés, chauffés, éclairés, blanchis, nourris, soignés et même éventuellement enterrés gratuitement, ils y travailleront “avec activité et vigilance, sans salaire ni rétribution, à tout ce qui peut avoir rapport à la filature du coton”. À l’âge de de seize ans, “à condition qu’ils aient mérité la bienveillance de M. Boyer-Fonfrède”, ils pourront apprendre, durant trois années supplémentaires, un métier spécialisé (serrurier, menuisier, tourneur), qui assurera leur avenir, au service de la fabrique. En avril 1806, cette “école” originale abrite 200 garçons et 150 filles de toute la région, dont l’âge moyen est de onze ans…»13 Cinq années plus tard, encore: «en 1808, le parlement du Connecticut déclarait que le colonel Hymphreys, par la création d’une usine, “avait donné une forme utile à l’activité des femmes et des enfants”, pour l’en récompenser, son usine fut exonérée de tout impôt pendant dix ans, et il pensait lui-même très sincèrement qu’il avait sauvé les enfants qu’il employait de la pauvreté et peut-être du crime»!14 Toute cette pédagogie par l’atelier n’était pas que pure hypocrisie; elle relevait de la psychologie du temps, une psychologie borgne promue déjà par Condillac: «L’idée que l’enfant est “une cire molle” où il est possible d’imprimer ce que l’on désire est une idée répandue dans la pensée “pédagogique” de l’époque. Soumis dès le plus jeune âge aux contraintes horaires, réglant son ryhme de vie non plus sur celui de la nature, mais sur l’horloge, la cloche ou la sirène de l’usine, le jeune travailleur est vite conditionné. N’ayant pas l’expérience d’un autre type de relations de travail il ne peut comparer, et ne peut qu’intérioriser celles qu’on lui impose dès son entrée dans l’atelier. Plutôt commencera cette délicate entreprise, plus les résultats en seront satisfaisants. […] C’est donc bien par le “dressage” de l’enfant que l’on obtiendra l’ouvrier docile».15 D’autre part, comme le reconnaîtra le docteur Villermé lui-même: «il vaut mieux, sous le rapport moral, employer les enfants dans les manufactures que les laisser vagabonder toute la journée sur la voie publique».16 Enfin, comme le remarque Paul Mantoux: «Le travail des filatures s’apprenait facilement, et n’exigeait que très peu de force musculaire. Pour certaines opérations, la petite taille des enfants et la finesse de leurs doigts en faisaient les meilleurs auxiliaires des machines. On les préférait pour d’autres raisons encore, et de plus décisives. Leur faiblesse était la garantie de leur docilité: on pouvait sans peine les réduire à un état d’obéissance passive auquel des hommes faits ne se laissent pas facilement plier. Ils coûtaient fort peu…»17 Et ce même auteur de «reconnaître que le sort des “apprentis des paroisses” dans les premières filatures fut particulièrement lamentable. À la discrétion des patrons qui les tenaient enfermés dans des bâtiments isolés, loin de tout témoin qui pût s’émouvoir de leurs souffrances, ils subissaient un esclavage inhumain. Leurs journées de travail n’avaient d’autre limite que l’épuisement complet de leurs forces: elles duraient quatorze, seize, et jusqu’à dix-huit heures, et les contremaîtres, dont le salaire augmentait ou diminuait avec l’ouvrage exécuté dans chaque atelier, ne leur permettaient pas de se ralentir un instant. Sur les quarante minutes accordées dans la plupart des fabriques pour le principal ou l’unique repas, une vingtaine étaient consacrées au nettoyage des machines. Souvent, pour ne pas arrêter le fonctionnement de l’outillage, le travail continuait sans interruption, jour et nuit. En ce cas, on formait des équipes qui se relayaient: “les lits ne se refroidissaient jamais”. Les accidents étaient très fréquents, surtout vers la fin des journées trop longues, lorsque les enfants s’endormaient à demi sans quitter le travail: les doigts enlevés, les membres broyés par les engrenages, ne se comptaient».18

L’idée de pédagogie par l’atelier relevait, pour l’époque, du «sens commun». Elle était la chose la mieux partagée, à la fois par les patrons avides de rentabilité et les familles désolées par le nombre de bouches à nourrir. Et c’est ici que nous entrons véritablement dans l’aspect sadien du système. Le tout se trouva bien exposé par l’économiste Jean-Baptiste Say, en 1828, lorsqu’il déclarait que «les institutions les plus favorables au bonheur de l’humanité sont celles qui tendent à multiplier les capitaux. Il faut donc encourager les hommes à faire des épargnes plutôt que des enfants».19 Cette maxime économique, imbue à la fois de Bentham et de Malthus, opposait une comptabilité des rentabilités à celle des bouches à nourrir considérées comme pertes à rentabiliser; ceux que le sinistre Chadwick considèrera comme «des résidus (résiduum), déchets (refuse), ordures (offal) que constitue cette population dégradée…»20 Patrons sans employés et familles nombreuses voyaient donc leurs intérêts converger. Cette complicité tacite des intérêts allait fonder un véritable glacis contre lequel toutes les lois en vue d’améliorer le sort des enfants en ateliers et dans les mines devaient venir se biser les dents: «Tout au long du XIXe siècle, l’application de la loi concernant le travail des enfants s’est heurtée à la complicité des employeurs et des familles ouvrières: économie salariale pour les uns, promesse d’un budget moins serré pour les autres rendaient compte de ce sabotage».21 Pour l’enfant, cela signifiait que l’autorité sur sa personne passait directement du père au patron: «Privilège paternel, l’usage des coups est transmis au maître. Le patron bijoutier du petit Guillaume a mis au point une échelle de punitions. “Il frappait ces enfants d’une baguette de jonc qu’il achetait exprès pour cet office, et qu’il renouvelait plusieurs fois chaque année. Après les coups, il y avait le pain sec, le pain bis pour un jour, une semaine, un mois quelquefois”».22 Mais l’affaire n’allait pas toujours avec le détachement que l’on voit dans les romans de Sade. En fait, «c’est bien souvent le cœur serré que les parents emmènent leurs enfants à la fabrique; mais ils ne peuvent agir autrement, car ils savent que, s’ils ne font pas travailler leurs enfants, la paroisse les laissera mourir de faim: ils n’ont droit au secours que si leurs enfants travaillent».23 Il arrive même que des parents, informés des mauvais traitements subis par leurs enfants, viennent demander des comptes: «Stories of parents who visited vengeance upon operatives who maltreated their children are not uncommon. Thus a witness before Sadler’s Committee described how, when he was a child, he was beaten by the slubber.’One of the young men who served the carder went out and found my mothe”: “She came in… and asked of me what instrument it was I was beaten with, but I durst not do it, some of the by-standers pointed out the instrument…… and she seized it… and beat it about the fellow’s head, and gave him one or two black eyes’».24 Les circonstances atténuantes tendent à renverser le jugement sévère en sympathie pour ces malheureux parents eux-mêmes rongés par la pauvreté et surchargés d’enfants. «Les seigneurs du pain n’étaient pas responsables de la misère des travailleurs. Mais ceux-ci avaient trop d’enfants, et il dépendait d’eux seuls d’améliorer leur niveau de vie».25 Sur la responsabilité des seigneurs du pain, ça reste à voir, mais il est vrai que l’alternative ne se prêtait guère à ces infortunés parents. Pire encore était le sort des enfants tirés de l’assistance sociale: «La plupart de ces malheureux enfants étaient des enfants assistés, fournis - on pourrait dire vendus - par les paroisses qui en avaient la charge. Les manufacturiers, surtout pendant la première période du machinisme, lorsque les fabriques s’élevaient en dehors et souvent loin des villes, auraient été fort en peine de trouver dans leur voisinage immédiat la main-d’œuvre dont ils avaient besoin. De leur côté les paroisses ne demandaient qu’à se débarrasser de leurs enfants assistés. De véritables marchés, avantageux pour les deux parties, sinon pour les enfants, traités comme une marchandise, intervenaient entre les filateurs et les administrateurs de la taxe des pauvres. Cinquante, quatre-vingts, cent enfants, étaient cédés en bloc, et embarqués, comme du bétail, à destination de la fabrique où ils devaient rester enfermés pendant de longues années. Telle paroisse, pour que l’affaire fût meilleure, stipulait que l’acquéreur serait tenu d’accepter les idiots, dans la proportion d’un sur vingt. Ces “apprentis des paroisses” furent, au début, les seuls enfants employés dans les fabriques. Les ouvriers refusaient, et avec raison d’y envoyer les leurs. Leur résistance, malheureusement, ne dura pas longtemps; poussés par le besoin, ils se résignèrent à ce qui les avait d’abord tant effrayés».26 C’est la condition d’orphelin qui fait de ces enfants des mines et des usines les prototypes de la figure du Bâtard. Contre l’enfant de bonne famille bourgeoise qui se disait l’Enfant trouvé de la noblesse vétuste, revendiquant l’héritage de sa dynastie, le Bâtard n’avait d’autre appartenance que le milieu où il survivait de ses propres ressoures. Il se voyait affranchi de toutes solidarités traditionnelles. Sans être l’héritier, il était à la fois le produit de la Révolution française (par la loi) et de la Révolution industrielle (par la technique): «il y a du travail à foison pour les petites mains, des “entrepreneurs” vont chercher dans les orphelinats des enfants qu’ils louent aux usiniers: ces enfants ne reçoivent évidemment aucun salaire, ils sont seulement nourris et vêtus - et comment! Parfois aussi ce sont les parents, pressés par la misère, qui conduisent à l’usine leurs enfants, quand ils n’ont encore que cinq ou six ans. Dans les filatures et les tissages, ces petits se glissent entre les machines et vont renouer les fils cassés ou nettoyer les appareils en mouvement. Dans les mines, ils restent dans les galeries dix et douze heures d’affilée, à fermer et ouvrir les portes devant les wagonnets. Quand ils ont huit à dix ans, on leur fait haler ces wagonnets qu’ils tirent au moyen d’une corde nouée à leur corps ou poussée sur leur front, ou on leur fait transporter des paniers de charbon. Les enfants fluets échappent parfois à ces lourds travaux; ils vont travailler pour un patron ramoneur; pendant des heures, ils devront ramper ou grimper, en s’aidant des coudes et des genoux, dans le labyrinthe obscur des conduits de fumée».27 C’est l’enfant qui subit donc la plus forte charge de l’agressivité du travail. Son corps et son esprit, broyés avant maturité par les souffrances supplicielles des lourds labeurs, l’enfant est réduit à un état proche de la barbarie que déplore les observateurs émus de l’époque, telle cette «description par Lord Ashley de la triste existence des enfants de cinq ans, et parfois moins, assis dans l’obscurité la plus complète pendant douze heures et chargés d’ouvrir et de fermer les portes d’aération des galeries, provoqua les larmes de ses collègues parlementaires, mais ceux-ci, sensibles à l’argumentation des propriétaires de mines, conduits par Lord Londonderry, ne votèrent en 1842 qu’un texte de portée réduite».28 en vue de limiter la portée du travail des enfants dans les mines. Assimilé au nom générique de Prolétariat, l’enfant représente les forces productives confondues avec les machines qui sont son tripolium. Il n’est pas étonnant que l’ouvrier soit apparu sous une figure christique aux yeux des mystiques socialistes anglais issus de leur passage au Méthodisme: «les conversions d’enfants n’étaient pas rares et il y avait des garçonnets prédicateurs. George Dallas, travailleur agricole, plus tard chef de l’Union des Travailleurs et membre du Parlement, enseignait à l’École du Dimanche à dix-sept ans. Simons, autre membre du Parlement, prêchait à seize ans; W. J. Brown de l’Association des Fonctionnaires Employés de Bureau, A. J. Cook et Arthur Horner, des mineurs du sud au pays de Galles, membres du Parti Communiste, débutèrent comme prédicateurs enfants…»29

