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mardi 10 août 2010

La cité assiégée

LA CITÉ ASSIÉGÉE
(extraits)

La prise de Constantinople par les Turcs en 1453

Sommaire de l'ouvrage

Historicité

Chapitre I - LA CHUTE DE CONSTANTINOPLE, 1453
I.1 Historicité en flagrant délit de contradiction*
I.2 Siège externe et trahison interne

Chapitre II - DE LA VIOLENCE COMME HISTORICITÉ

II.1 Définition de la violence
II.2 De la violence comme contingence historique
II.3 De la violence comme déterminisme historique

Chapitre III - COMPLOTS DE FAMILLE

III.1 Des origines de la thèse du complot
III.2 Du complot
III.3 Des complots
a) Des Jésuites
b) Des Juifs
c) Des Dynasties bourgeoises
d) Des Sociétés secrètes
e) Des Sudistes


Chapitre IV - ANGOISSE VITALE

IV.1 De l'angoisse vitale
IV.2 Volcans, séismes et bolides
IV.3 Famines
IV.4 Épidémies

Chapitre V - ANGOISSE PSYCHIQUE

V.1 De l'angoisse psychique
V.2 Des supplices du corps
V.3 Des supplices de l'esprit
V.4 L'aliénation amoureuse
V.5 De la mélancolie: du duel et du suicide
a) Le duel anglo-français en Amérique du Nord (1689-1760)
b) La rivalité du Nord et du Sud aux États-Unis (1817-1865)
c) Le duel franco-allemand (1871-1914)


Chapitre VI - ANGOISSE HISTORIQUE

VI.1 De l'angoisse historique
VI.2 L'assassinat politique
VI.3 Déterminisme ou relativisme géographique?
VI.4 Guerres
a) Définitions
b) Typologie
c) Insurrection et guerres civiles
d) Polémos… à l'Occidental


Chapitre VII - ANGOISSE EXISTENTIELLE

VII.1 De l'angoisse existentielle
VII.2 L'Inquisition
a) La croisade albigeoise
b) L'Inquisition

VII.3 Le Terrorisme
a) La Terreur rouge
b) La Terreur blanche

VII.4 Les procès d'exception
a) Procès des Templiers
b) Procès de Moscou
c) La «chasse aux sorcières»
d) Procès de Nuremberg


Chapitre VIII - ANGOISSE MÉTAPHYSIQUE

VIII.1 De l'angoisse métaphysique
VIII.2 Du déicide juif et de l'antisémitisme
VIII.3 De l'Apocalypse et des millénaristes
VIII.4 Du totalitarisme au génocide


Signification
Chapitre I - LA CHUTE-ÉCRAN*

Chapitre II - LA PARANOÏA

II.1 Agressivité
II.2 Colère, frustration et haine
II.3 La personnalité paranoïaque

Chapitre III - RUMEUR, FIÈVRE ET ABJECTION

III.1 Rumeurs
III.2 Fièvres obsidionales
III.2.1 Les Cités
a) le massacre de la Saint-Barthélemy
b) Les massacres de Septembre
c) La semaine sanglante
d) Le siège de Québec, 1759
e) La trahison de West Point, 1780

III.2.2 Les Hommes
a) Les armures
b) Les forteresses

III.2.3 Les Nations
a) Les «frontières naturelles» de la France
b) L'Espagne
c) L'Angleterre
d) L'Allemagne
e) Les États-Unis

III.3 Le cordon sanitaire

Chapitre IV - DÉLIRE D'INDIGNITÉ

IV.1 Du délire d'indignité
IV.2 Gel, dégel et comètes
IV.3 Guerres et famines
IV.4 Des pestes et du choléra

Chapitre V - DÉLIRE ÉROTIQUE

V.1 Du délire érotique
V.2 La recherche d'une esthétique du supplice
V.3 Cauchemars
V.4 Extases mystiques et fantasmes sadiques
V.4.1 Le bûcher des possédés
V.4.2 La dérision des convulsées
V.5 De la mélancolie occidentale et de ses différentes réponses
V.5.1 De l'esprit du duel: «Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais dans Québec»
a) Le duel anglo-français pour la possession de l'Amérique du Nord
b) Le duel entre le Nord et le Sud
c) Le duel franco-allemand de la Belle Époque

V.5.2 De l'esprit du suicide: «…un beau tison de gloire»
a) De l'hystérie collective à la haine de soi