C’est par cette transformation réductrice que la pédagogie par l’atelier se révéla une véritable fraude. C’est l’école du vice qu’il faudrait plutôt baptiser cette pédagogie utilitariste: «C’est bien l’image que Dickens cherche à suggérer, en partie, et dans Bleak House il la développe explicitement. Le travail, pour l’enfant, n’est pas une expérience différente qualitativement de la misère dans laquelle il est né; il va de pair vavec la faim, les visages blêmes, la saleté, la maladie, (mais aussi, souvent, la gouaille), mais n’en est, par lui-même, ni la cause ni l’effet. Rares sont les enfants qui y échappent - Paul Dombsey, mais il en meurt, le jeune Richard dans Bleak House, et lui aussi en souffrira - mais du moins ceux de la bourgeoisie sont-ils réduits à des tâches qui sont celles de toute la bourgeoisie ruinée dans la littérature victorienne: gouvernante, institutrice ou professeur. Tâches dont ils n’attendent nulle satisfaction mais qui, du moins, leur épargnent la pire des humiliations: le déclassement, et les “trempent” pour leur réussite finale. Travail rédempteur pour les jeunes bourgeois; travail corrupteur pour les enfants du peuple: l’opposition est inattendue, elle correspond pourtant à la réalité dickensienne. Aussi les uns, en atteignant l’âge adulte en sont-ils délivrés - se préparant ainsi l’oisiveté caractéristique des “vieux messieurs philanthropes” - au profit d’une “activité” rarement décrite. Les autres, au contraire, et tout naturellement, mourront au travail, de maladie (comme Jo ou le petit ami d’Oliver Twist), ou simplement d’épuisement comme Betty Higden dans Notre ami commun».30 Dickens ne fait que reservir sous la forme romanesque ce que les journaux quotidiens révélaient couramment à travers les récits scandaleux d’anecdotes sordides passées en usine: «C’est par les journaux que nous entendons parler des cruautés qui se passent dans quelques écoles ou dans quelques fabriques; nous les apprenons par les inspecteurs, par les docteurs, par des pions contrits ou par des patrons pris de remords; nous ne les apprenons jamais de la bouche même des enfants, des victimes. On dirait que la créature humaine est réduite à apprendre, tout comme un autre art, celui de se plaindre quand on lui fait du mal; quand la patience vient tout naturellement, tandis que l’impatience est une conquête […]».31 On s’aperçut très vite que les débauchés de la pédagogie par l’atelier appartenaient au lumpenproletariat, c’est-à-dire à la (grande et petite) pègre et ces métiers douteux qui sont de véritables écoles du vice. L’exemple du petit ramoneur fripon, voleur à la pige, est souvent exploité dans le roman populaire: «Dans ce métier on commençait très jeune - certains encore gamins - ce qui affectait le comportement de ceux qui avaient été assez robustes pour survivre et continuer à le pratiquer. (Les vies humaines y étaient gaspillées; outre les risques d’accidents graves, les troubles respiratoires et le cancer de l’aine étaient les maladies professionnelles des enfants.) L’apprentissage de cette profession n’était pas recherché. D’ailleurs, à partir de 1840, le contrat d’apprentissage avec des enfants fut interdit, à telle enseigne que les ramoneurs recrutèrent souvent des garçonnets dont tout le monde se désintéressait. Les dresser à ce travail n’était pas toujours facile; il fallait quelquefois piquer ou roussir la plante des pieds de gosses apeurés pour qu’ils s’engagent plus avant dans d’étroits conduits de fumée. En outre, l’étrécissement progressif des cheminées de domicile et l’augmentation du nombre des cheminées d’usine ne pouvaient qu’ajouter aux rigueurs d’un système qui, bien qu’interdit et sur le déclin, dura néanmoins assez longtemps pour demeurer scandaleux jusqu’au dernier quart du XIXe siècle».32 La délinquence apparaissait donc comme une alternative ne comportant pas vraiment plus de risques… L’une des seules d’ailleurs, a moins que n’intervienne, comme dans les romans de Dickens, un deus ex machina qui extirpe l’enfant de son destin tragique. Mais même projeté dans l’univers bourgeois, l’enfant n’était paa assuré de survivre à la fleur de l’âge, puisque la décrépitude prématurée l’attendait au tournant: «Le Livre sans titre, publié à Paris en 1830, et réédité par la suite, porte en liminaire une citation de Tissot: “Cette funeste habitude fait mourir seule plus de jeunes gens que toutes les maladies ensemble.” Ceci introduit seize gravures coloriées représentant les stades successifs de l’évolution du mal. Le premier portrait est celui d’un jeune homme rose et pimpant, à l’abondante chevelure bouclée. Au fil des planches, il se dégrade de façon de plus en plus tragique. La dernière planche est “le Tombeau”: “À dix-sept ans, il expire, et dans des tourments horribles”».33 Car la masturbation n’était pas un vice d’ateliers. Ici, tout se rentabilisait. En usine, l’éducation sexuelle faisait partie de l’apprentissage du métier: «Ëtre battu fait partie des souvenirs de l’enfance ouvrière au XIXe siècle […]. Dans les ateliers plus encore que dans les usines, l’apprenti indocile ou maladroit reçoit facilement une “tournée” des ouvriers adultes chargés de lui apprendre le métier. Au fond de tout cela réside une série de représentations: celle d’une force rebelle à mater; celle de la dureté de la vie qu’il faut apprendre. “Tu seras un homme… mon fils.” L’idée de virilité est pétrie de violence physique. Certains, prêts à reproduire le modèle, s’en vantent comme d’une initiation nécessaire, renchérissant peut-être sur la réalité. Mais de plus en plus nombreux sont les enfants et surtout les adolescents qui se révoltent. Des militants ouvriers, anarchistes surtout, disent avoir puisé dans cette cuisante expérience leur haine de l’autorité. La prise de conscience de soi, c’est d’abord celle de son corps».34 Cette prise de conscience liée à l’affirmation de soi peut être mise au service de la libération par la mobilisation politique comme elle peut se retourner, dans le monde interlope, comme une entreprise capitaliste autonome: car «le plus infâme stigmate de toute l’époque victorienne - encore plus pervers que le commerce des vierges - était la prostitution, florissante et depuis longtemps tolérée des fillettes. Copuler avec une gamine de moins de douze ans enfreignait la loi [à paritr de 1875 la limite fut portée à treize ans.… La Commission de la Chambre des Lords, en 1881, rapporte le cas d’une gamine enceinte à neuf ans. Après 1885, les filles furent protégées par la loi jusqu’à l’âge de seize ans…] mais, comme avec les petites mendiantes et voleuses à la tire, il était quasiment impossible de déterminer l’âge exact d’une enfant qui se vendait, de sorte que même cette protection insuffisante demeurait lettre morte. À Londres, ces agissements se pratiquaient avec une désinvolture effarante et, aux dires d’Acton, “faisaient l’objet de maints commentaires par les voyageurs étrangers”. Surtout à Haymarket et en certains endroits de la City, mais aussi ailleurs, on voyait des gamines en jupette poursuivre les passants, tirailler leur manche et s’efforcer d’exciter leur concupiscence par des remarques ordurières».35 La romancière d’origine hollandaise Neel Doff (1859-1943), elle-même symbole de la fille perdue, a raconté ce type de cheminement dans son roman autobiographique célèbre au cours du premier XXe siècle, Marie-Claire: «Je ne suis ni une idéologue ni une doctrinaire. Toute mon œuvre est née de ma misère, et cette misère, qu’avec les miens j’ai endurée pendant vingt ans et qui m’a meurtrie pour le reste de ma vie, me rend sensible à toutes les misères du moonde. Lorsque je vois autour de moi des êtres entravés dans leur développement, des enfants doués pour l’étude et qui ne peuvent étudier parce que trop tôt ils doivent gagner leur vie, je revis les angoisses de mon adolescence».36 Devant ces issues malheureuses ou violentes de la pédagogie par l’atelier devenue exemples de l’école du vice, il y avait des sorts plus heureux - ou moins malheureux - dus à des patrons moins tyranniques ou des contremaîtres moins vicieux. Pour T. S. Ashton, qui tend à voir les issus positives de la Révolution industrielle: «Les pires traitements qu’eurent à subir les enfants leur vinrent, non d’une discipline rigide imposée par les chefs d’industrie, mais de l’ignorance et de la dureté des sous-ordres entre les mains desquels ils furent bien souvent laissés. Le fait qu’auparavant ils avaient souffert tout autant du système domestique de l’industrie ne doit pas servir d’excuse car, dans les établissements dirigés par des hommes de cœur comme David Dale, Robert Peel et Samuel Greg, l’enfant, à l’usine, pouvait conserver la sante et même trouver quelque bonheur».37

Car des bons patrons, il y en avait. Des contremaîtres scrupuleux aussi: «Tous les contremaîtres ne doivent pas être considérés comme des brutes. Quelques-uns d’entre eux se rangent plutôt du côté des ouvriers. Ainsi cet ancien contremaître à la fabrique de tabac Fortier qui déclare avoir quitté son emploi parce qu’il refusait de jouer le rôle qu’on attendait de lui: “J’ai laissé cette occupation-là, dit-il, parce qu’il est tout probable que je serais devenu aussi infâme que M. Fortier l’était”».38 Après la condition décrite dans son célèbre rapport sur l’état des travailleurs du coton en France industrielle, Villermé apportait de l’eau au moulin de Ashton lorsqu’il conclut: «On n’exerce pas de mauvais traitemens envers les enfans dans nos manufactures, c’est-à-dire, qu’on ne les bat point. Les maîtres le défendent… J’ai pu me convaincre que s’il y a des maîtres qui tolèrent qu’on frappe les enfans, la grande majorité ne le souffre point, surtout parmi les riches fabricans. Mais beaucoup de contremaîtres et de simples ouvriers m’ont avoué qu’ils les battaient, et même m’ont soutenu que l’emploi de ce moyen est très souvent nécessaire… Parmi les ouvriers qui frappent les enfans, il y a des hommes d’une moralité irréprochable, auxquels il paraît légitime et même tout simple, après avoir été battus autrefois, de dresser leurs jeunes aides comme ils ont été dressés eux-mêmes. Cette considération ôte aux faits dont il s’agit leur caractère de cruauté. Il en est encore une autre que je ne dois pas omettre: c’est que quand même les enfans ne seraient pas employés dans les manufactures, ils subiraient les mêmes mauvais traitemens. C’est là le malheur de leur naissance et le résultat des habitudes grossières et brutales de la classe du peuple à laquelle ils appartiennent. Par conséquent, il ne faut point en accuser l’industrie seule. Il faut surtout s’en remettre aux progrès des mœurs pour voir disparaître ces mauvais traitemens, ainsi que plusieurs des maux qui pèsent sur la population ouvrière».39 Tout semble relever, effectivement, de l’ignorance et de la maladresse des sous-ordres. L’exemple du socialiste utopique Owen, lui-même self-made man parti de rien pour aboutir à un riche mariage, relevait dans ses observations de la condition des enfants en milieu de travail: «La plupart d’entre eux avaient déjà subi, à cet âge, des déformations physiques, et leur croissance était en danger. Ils étaient à ce point abrutis par leur travail qu’ils ne pouvaient même plus retenir les lettres de l’alphabet, enseigné dans certains cours du soir…»40 Devenu patron à son tour, il organisa son entreprise-modèle New Lanark en fonction de restituer aux enfants une part de leur enfance usurpée: «Le plus étonnant, c’étaient les petits enfants. Au lieu de courir de façon désordonnée et querelleuse dans les rues, ils travaillaient ou jouaient allégrement dans une grande école; les plus petits apprenaient le nom des roches et des arbres autour d’eux. D’autres plus âgés apprenaient la grammaire, à partir d’une frise où le général Nom luttait avec le colonel Adjectif et le caporal Adverbe. Si agréable que parût le travail, on ne faisait pas que travailler. Régulièrement, les enfants se rassemblaient pour chanter et danser sous la tutelle de jeunes dames; celles-ci avaient appris qu’il fallait toujours répondre aux questions des enfants, qu’aucun enfant n’était mauvais sans raison, qu’il ne fallait jamais châtier et que les enfants apprendraient bien plus vite du fait de l’exemple que des punitions».41 Tous les «bons patrons» n’étaient pas nécessairement désintéressés et si Henry Ford semble vouloir suivre les traces de Owen, c’était toujours motivé par sa pratique obsessionnelle qui l’enfermait sur lui-même: «Il a du reste tout aussi peu appliqué dans sa propre entreprise ses enseignements et ses conseils théoriques sociaux. S’il cherche à rendre les organisations ouvrières inutiles, grâce à des salaires élevés, il n’en est pas moins vrai qu’il a construit un hôpital et même entretenu un moment un orphelinat. D’ailleurs dans ces établissements, il fait son possible pour que les gens que l’on y héberge y aient une occupation active. Et, même dans les écoles qu’il a créées près de son usine de Détroit, les élèves doivent y accomplir un travail pratique, contre une bonne rémunération. Ford voudrait que l’on agît d’après le même principe dans les prisons et dans les centrales. Ce serait salutaire pour les détenus, en même temps que l’État ferait une bonne affaire».42