Chapitre VI - DÉLIRE DE PERSÉCUTION

VI.1 Du délire de persécution
VI.2 Le délire meurtrier
VI.3 Le phénomène-guerre
VI.4 L'impulsion belliqueuse
VI.5 Du sadisme des Maîtres
VI.6 De la souffrance communautaire
VI.7 Relaxation

Chapitre VII - DÉLIRE DE JALOUSIE
VII.1 Du délire de jalousie
VII.2 Des Cathares au Grand Inquisiteur
VII.3 Du Tribunal révolutionnaire aux fossés du Midi
VII.4 Des Grandes Catharsis
a) Les Templiers
b) Moscou
c) Le McCarthysme
d) Nuremberg


Chapitre VIII - DÉLIRE DES GRANDEURS

VIII.1 Du délire des grandeurs
VIII.2 Juifs et Antisémites
VIII.3 Fanatiques et Antéchrists
VIII.4 Déshumaniser


Moralisation
Chapitre I - CULPABILITÉ MORALE ET TRAHISON SOCIALE
I.1 Le détournement de la IVe Croisade*
I.2 Cristallisation de l'angoisse sur la branche de la culpabilité
I.3 Le champ de foce Habsbourg

Chapitre II - LE MAL COMME MOTEUR DE L'HISTOIRE

II.1 Voyage à Silling
II.2 Retour de Silling

Chapitre III - LE MENSONGE DANS LA FORTERESSE

III.1 De la propagande
III.2 De la fortification
III.3 Honneur et trahison

Chapitre IV - LE SENS DE L'HONNEUR

IV.1 Désertion et Résistance
IV.2 Résistance et désertion face à la famine
IV.3 Résistance et désertion face à l'épidémie

Chapitre V - LE SENS DU SACRÉ
V.1 Quotidienneté et démoniaque
V.2 De la torture du corps
V.3 De la purgation de l'esprit
V.4 L'exorcisme
V.5 De la mélancolie traitée
V.5.1 …par le duela) Duel anglo-français pour l'Amérique du Nord
b) Duel Nord-Sud pour les États-Unis
c) Duel franco-allemand

V.5.2 …par le suicide
a) Un cas de suicide moral collectif: la culture québécoise?

Chapitre VI - LE SENS DU COSMOS

VI.1 Désordre et Ordre
VI.2 Du tyrannicide
VI.3 Le champ spatial
VI.4 Fonction sociale de la guerre: l'épreuve de la solidarité
VI.4.1 La solidarité à l'épreuve de la morale et de la philosophie
VI.4.2 La solidarité à l'épreuve du politique et de l'économique

VI.5 Stratégie, Tactique et Armement
VI.6 Survol de l'histoire militaire de la civilisation occidentale
VI.6.1 Avant la Révolution française
VI.6.2 Depuis la Révolution française
VI.6.3 Les guerres insurrectionnelles

VI.7 Les conséquences morales de la guerre

Chapitre VII - LE SENS DE LA JUSTICE

VII.1 Légalité et légitimité
VII.2 Croisade et Inquisition
VII.3 Révolution et Terreurs
VII.4 De la vengeance au jugement

Chapitre VIII - LE SENS DE LA TRANSCENDANCE

VIII.1 Néant et Sublime
VIII.2 Le bouc émissaire de l'Occident
VIII.3 L'eschatologie de l'Occident
VIII.4 L'anéantissement de l'Occident