Attendre après le bon vouloir des patrons s’avérait un risque d’attendre longtemps, alors que des mesures d’urgence s’imposaient. Les philanthropes, alertés par les articles des journaux et les romans, réformistes d’esprit, demeuraient confiants dans l’utilisation des lois: «Les promoteurs de la législation des usines comprirent que l’appel aux sentiments d’humanité rencontrerait plus d’écho, s’il mettait les enfants en cause. “Les ouvriers réclamaient en vérité la limitation de la journée de travail des adultes, non des enfants qui bien souvent étaient victimes de leur brutalité plutôt que de la tyrannie patronale. Mais le nombre des enfants employés dans des manufactures était si grand proportionnellement à celui des adultes que l’on ne pouvait limiter la journée de travail des uns, sans limiter, par contre-coup, celle des autres. C’est donc sur le sort des enfants que Oastler s’efforça d’apitoyer la bourgeoisie anglaise, mais c’est la protection légale des travailleurs qu’il poursuivait” (É. Halévy)».43 À cause de la rapidité même de son industrialisation, c’est en Angleterre que les mesures légales, en dépit des coercitions patronales, furent les premières votées au Parlement: «Quand Ashley obtient que l’on enquête sur le travail des enfants dans les usines, les constations des enquêteurs produisirent immédiatement des résultats: un Factory Act de 1833 interdit le travail des enfants de moins de neuf ans dans l’industrie textile (sauf dans celle de la soie, où interviennent des droits acquis); les enfants plus âgés ne peuvent être employés plus de neuf à douze heures par jour, selon leur âge. Le point le plus important de la loi, c’est que, à la différence de celle de 1819, elle prévoit la nomination d’inspecteurs qui veilleront à son application. Les “sapeurs de libertés”, comme les whigs sont appelés par leurs adversaires, ne cachent pas que, lorsqu’il s’agit de misère et d’injustice, ils n’hésiteront pas à restreindre les libertés de l’industrie: la nouvelle loi sera respectée».44 Naturellement, l’application et le respect de ces lois ne se firent pas avec autant de précipitation. Après les usines, ce fut au tour des mines à voir légiférer le travail des enfants: «En 1842, le Mines Act, la loi sur les Mines est votée: elle interdit le travail des enfants et des femmes dans les galeries souterraines et prévoit la nomination d’inspecteurs du travail. En 1844, la législation industrielle limite à six heures et demie par jour le travail des enfants et à douze heures celui des femmes. Les affaires vont trop mal pour que le Parlement puisse se mettre d’accord sur la journée de dix heures; cette proposition d’Ashley ne sera votée qu’en 1847».45 Imitant le mouvement réformiste anglais, la France très bourgeoise de Louis-Philippe se mobilisa à son tour: «En 1840, alerté par la Société Industrielle de Mulhouse qui réunit des patrons protestants inquiets de la situation, et averti par l’exemple de la législation britannique, le gouvernement de Louis-Philippe dépose un projet tendant à interdire le travail des enfants au-dessous de douze ans et à limiter le travail des femmes à douze heures; parmi les opposants, on trouve le philosophe Victor Cousin et le savant Gay-Lussac, l’un et l’autre inquiets pour la liberté des fabricants. Montalembert au contraire dénonce, dans un discours retentissant, la situation de ces enfants “moralement abrutis, intellectuellement hébétés, physiquement énervés”, qui “au lieu de connaître les jouissances de la gaieté” sont “initiés à tout ce qu’il y a de déplorable dans la dépravation humaine”. Remanié à diverses reprises le texte de la loi promulguée le 22 mars 1841 interdit le travail des enfants au-dessous de huit ans, de huit à douze ans le limite à huit heures, de douze à seize à douze heures. Mais la loi ne s’applique qu’aux entreprises occupant plus de vingt ouvriers et il n’y a pas encore d’inspecteurs d’État pour en contrôler l’application. […] La loi fut mal appliquée». 46 À la lumière de ce débat autour de lois, on constata que leur justification morale n’était pas évidente. Pourtant, commente Y. Tyl: «le rapporteur, à la Chambre des députés du projet de loi sur la limitation du travail des enfants, évaluait leur nombre, en 1839, à 900 000 pour l’industrie cotonnière, 200 à 300 000 pour l’industrie de la laine, 180 000 pour l’industrie de la soie».47 Dans l’ensemble, c’est la consolidation du mouvement ouvrier, dans les différents pays occidentaux, qui devait faire réellement bouger les choses. Au Canada même, «le mouvement ouvrier s’efforça également d’obtenir la réglementation du travail des enfants. L’exploitation des enfants prenait de l’ampleur. Dans la confection, dans la charpenterie, on engageait comme apprentis des enfants d’âge à peine scolaire. Propos d’un maître-charpentier: “Un gamin pour être engagé, il lui suffit de pouvoir tenir un marteau”. […] Ce n’était pas de l’apprentissage sérieux. Les patrons utilisaient les enfants comme réserve de main-d’œuvre à bon marché. Les syndiqués se plaignaient que les enfants n’étudiaient pas assez longtemps pour apprendre un métier…»48 Comme on l’aura observé, la défense des enfants représentait, au niveau syndical, d’avantage l’élimination de concurrants à bas salaires qu’un souci de restituer à l’enfance l’usurpation de ses jeux!

Nulle part mieux que là pouvons-nous observer cette part de haine de l’enfant propre à la schize de l’Homme-Machine et du Sujet kantien. C’est en essayant de retrouver ces jeux dont on le prive, à l’intérieur même du décor et de l’activité ouvrière, que se réalisait le sort fatal de l’enfant: «Quelquefois pour égayer son drame quotidien, l’enfant se livre à des jeux qui peuvent se terminer par un drame. En 1860, l’inspecteur du travail de la Meurthe déplore la perte d’un ouvrier de quinze ans. Dns une fabrique de Saint-Nicolas, le jeune Mouchette avait, comme ses camarades, l’habitude pendant ses heures de repos, de se faire tourner au moyen d’un arbre de transmission faisant cent tours à la minute. Un jour sa blouse s’enroule et il ne peut se dégager. Pris de panique, il perd connaissance, ses jambes vont heurter contre les métiers voisins, elles se brisent en de multiples fractures.. “La mort fut instantanée”».49 Anecdote horrible s’il en est. C’est le point de jonction entre l’esprit gothique et l’industrialisation. Moins spectaculaire, la souffrance ordinaire n’en apparaît pas moins intolérable. Dans l’ensemble, le processus de haine agit lentement: «C’est au niveau de la santé, ou même simplement de la survie des enfants de cette “race dégénérée”, comme l’écrit le docteur Turner Tackrah, que les conséquences de cette vie inhumaine s’inscrivent le plus lourdement dans des taux de mortalité qui demeurent fort élevés, parfois effrayants, et alourdis durant toutes les premières décennies du siècle… Enfants mort-nés de mères aux os déformés par le travail en manufactures, enfants mal nourris, auxquels on donne le sein à la pause, mal vêtus et précocement contraints de travailler eux-mêmes».50 Bien des esclaves de la Rome antique ou du Sud des États-Unis ne rencontrèrent jamais ces conditions, voire ne les auraient pas acceptées pour leur propre progéniture! Cette race de Bâtards, condamnée au travail forcé et perpétuel comme en tout système carcéral, ne pouvait fuir que par la désertion (pour retomber encore plus bas, parmi la pègre) ou par le suicide: «Jules Simon a fait état dans son Ouvrier de huit ans, d’un travail présenté, en 1866, à l’Académie de médecine, par M. Devilliers, d’après lequel, à Lyon, la mortalité des enfants de familles aisées était de 10%, tandis que celle des enfants d’ouvriers tisseurs était au minimum de 35%».51 Il faut en convenir, pour la France, ces chiffres sont effarants.