LA CHUTE DE CONSTANTINOPLE DANS LA CONSCIENCE HISTORIQUE OCCIDENTALE: LA RÉGRESSION OBSIDIONALE

L'enjeu en 1543 comme en 1204: Sainte-Sophie

HISTORICITÉ
 
I.1 HISTORICITÉ EN FLAGRANT DÉLIT DE CONTRADICTION «Les partisans de la fracture entre Moyen Âge et Temps modernes voient en elles [sic!] le facteur qui a révolutionné l’art de la guerre. Les tenants de la continuité, au contraire, préfèrent en minimiser l’importance; et dans les sources contemporaines, chacun trouve fatalement la confirmation de l’une ou l’autre thèse», écrit l’historien italien Franco Cardini. «La première position consiste à considérer comme un tournant de l’art militaire, à cette époque, les deux innovations qui sont censées avoir donné à la guerre son visage moderne, à savoir l’introduction systématique des armes à feu, et le recours massif aux formations de piquiers; elle semble aujourd’hui pécher par excès de déterminisme, en ce qu’elle privilégie les données techniques pour en sous-estimer les effets pratiques et les modalités d’emploi. L’autre thèse en revanche, selon laquelle les modifications déterminantes dans la stratégie guerrière et l’organisation des armées n’apparaissent pas avant la révolution industrielle, se révèle quelque peu réductrice et trahit un présupposé idéologique que ne conforte pas la nécessaire médiation du fait historique».1 Pourquoi devrions-nous nous étonner de voir que la date de 1453 ne crée pas l’unanimité des interprétations historiographiques? En liant directement la date de 1453 avec l’art et la technique militaires, se pose déjà le lien privilégié entre l’événement et sa représentation. Il n’y a pas ici de mythes comme la résurrection de Jésus à l’origine de l’Église chrétienne ou de mythe de Tristan à la base de la révolution courtoise. Il y a bien un événement, une date, des querelles d’interprétation vraiment historiographiques, mais c’est un événement-traumatique que nous retrouvons. Le cardinal Bessarion écrivait au doge de Venise, après la chute de Constantinople: «Une cité qui était si florissante… la gloire et la splendeur de l’Orient… le naufrage de tout ce qui était bien, a été prise, spoliée, dévastée et complètement mise à sac par les barbares les plus inhumains… par les bêtes sauvages les plus sanguinaires… Un grand danger menace l’Italie, sans parler des autres pays, si les violents assauts des barbares les plus féroces ne sont pas arrêtés net».2 Avis que partageait le futur pape Pie II, Æneas Sylvius Piccolomini: «Cet événement produisit en Europe une impression profonde», rappelle H. G. Wells dans son Outline of History (1920), «on songea même à organiser une croisade, mais les jours des croisades étaient passés».3