Devant tant d’agressivité, tant de haine et d’intérêts mesquins calculés à leurs dépens, que pouvaient faire ces enfants? Exploités par les patrons sans honneur, exclus par les ouvriers adultes qui les considéraient comme des concurrents déloyaux, les enfants poussèrent l’abjection jusqu’à servir dans les armées répressives de la bourgeoisie. Maurice Agulhon décrit la position intenable des enfants lors des journées de Juin 1848 à Paris: «Donc il n’est pas vrai que la guerre civile de Juin ait opposé entre elles d’un côté la classe ouvrière et de l’autre la bourgeoisie alliée à la pègre, elle a bel et bien traversé aussi la classe ouvrière. Pourquoi? À partir de la différence la plus nette, celle de l’âge - et par conséquent les conditions de travail et de culture - M. Caspard suggère la possibilité de conflits matériels (les mobiles étant “jeunes, sans être des enfants, parisiens, mais de fraîche date, ouvriers qualifiés, mais sans expérience professionnelle, surexploités par leur patron, mais aussi par leurs aînés”…) et également de conflits idéologiques (…“instruits et ouverts aux courants d’idées qui agitent la capitale, mais sans avoir eu le temps de s’imprégner de l’idéologie qui était celle des travailleurs plus âgés”…). En somme, si nous comprenons bien, éduqué avant Février, l’homme mûr insurgé de Juin avait un ancrage idéologique socialiste indépendant du républicanisme officiel, tandis que le “gamin” de la mobile, trop jeune pour avoir cet ancrage, puisque politisé seulement depuis Février, avait été plus accessible à l’idéologie du gouvernements en place. Et le républicanisme officiel lui était d’autant plus facile que c’était celui de sa condition du moment (“en s’engageant dans la mobile, qui leur assurait une solde, mais aussi un toit et un idéal, ils furent naturellement conduits à soutenir une république qui le payait”). L’esprit de corps, les circonstances, feraient le reste».52 Ce jour là, tous les Gavroches ne se trouvèrent pas du côté des opprimés. Le mouvement ouvrier en tira des leçons profitables mais c’est au New-Hampshire, semble-t-il, qu’on vit le plus, «aux côtés des femmes, les enfants [faire] hardiment la grève, comme dans le cas où un briseur de grève, empêché de travailler par les enfants, porta plainte contre eux au tribunal».53 Aux États-Unis, en effet, «les syndicats et certaines organisations libérales des classes moyennes ont lutté opiniâtrement contre l’exploitation des femmes et des enfants, afin de préserver la race, mais aussi parce que bien des hommes jugent que le travail des femmes et des enfants met en péril le niveau de leurs propres salaires, et même leur travail. La lutte fut pourtant difficile. Dans certaines régions, les usines textiles continuèrent à employer une main-d’œuvre féminine et enfantine jusque dans les années 1930. Le recensement de 1870 indique 739 164 enfants, de dix à quinze ans, employés à titre salarié, et celui de 1910 en donne 1 990 225, dont un peu moins de la moitié était des filles. Cela représentait 5,2% de l’ensemble de la population salariée, soit une diminution de 9,8% par rapport à 1900. La proportion des enfants salariés par rapport à la totalité des enfants s’accrut cependant de 16,8 en 1880 à 18,8 en 1910. Si la majorité des premiers travaillaient dans l’agriculture, ou ailleurs que dans l’industrie, il n’en était pas moins tristement exact que des milliers d’entre eux étaient encore dans les usines en 1914, notamment dans les États du Sud où les capitaux du Nord avaient contribué à l’établissement de grandes usines textiles. Les rapports sur les conditions de travail des enfants au cours de cette période ont été assez alarmants pour contraindre le Gouvernement à l’action. D’où le vote des lois limitant les heures de travail, imposant un âge au-dessous duquel les enfants ne pourraient pas être pourvus d’emplois salariés, prohibant le travail de nuit, et établissant l’éducation obligatoire. C’est le Massachusetts qui inaugura en 1836 la législation sur le travail des enfants dans les manufactures. En 1842, la journée de travail fut abaissée à dix heures pour les enfants de moins de douze ans (ce qui fut considéré comme un grand progrès), et des lois, de 1866 et 1867, interdirent de faire travailler plus de soixante heures par semaine les enfants de moins de seize ans…»54 Au Canada également, «les travailleurs luttèrent tant et plus, et à poings fermés, pour mettre un terme aux mauvais traitements dont les enfants étaient victimes. Déclaration d’un ouvrier: “Un contremaître battait sous mes yeux un enfant de dix ans. Je pris un bâton et l’en assommai”».55 À la fin du XIXe siècle, ce qui passait pour relever du «sens commun» au début, était devenu tout aussi unaniment inacceptable au regard des parents et de l’ensemble du monde du travail.

Chaque nation occidentale a exploité sans vergogne ses propres enfants pour s’enrichir et faire de la civilisation commune la plus puissante du monde. Certaines cependant y ont été avec une violence incroyable. L’Angleterre se place ici au premier rang de ce triste record. Aux lendemains de Waterloo (1815), selon Jacques Chastenet: «dans les quarante-huit filatures de Manchester, on emploie, contre six mille six cent quatre-vingt-sept adultes, six mille deux cent cinquante-trois enfants. Et ces enfants, dont beaucoup sont âgés de moins de dix ans, peinent, pour une rémunération dérisoire, treize, quatorze, seize et jusqu’à dix-sept heures par jour».56 Deux décennies plus tard, «en 1834, les effectifs de l’industrie cotonnière anglaise comptent 13,3% de moins de 13 ans; le chiffre tombe autour de 5% vers 1850, mais remonte, avec les crises à 14% en 1874 et se stabilise à 9% jusqu’en 1890. En Belgique, les moins de 16 ans représentent encore en 1880 14% de la main-d’œuvre industrielle, 17% dans les charbonnages. En France, dans les établissements industriels occupant plus de 10 ouvriers, on dénombre 670 000 hommes, 254 000 femmes et 130 000 enfants en 1847».57 C’était là le monde d’Oliver Twist que l’on connaît bien. Initiation à l’esprit gothique pour les enfants du monde entier depuis un siècle et demi: «William Hutton nous a laissé le récit de ses souffrances à la fabrique fondée par les frères Lombe, à Derby: “C’est dans ce curieux, mais terrible établissement, que je passai les sept années de mon apprentissage, que j’ai toujours considérées comme les plus malheureuses de ma vie… Si basses que fussent les machines, j’étais trop petit pour les atteindre; pour y remédier, on fabriqua une paire de hauts patins de bois, que l’on m’attacha aux pieds et que je traîna avec moi jusqu’à ce que ma taille fût devenue suffisante. Mais la captivité et le travail n’étaient rien auprès de la brutalité intolérable, dont je porte encore les marques».58 Nous sommes bien situés ici au cœur de l’horreur, comme aime à nous y convier les auteurs de romans gothiques ou le marquis de Sade, dans sa Justine par exemple. «À la même époque le digne révérend Davies propose qu’on refuse tout secours à un enfant de 6 ans qui ne saurait pas encore tricoter. Les paroisses, sans s’encombrer de charités évangéliques superflues, avec parfois quelques délicieux remords de conscience où de plantureux révérends font héroïquement une hypothèque sur leur salut, fournissent le bétail industriel, organisent, par maquignonnage et petites annonces de presse, la vente des enfants en surplus qu’elles ne désirent plus secourir, sans se soucier de l’avis des parents. À cette traite systématisée, s’ajoute la dureté du travail et les sévices. Les enquêtes anglaises fourmillent d’exemples de patrons sadiques, usant de la cravache et du poing; de contremaîtres experts en tortures et en appareillages des membres trop courts des enfants pour les adapter à la machine; d’“écoles d’industries” où les fillettes sont fouettées si la cadence du filage baisse. De Foë, après une visite d’Halifax, s’émerveille, car “il n’est pour ainsi dire personne, au-dessus de l’âge de quatre ans, qui ne soit en état de gagner sa vie par le travail”. L’emploi d’enfants de 4 à 6 ans est courant et recherché, dès qu’ils savent marcher et sont capables d’être dressés au travail sur les machines. Cette torture affichée ou benoîte reste la tare indélébile du capitalisme».59 Au début des années 1830, les oranges (the poor child’s luxury) sont même taxées par le gouvernement!60 Mais le comble est atteint dans les mines où les femmes étaient encore utilisées comme bêtes de somme jusqu’au milieu du siècle. C’est à ce moment précis (1840) que les commissaires chargés d’enquêter sur la condition du travail dans les mines anglaises «ont vu “une jolie petite fille de six ans à peine, portant 25 kilos de charbon et faisant régulièrement avec ce fardeau quatorze longs et pénibles trajets par jour”. Une autre fillette, de huit ans celle-là, a dit aux enquêteurs: “Je commence à quatre heures, parfois à trois heures et demie du matin, et je sors de la mine à cinq heures et demie. Je ne dors jamais. Parfois je chante, quand j’ai de la lumière, mais pas quand il fait noir, parce que, alors, j’ai peur”».61

Si la France et l’Allemagne apparaissent moins folklorique à la conscience historique, elles n’en conservent pas moins leur lot d’anecdotes horrifiantes. Fourier, qui passe pour ne pas aimer les enfants, nota tout de même que «dans les grandes villes comme Paris, et même dans de moindres, telle que Lyon et Rouen, les enfants sont tellement victimes de l’insalubrité qu’il en meurt huit fois plus que dans les campagnes salubres. Il est prouvé que, dans divers quartiers de Paris où la circulation de l’air est interceptée par des cours étroites, il règne un méphitisme qui attaque spécialement les enfants dans leur première année: on voit, parmi ceux au-dessous d’un an, une mortalité qui en emporte sept ou huit, avant l’âge de douze mois: tandis que dans les campagnes salubres, comme celles de Normandie, la mortalité de cette catégorie d’enfants est bornée à un sur huit».62 Les enquêtes du docteur Villermé s’arrêtèrent longuement sur la condition des enfants en usines, en particulier celles de la laine et du coton qui, ici comme en Angleterre, employaient le plus grand nombre d’enfants: «Les deux industries n’exigent guère, il est vrai, de la part des enfans, qu’une simple surveillance. Mais pour tous la fatigue résulte d’une station beaucoup trop prolongée. Ils restent seize à dix-sept heures debout chaque jour, dont treize au moins dans une pièce fermée, sans presque changer de place ni d’attitude. Ce n’est plus là un travail, une tâche, c’est une torture; et on l’inflige à des enfants de six à huit ans, mal nourris, mal vêtus, obligés de parcourir, dès cinq heures du matin, la longue distance qui les sépare de leurs ateliers, et qu’achève d’épuiser, le soir, leur retour de ces mêmes ateliers. Comment ces infortunés, qui peuvent à peine goûter quelques instants de sommeil, résisteraient-ils à tant de misère et de fatigue? C’est ce long supplice de tous les jours qui ruine principalement leur santé dans les filatures de coton, et plus encore à Mulhouse et à Thann qu’ailleurs, à cause des conditions dans lesquelles ils vivent. Et pourtant, je me plais à le proclamer, l’humanité des fabricans d’Alsace a tenté de mettre fin à ce déplorable abus».63 Des rencontres, analogues à celles effectuées par les commissaires britanniques dans le travail des mines, ne vont pas sans profondément émouvoir le médecin français: «on éprouve un sentiment pénible, à voir de très jeunes filles dont la taille n’annonce pas plus de douze à treize ans, s’offrir le soir aux passants»64, avouait-il dans son chapitre sur la ville de Reims. À la frontière de l’Allemagne, notait-il encore: «Les enfans employés dans les autres filatures et tissages de coton du Haut-Rhin et dans les établissements de même nature du reste de la France ne sont pas, en général, il est vrai, aussi malheureux; mais partout pâles, énervés, lents dans leurs mouvemens, tranquilles dans leurs yeux, ils offrent un extérieur de misère, de souffrance, d’abattement, qui contraste avec le teint fleuri, l’embonpoint, la pétulance et tous les signes d’une brillante santé, qu’on remarque chez les enfans du même âge, chaque fois que l’on quitte un lieu de manufactures pour entrer dans un canton agricole».65 De telles enquêtes menées par des esprits modérés et réformistes suffirent à faire prendre conscience de la pénible condition des enfants ouvriers. Au débat déjà mentionné entourant la loi de 1840 d’autre part, certains ouvriers ayant commencé tôt à travailler vinrent défendre le principe du travail des enfants: «Le filateur de laine Laurent Biétry, entré à neuf ans comme rattacheur “dans la manufacture du vénérable Richard-Lenoir”, tient à faire savoir aux députés que “le travail de douze heures pour des enfants de neuf à douze ans n’est pas au-dessus de leurs forces lorsqu’ils sont d’une constitution ordinaire; il leur est au contraire très utile, et ce n’est qu’en commençant à cet âge qu’on apprend d’abord à bien travailler, et que l’on parvient à faire non seulement un bon ouvrier, mais encore un bon contremaître. Si la loi n’admettait pas qu’un enfant de neuf à douze ans puisse travailler douze heures par jour, il s’ensuivrait une grande diminution de ressources pour beaucoup de pères de famille, et notamment pour des femmes veuves chargées de plusieurs enfants”».66 Pourtant, c’est devant de telles descriptions que réagit la sensibilité de Victor Hugo (1840):
Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit,
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit,
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules;
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement,
Dans la même prison, le même mouvement. 67
En Allemagne, «des manufactures de dimensions moyenne continueront à employer des enfants au-delà des années 1850. Le cas de la manufacture de Carl Wilhelm Heinrich Malmène à Berlin, entre 1825 et 1856, est révélateur: 40 à 50 enfants de onze à douze ans y étaient employés douze à quatorze heures par jour à colorier des modèles pour broderie. Ils avaient beau être exploités dans des conditions très malsaines, les interventions de la police et des inspecteurs de l’hygiène restaient sans effet parce que Malmène faisait passer son entreprise pour une institution charitable, ce qui lui permettait de ne pas payer les enfants, de ne pas les habiller, de les enfermer dans la cave pour éviter qu’ils ne s’enfuient».68 La situation était donc semblablement partout la même dans l’Occident industrialisé et les conséquences s’établirent de manière permanente.

Aux États-Unis, ce fut durant la seconde moitié du XIXe siècle et le premier tiers du XXe que le travail des enfants est exploité de manière vicieuse. À l’époque, «le poète Edwin Markham écrivait dans le magazine “Cosmopolitan” en janvier 1907: “Dans des pièces non aérées, les parents cousent jour et nuit. Ceux qui travaillent chez eux gagnent moins que dans les ateliers clandestins. […] Et les enfants doivent oublier leurs jeux pour aller trimer auprès de leurs parents. […] Tout au long de l’année vous pouvez voir, à New York et dans d’autres grandes villes, des enfants entrer et sortir de ces endroits pitoyables. On peut croiser quasiment à toute heure dans l’East Side new-yorkais ces garçons blafards et ces filles chétives, le visage inexpressif, le dos courbé sous le poids des vêtements empilés sur leurs têtes et leurs épaules, tous leurs muscles tendus par l’effort. […] Seule une civilisation cruelle peut permettre que ces petits cœurs et ces petites épaules ploient sous des responsabilités qui ne sont pas de leur âge quand, dans la même ville, un sale cabot couvert de bijoux est dorloté et exhibé sur les beaux boulevards dans les bras de sa maîtresse”».69 Cette situation n’était pas inconnue des immigrants qui étaient venus en Amérique avec l’espérance que leurs enfants échapperaient à l’enfer qu’ils avaient connu en Europe. Hélas! Du moins, la mobilisation sociale se fit-elle de manière plus éclatante en Amérique qu’en Europe: «“Maman Jones des mineurs” (1830-1925) a publié son autobiographie en 1925. Institutrice, puis couturière, ayant perdu à l’âge de trente-six ans son mari et ses quatre enfants, morts dans une épidémie de fièvre jaune, Maman Jones entra dans la vie militante après 1870, défendant les enfants des filatures, exploités douze à quatorze heures par jour».70 Cette militante ouvrière, membre de la flamboyante et très radicale I.W.W., avait le sens du spectacle et obtenait la reconnaissance due à son charisme indéfectible dans un milieu syndical essentiellement masculin: «L’une de ses nombreuses prouesses fut l’organisation d’une marche des enfants sur Washington pour exiger l’abolition du travail des enfants (à l’orée du XXe siècle, deux cent quatre-vingt-quatre mille enfants âgés de dix à quinze ans travaillaient encore dans les mines, les manufactures et les usines). Plus tard, Mother Jones raconta: “Au printemps de 1903, je me suis rendue à Kensington, en Pennsylvanie, où soixante-dix mille ouvriers du textile étaient en grève. Parmi eux, il y avait au moins dix mille gamins. Les travailleurs faisaient la grève pour des augmentations de salaire et pour une diminution du temps de travail. Tous les jours, des gamins venaient au quartier général du syndicat. Certains avaient perdu une main, un pouce ou bien tous leurs doigts. Ce n’étaient que de petits êtres voûtés, écrasés et squelettiques. […] J’ai demandé à certains parents s’ils accepteraient de me confier leurs filles et leurs garçons pendant sept à dix jours en leur promettant de les ramener sains et saufs. […] Quelques adultes m’accompagnèrent. […] Les enfants portaient des sacs à dos dans lesquels ils avaient mis un couteau, une fourchette, un gobelet et une assiette. […] Un des gamins avait un petit tambour et un autre jouait du fifre. […] Nous portions des banderoles qui proclamaient: “Nous voulons du temps pour jouer”.” Les enfants traversèrent le New Jersey et l’État de New York et descendirent vers Oyster Bay pour rencontrer Theodore Roosevelt. Mais le président refusa de les recevoir. “Pourtant, notre marche avait atteint son but. Nous avions attiré l’attention de la nation sur le crime que représente le travail des enfants”».71

Au Canada également se développa l’exploitation des enfants. Comme à la fin de l’Ancien Régime en France, les conditions suivirent le passage de l’entreprise familiale à celui de l’usine anonyme: «Quant aux enfants employés dans les fabriques, ils remplissent des tâches auxiliaires en qualité d’aides ou d’apprentis. Il faut ici souligner que le déclin de l’apprentissage traditionnel pour des raisons à la fois techniques et économiques amène l’employeur à considérer l’enfant comme un aide à bon marché. Il remplace souvent des adultes mieux rémunérés pour des tâches liés à l’alimentation des machines semi-automatiques».72 Comme le travail est reconnu comme une marchandise livrée sur le marché, le contrat du travail devient vite la chaîne par laquelle était maintenue la domination sur les enfants: «Le contrat d’apprentissage était devenu, sauf dans quelques métiers, un carcan légal jugé nuisible aux deux parties. À l’origine, ce contrat qui liait le maître et l’apprenti avait pour but de préciser leurs droits et leurs devoirs réciproques. Le maître s’engageait à enseigner à l’apprenti les différentes étapes du métier et à lui assurer la nourriture et le gîte durant le temps de l’apprentissage. L’apprenti s’engageait en contrepartie à travailler à l’atelier un certain nombre d’heures; dans plusieurs cas il devait aussi aider aux travaux domestiques. Ruddel observe qu’au Québec, la coutume de loger et nourrir l’apprenti évolua après 1807: certains maîtres prirent l’habitude de verser une allocation à leurs apprentis pour se décharger de cette tâche. À la fin des années 1880, très peu de maîtres hébergeaient encore leurs apprntis. Les principales clauses du contrat étant devenues inutiles ou irréalisables, aucune des deux parties ne souhaitait son maintien: les patrons ne voulaient pas garder des apprentis jugés incapables et les apprentis désiraient conserver leur liberté d’action…»73 Une fois déliés des anciens liens contractuels, l’enfant se vit livré aux mêmes exactions rencontrées en Angleterre et en France: «On a des exemples d’enfants de moins de dix ans, travaillant dix heures par jour, pour 1,25$ ou 1,50$ par semaine, qui le samedi arrivé devaient, après avoir donné soixante heures de travail à leur maître, 50 ou 75 centins comme balance des amendes qu’on leur avait infligées».74 Car, à ces salaires dérisoires s’ajoutaient des pénalités souvent fallacieuses: «Chez les enfants, la proportion du salaire retenu sous forme d’amendes est encore plus élevée [que chez les adultes]: un ancien contremaître de la fabrique Ste-Anne cite le cas d’un enfant qui a dû payer $1,75 d’amende sur un salaire mensuel d’environ $6,25, soit plus de 25%. […] Pour avoir brisé un rouleau, un enfant se vit imposer une amende de $5, soit l’équivalent de trois semaines de travail».75 Sans oublier les peines corporelles qui sont présentées devant la Commission royale d’enquête de 1889: «Le témoin avait expliqué plus tôt qu’on lui avait “rabattu les culottes” et qu’on l’avait battu avec un bâton» (William Plante) Devant le scandale, le surintendant Alexandre MacGregor et le propriétaire Jean-Marie Fortier tentèrent de se justifier de leur mieux: «Du reste, ajoutent-ils, c’est à la demande même de leurs parents qu’ils ont châtié ces apprentis. “J’ai dit au contremaître, en différents temps, que tel et tel parents étaient venus à la fabrique et m’avaient autorisé à déshabiller leurs enfants pour les châtier comme j’aurais pu agir à l’égard de mes propres enfants, d’affirmer le surintendant MacGregor”»76 Devant de tels témoignages peu édifiants: «les commissaires s’indignent également des mauvais traitements infligés aux enfants dans certaines fabriques. La minorité exige même que de tels traitements fassent l’objet d’une sanction pénale, “afin que les Canadiens ne restent pas plus longtemps sous le coup du reproche que le fouet et le cachot font partie du système industriel du Canada”».77

Les conditions allèrent s’améliorant, respectant des normes humaines et sociales. Mais cette amélioration n’était due ni à l’amélioration de la conscience ni à cause des réformes politiques ou des actions syndicales. Les choses en seraient restées probablement ainsi si le capitalisme n’avait pas évolué progressivement vers la société de consommation où le réglage de l’Homme-Machine nécessitait quelques modifications de base. Adopté jusqu’alors à sa fonction de producteur, l’homme devenait consommateur et, dès la fin du XIXe siècle, le monde des dirigeants capitalistes s’apperçut que femmes et enfants étaient par nature de plus grands consommateurs que l’homme. La crise de 1873 et le triomphe de la seconde révolution industrielle rendaient ainsi les normes de la première révolution désuètes. Les philanthropes et les groupes révolutionnaires eurent beau maintenir leurs pressions, le capitalisme se devait de passer à une reconsidération de la place et du rôle tenu par les différents membres de la société dans son système. À mesure que les machines occupaient de plus en plus ces fonctions, elles libéraient des membres de la société; il devenait donc possible, via le secteur des services, de les réenligner afin d’en faire, à la fois, des producteurs et des consommateurs capables d’absorber la surproduction qui causait de plus en plus de problèmes structurels au système. Ainsi fut réglée la question épineuse du travail des enfants, mais vint-elle à bout de cette haine sadienne qui pesait sur lui, ou cette haine ne fut-elle pas que recycler sous de nouvelles formes aliénantes, allant du jeune soldat des tranchées de 1914 aux obèses boulimiques supersized de la société américaine du second XXe siècle?