Effectivement, l’événement frappa les esprits: «La république de Venise fut la première en Occident à connaître la chute de la Rome d’Orient et la fin tragique du plus brave des Paléologues. Le 29 juin 1453, alors que le conseil siégeait en assemblée, les lettres envoyées par le châtelain de Modon et par le baile de Nègrepont en apportèrent l’affreuse nouvelle. Le secrétaire du Conseil des Dix, Alvise Bevazan, donna lecture des missives et si grands étaient le deuil et la consternation que personne n’osa demander une copie de cette annonce de malheur. De Venise, la nouvelle se répandit dans toutes les directions. Le 30 juin, la Seigneurie l’annonça au pape Nicolas V; ainsi, la catastrophe ne fut connue à Rome que le 8 juillet. D’après tous les récits de contemporains, l’impression produite par la chute de Constantinople sur le pape et les cardinaux fut de la consternation; partout on ressentit que la perte de ce bastion de la chrétienté en Orient était un événement mondial qui aurait des répercussions profondes. Nicolas V chargea des légats de se rendre auprès des puissances italiennes, qui s’entre-déchiraient, pour les engager à faire la paix entre elles et à participer à la défense contre les mécréants. Partout on ressentit à cette heure qu’un tournant décisif venait de se produire dans l’histoire du monde et l’énorme écho que cet événement eut en Occident prouva à tous que Constantinople valait des pays entiers. […] [L]a situation faisait songer à un terrible nuage d’orage qui, à tout moment, pouvait se décharger sur l’Occident, apportant la perdition. On faisait remarquer alors, avec raison, que ce danger constant, qui laissait les peuples occidentaux dans l’inquiétude et paralysait leur esprit d’entreprise, devait être néfaste à toute vie spirituelle et empêcherait la guérison pacifique des maux dont souffraient l’Église et la société. Ainsi, est-ce à juste titre que l’année 1453 a été fixée comme limite entre le moyen âge et les temps modernes».4 C’est ainsi que l’historien allemand Franz Babinger, cinq siècles après les événements, rappelle l’émotion produite par la prise de Constantinople. Jean-Baptiste Duroselle note également: «L’impression produite est profonde et durable, car la conquête ottomane ne s’arrête pas à Constantinople. Son flux, qui à plus d’un paraît irrésistible, s’étale jusqu’à la Hongrie, le long du moyen Danube et de la Save. Il atteint l’Adriatique, occupe la Grèce continentale, se heurte durement aux possessions de Venise. C’est, comme le dit Hauser, la “terreur turque”».5 Selon Paul Coles, «la chute de Byzance provoqua un exode massif et un frisson de peur, d’horreur et de désespoir dans toute la chrétienté. La permanence des conquêtes ottomanes en Europe était maintenant garantie par l’élimination de l’unique base stratégique que la chrétienté pût dresser contre le Turc».6 Yerri Kempf ne rappelle-t-il pas que «Constantin en choisissant ce port, sis à l’extrême pointe de son empire, pour en faire sa capitale, l’instituait en quelque sorte gardien de l’Occident et sentinelle en face des Barbares de la profonde Asie»?7 Déjà un humaniste comme Flavio Biondo affirmait, dans son Historiarum ab inclinatione Romanorum imperii decades tres (Histoires depuis le déclin de l’Empire des Romains), 1453: «De fait, Flavius Constantin dit le Grand, prince très chrétien, instrument de la punition divine du peuple romain pour l’impiété commise contre les chrétiens, fut élevé au trône par notre Dieu afin que, changeant le siège de l’Empire, il fît la faiblesse de Rome, destinée à bientôt retourner au néant, point de départ de sa puissance…»8 Quelques temps après, Luther partageait la même opinion: «Tout est consommé, l’Empire romain est au bout de sa course et le Turc au sommet, la gloire de la papauté est réduite à néant et le monde craque de partout».9 Ailleurs, «dans la Jérusalem délivrée, Tasso, le grand poète de la réforme catholique, évoque l’armée furieuse des démons qui tente d’empêcher les croisés de prendre la cité sainte».10; et Jean Delumeau de confirmer qu’«entre 1480 et 1609, on a imprimé en français deux fois plus de livres sur les Turcs et la Turquie que sur les deux Amériques».11 Toujours au XVe siècle, dans un manuscrit enluminé de La Cité de Dieu «figure une ville entourée d’une muraille circulaire et partagée par des rayons en sept quartiers où des personnages en action symbolisent les péchés capitaux et les vertus qui s’y opposent».12 Partout un état de panique règne et s’inscrit dans la mémoire des Occidentaux. La prise de Constantinople évoque une annonce apocalyptique semblable à celle que lancera le pasteur Jim Jones, à Guyana, avant de décimer ses disciples et de se donner la mort: «L’imminence de la catastrophe rédemptrice, moment où les forces du mal sont les plus menaçantes, fait dire à Jones: “Nous vivons un état d’urgence, comme le peuple d’Israël environné de ses ennemis”».13 Le jeune et audacieux sultan d’alors - il a à peine 22 ans lors de la prise de Constantinople - devient l’incarnation de l’Antéchrist. Iacopo de’ Languschi, compagnon de Girolamo Minotto, premier baile de Venise à se rendre à Istamboul après la conquête turque, en donna une description étonnamment précise et imagée, description conservée par Zorzo Dolfin qui l’a reproduite dans sa Cronaca: «“Le sultan, le Grand Turc Mehmed Beg, est un jouvenceau de 26 ans, bien fait, de corpulence plutôt forte et d’une taille au-dessus de la moyenne. Il excelle dans les armes; son aspect est plus terrifiant que respectable; il rit rarement; son esprit l’agite sans cesse. Il est doué d’une générosité large, mais il est têtu dans ses plans, extrêmement hardi en toute chose, avide de gloire comme Alexandre de Macédoine. Tous les jours il se fait lire par un homme de compagnie nommé Ciriaco D’Ancône et par un autre Italien, des ouvrages d’histoire romaine et d’autres œuvres historiques […]. Il s’instruit habilement de la position de l’Italie, des endroits où abordèrent Anchise, Énée et Anténor; du lieu où se trouvent le siège du pape et celui de l’empereur, du nombre de royaumes qu’il y a en Europe. Il en possède une carte sur laquelle les royaumes et les provinces sont marqués. Il n’y a rien qu’il apprenne avec plus de plaisir et d’avidité que la position du monde et la connaissance des choses militaires; il brûle du désir de gouverner et est habile dans la façon de s’instruire des coutumes et des conditions qui existent ailleurs. Voilà le genre d’hommes et comment sont faits ceux à qui nous, chrétiens, avons affaire.” Plus loin, Dolfin rapporte que le sultan aurait dit que “de nos jours les temps ont changé et qu’il irait d’Orient en Occident comme autrefois les Occidentaux ont pénétré en Orient. Il ne devrait y avoir, dit-il, qu’une seule foi et un seul règne au monde.” Ces remarques, que Mehmed II doit avoir proférées peu après la fin de Byzance, montrent déjà clairement ses idées fondamentales, ses vues sur la politique mondiale et son intention de soumettre l’Occident à son sceptre».14