Notes II(VII.6)
  1. Cité in R. Safranski. Le Mal ou le Théâtre de la Liberté, Paris, Grasset, réed. Livre de poche, Col. Biblio-essais #4332, 1999, p. 16.
  2. M. Niveau. op. cit. p. 122.
  3. Cité in M. Niveau. ibid. pp. 122-123.
  4. Cité in B. Russell. Histoire des idées au 19e siècle, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des Idées, 1951, p. 70.
  5. J. Chastenet. Wellington, Paris, Fayard, Col. Les Grandes Études historiques, 1945, p. 276.
  6. J. Chastenet. Le siècle de Victoria, Paris, Fayard, Col. Les Grandes Études historiques, 1947, p. 44.
  7. Cité in J. Kuczynski. Les origines de la Classe ouvrière, Paris, Hachette, Col. L'Univers des Connaissances #21, 1967, p. 96.
  8. Cité in K. Papaioannou (éd.) Les Marxistes, Paris, Flammarion, Col. J'ai lu l'Essentiel ##/13, 1965, pp. 164-165, Marx et les marxistes, Paris, Flammarion, Col. Science, 1972, p. 144.
  9. A. Camus. L'homme révolté, Paris, Gallimard, Col. Idées #, 19, pp. 76 et 77.
  10. H. Zinn. Une histoire populaire des États-Unis, Marseille-Montréal, Agone/Lux, 2002, p. 91.
  11. H. Zinn. ibid. p. 62.
  12. Cité in J.-R. Suratteau. La Révolution française. Certitudes et controverses, Paris, P.U.F., Col. Dossiers Clio #58, 1973, p. 43.
  13. S. Chassagne. «Le travail des enfants au XVIIIe et XIXe siècles», in E. Becchi et D. Julia (éd.) Histoire de l'enfance en Occident, t. 2: du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Seuil, Col. L'Univers historique, 1998, pp. 239-240.
  14. J. Kuczynski. op. cit. p. 61.
  15. J. Sandrin. Enfants trouvés enfants ouvriers, aris, Aubier-Montaigne, Col. Floréal, 1982, pp. 178 et 179.
  16. L.-R. Villermé. État physique et moral des ouvriers, Paris, U.G.E., Col. 10/18 #582, 1971, p. 240.
  17. P. Mantoux. op. cit. p. 431.
  18. P. Mantoux. ibid. pp. 434-435.
  19. Cité in A. Soboul. La civilisation de la Révolution française, Paris, Arthaud, Col. Les Grandes Civilisations, 1988, p. 171.
  20. J.-M. Fecteau. La liberté du pauvre, Montréal, V.L.B. éditeur, Col. Études québécoises, 2004, p. 373, n. 53.
  21. C. Charle. Histoire sociale de la France au XIXe siècle, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire #H148, 1991, p. 289.
  22. M. Perrot. «La jeunesse ouvrière: de l’atelier à l’usine», in G. Lévi et J.-C. Schmitt. Histoire des jeunes en Occident, t. 2: L'époque contemporaine, Paris, Seuil, Col. L'Univers historique, 1994, p. 108.
  23. É. Dolléans. Histoire du mouvement ouvrier, t. 1: 1830-1871, Paris, Armand Colin, Col. Économies, Sociétés, Civilisations, 1936, p. 114.
  24. E. P. Thompson. The Making of English Working Class, Harmondsworth, Penguin Books, 1968, pp. 373-374.
  25. R. Lewinsohn. Histoire de la vie sexuelle, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1957, p. 307.
  26. P. Mantoux. op. cit. pp. 432-433.
  27. J. Thorn, R. Lockyer et D. Smith. Histoire de l'Angleterre, t. 2: de la restauration des Stuarts à l'Angleterre d'aujourd'hui, Verviers, Gérard & Cie, Col. Marabout Université, MU149, 1968, pp. 124-125.
  28. R. Marx. La Révolution industrielle en Grande-Bretagne, Paris, Armand Colin, Col. U2, 1970, pp. 262-263.
  29. E. J. Hobsbawm. op. cit. p. 161.
  30. J. Gattégno. Dickens, Paris, Seuil, Col. Écrivains de toujours #99, 1975, p. 76.
  31. G. K. Chesterton. Charles Dickens, Paris, Delagrave, s.d., p. 36.
  32. K. Chesney. Les Bas-Fonds victoriens, ris, Robert Laffont, Col. Les hommes et l'histoire, 1981, p. 53.
  33. J. Stengers et A. Van Neck. Histoire d'une grande peur, la masturbation, s.v., Institut d'Éditions Sanofi-Synthelabo, réed. Presse Pocket, Col. Agora #217, 1998, p. 15.
  34. M. Perrot, in P. Ariès et G. Duby (éd.) Histoire de la vie privée t. 4: De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Seuil, Col. L'Univers historique, 1987, p. 159.
  35. K. Chesney. op. cit. p. 286 et n. 2.
  36. M. Ragon. Histoire de la littérature prolétarienne de langue française, Paris, Albin Michel, 1986, p. 221.
  37. T. S. Ashton, préface à P. Mantoux. op. cit. p. iii-iv.
  38. F. Harvey. Révolution industrielle et travailleurs, Montréal, Boréal Express, Col. Histoire et Sociétés, 1978, p. 135.
  39. L.-R. Villermé. op. cit. pp. 240-241.
  40. C. Fohlen. op. cit. p. 289.
  41. R. L. Heilbroner. Les grands économistes, Paris, Seuil, Col. Points-Économie #7, 1971, p. 103.
  42. R. Lewinsohn. 1928, p. 249.
  43. G. M. Trevelyan. Histoire sociale de l'Angleterre, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1949, pp. 464-465.
  44. J. Thorn, R. Lockyer et D. Smith. op. cit. pp. 143-144.
  45. J. Thorn, R. Lockyer et D. Smith. ibid. pp. 156-157.
  46. G. Lefranc. op. cit. p. 264.
  47. Y. Tyl, préface à L.-R. Villermé. op. cit. p. 18.
  48. C. Lipton. Histoire du syndicalisme au Canada et au Québec, 1827-1959, Ottawa, Éditions Parti-pris, 1976, p. 73.
  49. J. Sandrin. op. cit. pp. 125-126.
  50. M. Vovelle. La mort et l'Occident de 1300 à nos jours, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque illustrée des histoires, 1983, p. 523.
  51. M. Leroy. Histoire des idées sociales en France, t. 2: de Babeuf à Tocqueville, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des Idées, 1962, p. 394, n. 1.
  52. M. Agulhon. Les Quarante-huitards, Paris, Gallimard/Julliard, Col. Archives #61, 1975, pp. 34 à 36.
  53. J. Kuczynski. op. cit. p. 121.
  54. H. U. Faulkner. Histoire économique des États-Unis d'Amérique, t. 2: De la paix civile aux deux guerres mondiales, Paris, P.U.F., Col. Bibliothèque scientifique internationale, 1958, pp. 464-465.
  55. C. Lipton. op. cit. p. 102.
  56. J. Chastenet. op. cit. 1945, pp. 275-276.
  57. J.-P. Rioux. op. cit. p. 170.
  58. P. Mantoux. op. cit. p. 436, n. 5.
  59. J.-P. Rioux. op. cit. pp. 169-170.
  60. E. P. Thompson. op. cit. p. 336.
  61. J. Thorn, R. Lockyer et D. Smith. op. cit. p. 156.
  62. Cité in D. Desanti. Les socialistes de l'utopie, Paris, Payot, Col. P.B.P. #190, 1970, p. 161.
  63. L.-R. Villermé. op. cit. p. 231.
  64. L.-R. Villermé. ibid. pp. 117-118.
  65. L.-R. Villermé. ibid. p. 229.
  66. S. Chassage. «Le travail des enfants aux XXVIIIe et XIXe siècles», in E. Becchi et D. Julia (éd.) op. cit. p. 251.
  67. Cité in P. Jaccard. Histoire sociale du travail, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1960, p. 260.
  68. E. Becchi. «Le XIXe siècle», in E. Becchi et D. Julia (éd.) op. cit. pp. 193-194.
  69. H. Zinn. op. cit. pp. 370-371.
  70. M. Ragon. op. cit. p. 146, n. 1.
  71. H. Zinn. op. cit. pp. 393-394.
  72. F. Harvey. «Technologie et organisation du travail à la fin du XIXe siècle: le cas du Québec», in J. D. Thwaites (éd.) Travail et syndicalisme, Sainte-Foy, P.U.L., 1996, p. 93.
  73. F. Harvey. op. cit. p. 124.
  74. J. de Bonville. Jean-Baptiste Gagnepetit. Les travailleurs montréalais à la fin du XIXe siècle, Montréal, L'Aurore, 1975, p. 62.
  75. F. Harvey. op. cit. p. 144.
  76. F. Harvey. ibid. pp. 310, n. 43 et 171.
  77. F. Harvey. ibid. p. 217.
Jean-Paul Coupal.
La machine infernale, vol. 2,
À paraître.
Massacre de Peterloo, 1819

MORALISATION

X.1 LES DÉFAILLANCES DE L’ANGLETERRE

Il serait sans doute exagéré de décréter que la faillite historique du mouvement ouvrier, en termes de création d’une base solide de la conscience de classe du prolétariat et en tant qu’Église nouvelle capable de contenir le Libre-marché, fut une faillite complète. Alors que la violence déchaînée en France en 1789 permit à la bourgeoisie de s’installer dans le fauteuil du roi et de la noblesse, la classe ouvrière anglaise, bousculée par sa propre bourgeoisie, n’a pas osé recourir contre elle à une solution semblable. Pourtant le prolétariat anglais avait autant de raison - et bien plus - de recourir à des moyens violents pour débouter sa minorité dominante que les bourgeois français moins d’un siècle plus tôt contre leur aristocratie. Mais les Anglais écartèrent l’option violente, s’épargnant ainsi les frais d’une révolution, ce qui fît avorter, prématurément, les espérances révolutionnaires de Karl Marx. Or, pourquoi, précisément, la révolution socialiste n’éclata-t-elle pas dans cette Angleterre qui semblait offrir, par son Industrialisation rapide et anarchique, les conditions idéales d’une révolution sociale?

Ce penchant pour le pacifisme et les solutions négociées n’est pas apparu spontanément. Il a été cultivé par des siècles d’organisation des métiers qui implanta un mode de négociation entre employeurs et employés. L’organisation industrielle ne reposait pas sur des bases vierges de tous précédents. Comme le rappelle Henry Pelling: «Les métiers reconnus étaient administrés par les corporations, qui groupaient à la fois les patrons et les compagnons. Les compagnons étaient des ouvriers spécialisés qui avaient fait un temps d’apprentissage dans le métier. Les corporations étaient chargées de protéger les normes de leurs professions respectives, en établissant les conditions du service d’apprentissage, généralement fixé à sept ans. De plus, elles pouvaient aussi fixer les prix des produits manufacturés et déterminer le salaire à la pièce payé aux compagnons. Naturellement les compagnons prenaient un intérêt vital non seulement au taux du salaire à la pièce mais aussi à leurs conditions de travail et à la protection de leur statut en face des ouvriers non spécialisés. Ils étaient soucieux de restreindre le nombre de ceux qui pouvaient entrer dans leur métier et partager leurs privilèges: à cette fin, ils encourageaient la limitation du pourcentage d’apprentis par rapport aux compagnons».1 Si la violence fit irruption dans le monde des métiers, c’est qu’elle provenait souvent de l’extérieur, en particulier avec les conflits politiques ou religieux et lors des rivalités entre l’aristocratie et les Yeomen, comme au XVIIe siècle. Ces confrontations violentes du XVIIe siècle s’achevèrent sur une révolution paisible avec la Glorious Revolution de 1688, qui fut présentée, avec son philosophe John Locke, comme relevant du consensus moral, ce dont E. P. Thompson nous dit ce qu’il vaut: «Indefinite as such a notion as ‘moral consensus’ may be, this question of the limits beyond which the Englishman was not prepared to be ‘pushed around’, and the limits beyond which authority did not dare to go, is crucial to an understanding of this period. The stance of the common Englishman was not so much democratic, in any positive sense, as anti-absolutist. He felt himself to be an individualist, with few affirmative rights, but protected by the laws against the intrusion of arbitrary power. More obscurely, he felt that the Glorious Revolution afforded a constitutional precedent for the right to riot in resistance to oppression. And this indeed was the central paradox of the eighteenth century, in both intellectual and practical terms: constitutionalism was the ‘illusion of the epoch’…»2 Ce consensus moral qui avait fait l’économie d’une révolution violente lors du passage de la dynastie des Stuarts à celle des Hanovres, fondait les bases d’une voie idéologique qui devait servir de modèle aux conflits socio-politiques ultérieurs: la voie réformiste.

Au départ, le réformisme est une stratégie entre gentlemen. Au niveau politique, entre l’aristocratie terrienne et la grande bourgeoisie marchande, protectionnisme et libre-échangisme vont devenir les chevaux de bataille économiques entre la centralisation monarchique pilotée par les Tories et le renforcement du pouvoir exécutif du Parlement par les Whigs. Le monde des métiers ne pouvait échapper à cette praxis idéologique, cette morale technicienne de pilotage des conflits par voie réformiste vers une résolution pacifiste. Celle-ci n’est d’ailleurs qu’une solution politique et n’entend rien à une sociologie des conditions d’existence de la classe ouvrière: «Ses revendications n’ont, quant à présent, rien de révolutionnaire. Il ne met pas en question l’ordre établi; la pensée de son affranchissement complet par un bouleversement de la société ne lui est pas encore venue. Ce qu’il demande, c’est l’augmentation de son salaire - le plus souvent il se borne à en combattre la réduction. Ce sont des garanties contre le chômage causé par l’usage des machines ou le nombre excessif des apprentis; c’est une discipline moins dure ou moins arbitraire dans l’atelier. En tout cela, son intérêt s’oppose à celui du patron, qui est de le payer le moins possible, d’abaisser les frais de production par l’emploi de l’outillage mécanique et de la main-d’œuvre à bon marché, d’exercer dans la fabrique et autour de la fabrique une autorité sans contrôle. De cette opposition inévitable résulte la lutte des classes: pour la soutenir, les forces ouvrières ont déjà commencé à s’organiser, et bientôt paraissent assez formidables pour alarmer le gouvernement, et le décider à recourir contre elles à des mesures exceptionnelles».3 Pourtant, le nouveau monde ouvrier, tel qu’il ressortait des modifications entraînées par l’Industrialisation exercées sur l’ancien monde des métiers et des ateliers, trouva des agitateurs qui réanimèrent un certain fonds de revendications, bien que souvent devenues anachroniques: «Pour certains, tels Thomas Evans, Ernest Jones, Harney, il s’agissait de reconquérir des libertés autrefois perdues par le fait de la violence normande: le thème du “joug normand”, beaucoup moins fréquemment évoqué pourtant que dans les siècles précédents, demeurait ainsi un mythe révolutionnaire. Revanche sur le passé ou conquête d’un monde nouveau, il fallait de toute manière déterminer le mode de la lutte».4 Ces agitateurs, imbus d’archaïsmes historiques, en appelaient toutefois moins à des insatisfactions politiques qu’à la grogne sociale. Mais l’heure était aux Gordon Riots déclenchés contre les catholiques, au jacobinisme anglais inspiré de la France, et la parole politique s’imposa alors aux revendications sociales. Ainsi, lorsque les effets de la Révolution française et des guerres napoléoniennes commencèrent à peser lourdement sur les épaules du petit peuple, «la populace ouvrière de Birmingham et de Manchester saccagea les chapelles et les maisons des Réformateurs dissidents, et les mineurs de Durham brûlèrent Tom Paine en effigie. Dans la masse de la classe laborieuse, le mécontentement se développa lentement et seulement en raison de souffrances très réelles, et pendant longtemps, il fut fragmentaire et régional et non point national».5

Si la France reste le pays de la Grande Révolution, éclipsant celle de 1640 en Angleterre qui vit rouler la tête de Charles Ier, l’Angleterre devenait le royaume des turbulences, et ce, pour toute la durée de la Révolution industrielle: «The British people were noted throughout Europe for their turbulence, and the people of London astonished foreign visitors by their lack of deference. The eighteenth and early nineteenth century are punctuated by riot, occasioned by bread prices, turnpikes and tolls, excise, ‘rescue’, strikes, new machinery, enclosures, press-gangs and a score of other grievances. Direct action on particular grievances merges on one hand into the great political risings of the ‘mob’ - the Wilkes agitation of the 1760s and 1770s, the Gordon Riots (1780), the mobbing of the King in the London streets (1795 and 1820), the Bristol Riots (1831) and the Birmingham Bull Ring riots (1839). On the other hand it merges with organized forms of sustained illegal action or quasi-insurrection - Luddism (1811-13), the East Anglian Riots (1816), the ‘Last Labourer’s Revolt’ (1830), the Rebecca Riots (1839 and 1842) and the Plug Riots (1842)».6 L’accroissement des tensions sociales, surtout après la victoire de Waterloo (1815), obligea le Parlement, qui s’y refusait jusqu’alors, à traiter les crises sociales comme de nouveaux types de crises politiques. Le réformisme devait étendre le consensus moral au-delà des débats partisans: «De nombreux tisserands adhérèrent dans le Lancashire à des sociétés et clubs radicaux et les procès-verbaux judiciaires attestent la forte présence d’artisans parmi les dirigeants politiques du radicalisme. En 1817, une douzaine de milliers d’artisans participent à une marche sur Londres que les forces de l’ordre arrêtent à Stockport et qui fut connue sous le sobriquet de la marche des Blanketeers par allusion aux couvertures emportées par les manifestants. Le meeting de St. Peter, près de Manchester, rassembla en août 1819 quelque 60 000 personnes brandissant des bannières qui exaltaient l’“Unité et la Force”, “La Liberté et la Fraternité” et, anticipation du célèbre cri des canuts lyonnais douze ans plus tard, l’une d’entre elles portait ces mots: “Mourons comme des Hommes et ne nous laissons pas vendre comme des esclaves”. Terminée par le trop fameux “massacre de Peterloo”, cette manifestation avait rassemblé une majorité de tisserands: ils étaient 150 sur les 200 tués ou blessés et 46 d’entre eux furent parmi les 69 organisateurs reconnus du meeting! La répression très dure qui suivit, la difficulté de se réunir et de communiquer après le vote des Six Acts par le Parlement, entravèrent cette forme de manifestation sans éliminer les idéaux qui l’avaient fait adopter».7 Il fallait que les deux classes en arrivent à recourir à d’autres moyens que la violence; telle devait être la leçon de Peterloo, qui aurait pu entraîner des suites fâcheuses - à l’image du massacre du Champ-de-Mars à Paris en juillet 1791 qui se solda par l’assaut livré aux Tuileries un an plus tard -, sombre avertissement lancé aux parlementaires anglais. Moins insouciante que l’aristocratie française à la veille de l’explosion de 1789, la bourgeoisie anglaise anticipaient les effets les plus néfastes de l’usage de l’action violente. La répression devait être exemplaire et non autoritaire, telle était la contre-partie violente du réformisme basé sur le consensus moral.

D’où cette soi-disant horreur de la violence que l’on attribue au peuple anglais dans son entier et à ses institutions en particulier. Cette horreur de la violence est un trait de caractère de la minorité dominante avant tout, qu’elle soit aristocratique ou bourgeoise; elle sait que la violence est une réaction des non-possédants et des troublions qui refusent l’ordre établi: «Alors que la révolution économique en cours donne une dimension nouvelle aux grands problèmes politiques, l’apaisement semble souvent préféré à la révolte. Cette contradiction troublante n’est encore que partiellement élucidée. […] On peut certes invoquer la puissance des forces conservatrices. Elles tiennent l’État, le gouvernement local, la justice. Elles font la loi, et les Six Acts de 1821 sont le pendant des Two Acts de 1795-1796. Si la police est peu nombreuse, on peut toujours réunir les milices locales et faire appel à l’armée. Les classes dominantes ne règnent pas seulement par la force. Il convient de faire la part du traditionnel respect qu’elles inspirent, de la domination de la vie paroissiale par la gentry, du prestige extraordinaire des lords, de tout l’appui moral qu’elles reçoivent de la hiérarchie anglicane. Les trvailleurs agricoles révoltés en 1830, “ne ressentaient pas leur révolte comme une révolte contre la société, mais comme une réaffirmation de leurs droits, modestes mais très anciens, à l’intérieur de l’ordre social traditionnel” (E. J. Hobsbawm). Des mythes anciens continuent d’exercer leur rôle, le lien entre liberté et propriété est rarement mis en cause. Des solidarités persistent ou se nouent: les manufacturiers ont beau jeu de lier pain cher et protectionnisme et de se poser en alliés de la classe ouvrière contre les landed interests; ceux-ci ne se privent pas de souligner le rôle néfaste de la machine et opposent la tyrannie des villes manufacturières à l’harmonie des campagnes, où le secours aux pauvres vient atténuer la misère. Des réformateurs avérés ne sont pas insensibles à la condamnation des nouveautés, et un Cobbett se fera le champion de l’ancien village et de la vieille et harmonieuse société d’autrefois: c’est là le dernier avatar de l'esprit qui exalta un âge d'or passé et créa le "mythe du joug normand" avant d’aboutir, quelques années plus tard, au torysme social d’un Disraeli. Les révoltés des campagnes, en 1830, semblent avoir été particulièrement sensibles à ces regrets».8 L’horreur de la violence reposait donc sur le mythe du consensus moral établi par la Glorious Revolution. Le poids des traditions pesait encore lourdement sur la façon de se représenter les antagonismes sociaux: «Vers la fin du siècle nous trouvons des marques certaines de syndicalisme dans ces industries d’ateliers ou à domicile qui se développaient parallèlement au capitalisme. Il faut rappeler que ces industries étaient encore communément rurales ou semi-rurales. Elles étaient souvent concentrées dans de grands villages compacts […] où le gros de la population travaillait pour la même industrie, souvent pour un seul capitaliste, ou pour un très petit nombre de capitalistes. De telles conditions permettaient de réaliser un très haut degré de cohésion et d’action commune. C’est ce qui entraîna de nombreuses grèves, même lorsqu’il n’existait pas d’organisation permanente. Ces grèves s’accompagnaient souvent d’émeutes violentes, d’incendies et de sabotages des machines - utiles à la fois pour faire pression sur les employeurs et pour prévenir toute action éventuelle des briseurs de grèves. […] Dans tous ces cas, nous avons l’image d’une organisation primitive mais d’une grande énergie et de beaucoup de courage. L’absence d’organisation régulière capable d’assurer des secours aux grévistes rendait l’émeute et le sabotage nécessaires pour faire le plus d’effet possible dans le plus bref délai: une grève qui ne pouvait être gagnée rapidement était perdue».9

Si le peuple anglais se montrait aussi turbulent, c’était bien à cause de ces tisserands réactionnaires à la nouvelle organisation du travail capitaliste, soit par le sweating system, soit en manufacture, qui privait l’ancien artisan de ses libertés de faire. Ici, nous sommes bien au cœur d’un processus de luttes de classes où tout consensus semble impossible à tenir, ce qui rend la crise potentiellement violente en comparaison des anciens conflits politiques. Le contraste entre les réactions de la bourgeoisie anglaise et celles des différentes bourgeoisies continentales, sur ce point, «est significatif. Il reflète, tout d’abord, la différence de réaction des entrepreneurs au coût des facteurs. Pour l’employeur britannique, le meilleur remède à l’insubordination était le chômage technique. C’est tout juste s’il lui venait à l’idée de permettre que des préoccupations sociales vinssent modifier l’organisation rationnelle de son entreprise. Deuxièmement, ce contraste révèle l’insécurité de la bourgeoisie du continent, cette peur profondément enracinée d’un autre soulèvement politique et social comparable à 1789. Assurément, l’Angleterre pouvait avoir ses alarmes, et elle les avait: témoin Peterloo, ou la gendarmerie supplétive de 1848. Mais ces maux-là passèrent, guéris par le bon sens, par l’humour ou par les deux. Généralement parlant, l’Angleterre tenait l’ordre social pour un fait accompli. L’industriel n’avait pas d’illusions sur l’hostilité de la classe ouvrière ou sur la possibilité de violences; mais il ne douta jamais que force resterait à la loi. Son homologue français - et dans une moindre mesure, le fabricant allemand ou belge - ne savait jamais trop quand l’agitation ouvrière ou le chômage tourneraient à la révolution politique. D’où son empressement à assimiler la pauvreté de la classe ouvrière et la criminalité - les classes laborieuses et les classes dangereuses».10 L’Angleterre, comme les différentes nations européennes, subissait l’érosion du système social traditionnel conduisant à l’antagonisme ouvert des groupes issus de la révolution technique. Mais mieux qu’en aucune autre nation continentale, qui toutes avaient conservé les multiples ordres de la société d’Ancien Régime, en Angleterre on en arrivait à l’affrontement de ces deux nations dont Disraeli parlera dans l’un de ses romans de jeunesse: «La révolution industrielle préparait et rendait nécessaire une révolution politique. Les villages mouraient; les villes grandissaient. La carte politique du pays ne coïncidait plus avec sa carte démographique. Le Nord, jadis peu peuplé, jacobite et catholique, grouillait maintenant de mineurs et de tisseurs radicaux au sens anglais du mot: avancés et violents. Le développement de la grande industrie créait deux classes nouvelles: celle des riches manufacturiers dont la fortune proportionnelle à l’étendue des nouveaux marchés, devenait égale à celle des grands seigneurs terriens et allait exiger sa part d’influence; et celle des ouvriers des villes, tout à fait différents de l’ancien artisan villageois, plus accessibles aux agitateurs parce que plus groupés, et prêts à revendiquer un pouvoir politique parce que conscients de leurs forces. Entre ces “deux nations”, l’économie politique à la mode avait tracé la plus infranchissable des frontières».11 Or là où Marx devait voir l’issue eschatologique de la société bourgeoise, les Anglais y virent plutôt une commodité tant il est plus facile de passer un contrat entre deux entités rivales que de le passer entre différents groupes diversement opposés les uns aux autres! Surtout que les moyens policiers alors suggérés par les réformateurs sociaux blessaient la fibre libérale héritée de Locke et de la Glorious Revolution, de sorte que «the Parliamentary Committee of 1818 saw in Bentham’s proposals for a Ministry of Police ‘a plan which would make every servant of every house a spy on the actions of his master, and all classes of society spies on each other’. Tories feared the over-ruling of parochial and chartered rights, and of the powers of local J.P.s; Whigs feared an increase in the powers of Crown or of Government; Radicals like Burdett and Cartwright preferred the notion of voluntary associations of citizens or rotas of householders; the radical populace until Chartist times saw in any police an engine of oppression. A quite surprising consensus of opinion resisted the establishment of ‘one supreme and resistless tribunal, such as is denominated in other countries the “High Police” - an engine …invented by despotism…’ […] The employment of spies and of agents provocateurs after the Wars was the signal for a genuine outburst of indignation in which very many who were bitterly opposed to manhood suffrage took part».12

Les moyens dont le gouvernement anglais se dota pour réprimer émeutes et révoltes populaires ne pouvait expliquer à eux seuls l’horreur de la violence manifestée par la population en générale. La violence fut présente du commencement à la fin du processus d’industrialisation de l’Angleterre. Elle commença avec les expropriations rendues légales, les enclosures, qui chassaient, par un moyen ou par un autre (la corruption ou les armes), les Yeomen qui ne parvinrent pas à se financer de grandes entreprises agricoles ou industrielles. Elle se manifesta à travers l’urbanisation anarchique des grandes mégalopoles industrielles ou portuaires. Elle se manifesta, quotidiennement, par la nouvelle organisation du travail divisé dans les machinofactures. Le passage de la terreur à l’horreur économique du château-usine gothique se fit dans la violence des machines qui mutilent et tuent les enfants et les adultes des deux sexes, mieux que ces moutons qui, dit-on, dévoraient les hommes du temps de Thomas More. Après avoir subi tant de souffrances, tant de violence, devait-on se résoudre à en supporter encore plus pour se libérer de l’exploitation? La faillite du mouvement luddite, le massacre de Peterloo, la répression sauvage et les exils en Australie qui accompagnèrent la progression de la Grande Union nationale consolidée des Métiers, qui compta un temps jusqu’à 500 000 adhérents, dont «les espoirs soulevés étaient démesurés en comparaison des moyens et de l’organisation; les employeurs réagirent avec violence en se regroupant par branches ou par villes, en étendant l’usage du “document”, inventé en 1833 dans le bâtiment, et qui était un engagement écrit de ne pas se syndiquer exigé de tout candidat à un emploi. À des grèves malheureuses correspondaient des lock-out (ou turn-out) dramatiques, comme à Derby à la fin de 1833 et dans les premiers mois de 1834. La sévérité des juges fut à la mesure des craintes soulevées dans les classes possédantes et les “conspirations”, plus ou moins prouvées par l’existence de cérémonies secrètes d’initiation à la vie syndicale, furent punies d’emprisonnement, voire, dans le cas de six malheureux ouvriers agricoles de Dorchester, de sept années de déportation. La multitude des petits conflits locaux vida les caisses de l’Union et épuisa les sentiments de solidarité. Dès juillet, l’échec était patent et, à la fin de 1834, la grande fédération était totalement ruinée: la rapidité de sa naissance prouve qu’elle correspondait à un besoin, celle de sa disparition qu’elle n’avait pas trouvé les militants persévérants ni les chefs avisés qu’elle aurait exigés».13 Roland Marx montre ailleurs comment le sort de cette Union, «n’en permit pas moins de mieux comprendre la faible emprise relative de doctrine de violence qui sont en même temps des doctrines de désespoir».14

Car le petit peuple anglais n’avait pas de raison de désespérer face aux nouvelles conditions engendrées par l’Industrialisation, ou si son désespoir ne fut pas acheminé jusqu’à la révolution, c’est à cause du ressaisissement rapide de la condition ouvrière par l’ensemble de l’économie nationale. Comme le soutient encore Roland Marx: «L’amélioration de leurs revenus, la possibilité de déveloper leur combat sur les terrains politique et syndical, convainquirent la plupart des chefs ouvriers de ne pas s’aventurer sur celui de l’organisation révolutionnaire. Les tenants des thèses les plus extrêmes firent souvent figure de rêveurs attardés, et ce fut le destin d’Ernest Jones, chartiste nostalgique, rallié après 1848 aux idées marxistes».15 Les agitateurs du début du siècle, encore inspirés par le jacobinisme français, avaient été remplacés par d’autres, rompus au consensus moral du débat politique, et «what an extraordinary thing it is, this part of the English political tradition! This is more than polemic: it is also political theory. Cobbett has defined, in terms that a labourer or artisan could well understand, the function of a very English form of reformist accommodation. More than this, he illuminates, across more than a century, the mawkses of other parties and other times. […] Cobbett, in fact, helped to create and nourish the anti-intellectualism, and the theoretical opportunism (masked as ‘practical’ empiricism) which remained an important characteristic of the British labour movement».16 Le réformisme se positionnait à partir d’arguments archaïsants certes, mais rendus efficaces par le rapide développement de la nouvelle société industrielle. Il jouait, pour la conscience historique britannique, ce rôle de révélateur qu’avait joué l’action révolutionnaire pour la conscience historique française. La démagogie d’un Cobbett faisait patientier la grogne populaire des Anglais en la berçant d’un rêve d’âge d’or idyllique que bien peu d’entre eux avaient en fait connus. C’était à la tradition du consensus - de la Magna Charta à la Glorious Revolution - qu’il en appelait, faisant son capital politique sur le dos de la question ouvrière. Son action dissuasive complétait à merveille le discours religieux en vogue. Bien avant E. P. Thompson, Élie Halévy avait relevé comment «la puissance de la religion évangélique fut la principale influence qui retint notre pays sur la voie de la violence révolutionnaire durant cette période de chaos économique et de négligence sociale: “Les hommes de lettres n’aimaient pas les évangéliques à cause de l’étroitesse de leur puritanisme; les hommes de science non plus, à cause de leur puérilité intellectuelle. Mais l’évangélisme est, au XIXe siècle, le véritable ciment moral du peuple anglais. C’est l’influence évangélique qui a conféré à l’aristocratie britannique une sorte de dignité stoïque; qui a mis en garde les nouveaux riches contre l’ostentation du luxe et de la débauche; qui a placé à la tête du prolétariat, une élite ouvrière éprise de vertu, capable de réserve. Telle est la force conservatrice qui vient rétablir en Angleterre l’équilibre momentanément rompu par l’explosion des forces révolutionnaires”».17 En effet, de conclure Roland Marx: «La vigueur du sentiment religieux dans les classes défavorisées, le renouveau religieux de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle, l’horreur généralisée des révolutions et du sang, un sentiment fort répandu de respect envers la hiérarchie sociale ont à coup sûr joué sur les formes de la réaction ouvrière et ont tempéré les révoltes des prolétaires».18 Le méthodisme n’avait pas seulement donné le goût de la parole aux ouvriers britanniques, il leur avait communiqué l’horreur de la violence: celle employée par les patrons dans la nouvelle organisation du travail, mais également celle associée à une solution révolutionnaire aux crises et aux conflits sociaux. Le revival chrétien et les attentes d’un retour à la Verte Albion exercèrent un effet non négligeable sur la constitution de la conscience nationale qui n’allait pas être étranger au jingoisme du second XIXe siècle. Cette rupture des générations que Burke critiquait tant à l’égard de la Révolution française devait être écartée par les travailleurs anglais, même si bon nombre d’historiens n’hésitent pas à soutenir que la situation après le premier tiers du XIXe siècle était suffisamment explosive pour entraîner une solution révolutionnaire et qu’elle fut finalement désamorcée par le Reform Bill de 1832. Il est difficile de dire jusqu’à quel point ceux qui soutiennent cette thèse ont raison ou tort, l’uchronie étant un jeu plutôt vain qui pousse les contingences jusqu’à l’absurde du Pur Hazard, mais le Reform Bill confirma bien que le consensus moral, l’équilibre mis en place par la Glorious Revolution, dominait toujours le développement de la société anglaise. L’autorité surmonta la crise et le Parlement se réforma, évitant tout recourt à une quelconque action révolutionnaire. Il y avait là une évidence, prise désormais en exemple par tous les leaders politiques, sociaux et religieux, sur la manière de faire à l’anglaise les réformes nécessaires au maintient du bon ordre et du progrès de la nation, locomotive de l’Industrialisation et de la modernisation de la civilisation occidentale.

Notes III(X.1)
  1. H. Pelling. Histoire du syndicalisme britannique, Paris, Seuil, Col. Points-Politique #P14, 1967, p. 15.
  2. E. P. Thompson. op. cit. p. 87.
  3. P. Mantoux. op. cit. pp. 466-467.
  4. R. Marx. L'Angleterre des révolutions, Paris, Armand Colin, Col. U prisme #12, 1971, p. 347.
  5. G. M. Trevelyan. op. cit. p. 405.
  6. E. P. Thompson. op. cit. pp. 66-67.
  7. R. Marx. op. cit. 1970, pp. 181-182.
  8. R. Marx. op. cit. 1971, pp. 330-331.
  9. A. L. Morton et G. Tate. Histoire du mouvement ouvrier anglais, Paris, Maspéro, Col. Cahiers libres #39-40, 1963, pp. 19-20.
  10. D. S. Landes. op. cit. p. 264.
  11. A. Maurois. Histoire de l'Angleterre, Paris, Hachette, 1963, p. 226.
  12. E. P. Thompson. op. cit. pp. 89 et 90.
  13. R. Marx. op. cit. 1970, p. 268.
  14. R. Marx. op. cit. 1971. p. 364.
  15. R. Marx. ibid. p. 355.
  16. E. P. Thompson. op. cit. pp. 826 et 830.
  17. G. M. Trevelyan. op. cit. pp. 412-413.
  18. R. Marx. op. cit. 1970, p. 179.
Jean-Paul Coupal.
La machine infernale, vol. 3,
À paraître.

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