Mais il faut bien comprendre l’aporie de la situation: d’une part, une peur, une angoisse dévorante de l’imminence de l’irruption des Turcs en Occident: de moins de 100,000 en 1453, Constantinople atteint le cap des 500,000 puis des 800,000 habitants en 1600! 15 L’incursion des Turcs en terre italienne avec la destruction d’Otrante en 1480 sème encore plus l’effroi. M. P. Gilmore se voit justifié d’écrire que «les conquêtes ultérieures des Turcs, dans la période qui va de la prise de Constantinople à l’avènement de Soliman le Magnifique en 1520, montraient bien la nature et l’étendue du danger: on sentait que le sort de la Chrétienté était en jeu…»16 La chute successive des différents États balkaniques, la défaite de la Serbie à Kossovo en 1389, la fin de la Bulgarie et de la Valachie en 1393, la défaite de la croisade de l’empereur Sigismond à Nicopolis en 1396, la prise de Constantinople en 1453 bien sûr, et surtout l’effondrement de la Hongrie à Mohacs en 1526, ouvraient grande la porte du Danube vers la pénétration intérieure du continent européen et des deux sièges de Vienne, 1529-1533 et 1683; l’Autriche y trouva d’ailleurs sa raison d’être historique: «Mais par ailleurs, le fait que la sauvegarde de Vienne puisse apparaître comme le salut de l’Europe n’avait rien d’extraordinaire, et ne tenait pas uniquement à la localisation géographique de cette ville, position clé de la plaine du Danube et des Balkans. Car dans l’empire supranational des Habsbourgs, et surtout après le règne et l’abdication de Charles Quint, et le rôle précis de gardienne de l’Europe du Sud-Est qui fut alors assigné à la ville, le devoir de la guerre au Turc demeurait vivace, indissolublement lié à la conscience de constituer un avant-poste de la chrétienté, un rempart de la civilisation contre la barbarie. Dans la mentalité moderne s’était ancrée la dichotomie entre un pôle “Christianisme-Europe-civilisation” et un pôle “Islam-Asie-barbarie”, telle que le pape Pie II avait vigoureusement contribué à l’établir jusque dans ses travaux géographiques, et que l’on voit à l’œuvre encore sous une symbolique modifiée (mais non inversée) dans les turqueries du XVIIIe siècle».17

Mais d’autre part, les Occidentaux ne bougaient pas. Pire. Ils accentuaient leurs divergences et allèrent jusqu’à conclure des alliances avec le Turc honni contre d’autres membres de la Chrétienté occidentale! Telle l’alliance de François Ier avec Soliman le Magnifique contre Charles Quint. Aurait-on surestimer l’impact des événements de 1453 sur la conscience occidentale? «Le danger demeure présent. Mais il est, à tout prendre, moins redoutable qu’à d’autres époques. L’on s’est habitué à lui. Les nations occidentales ne s’y sentent pas directement exposées»18, écrit Gaston Zeller. Opinion confirmée par Jean Favier: «L’Occident, qui avait jadis appris avec douleur la chute de Saint-Jean-d’Acre, montre la plus totale indifférence. Depuis longtemps les affaires byzantines l’avaient lassé».19 Mais c’est le britannique Gilmore qui nous apparaît comme l’un des défenseurs de l’impact relatif de la prise de Constantinople sur la conscience occidentale.

Pour Gilmore, si les Occidentaux du XVe siècle ne se sont pas énervés plus qu’en langage, c’est parce qu’il n’y avait pas de raison pour s’inquiéter. Malgré la supériorité des ressources turques, «jamais ils ne purent rivaliser avec les progrès de l’Europe occidentale». L’effort militaire turc équivalait à celui des puissances occidentales, leurs réalisations techniques, comme l’artillerie et les machines étaient même moindre que celles de l’Occident, et cela, malgré l’apport non négligeable «des Chrétiens renégats ou des sujets grecs».20 Bref, il conclut, à partir d’«un grand nombre de faits évidents, que la civilisation chrétienne ne fut jamais sérieusement menacée d’être détruite par les Turcs».21

Mais si le danger n’était pas réel, si la peur n’avait pas d’objet concret, qu’en était-il de l’angoisse psychologique? «Nous lisons bien que la chute de Constantinople fût annoncée à Rome par un prédicateur fameux, et que la foule qui l’écoutait éclata en cris lamentables; nous savons aussi que les appels du pape à une croisade eurent un large retentissement, aussi bien dans les pays du Nord qu’en Italie. Ces appels et ces sermons toutefois, prononcés dans les grands centres urbains, ont pu n’atteindre qu’indirectement, ou pas du tout, de nombreux éléments de la population. Les gens capables de se faire une idée exacte de la victoire de Mahomet et du péril turc ne représentaient donc qu’un petit nombre, et dans ce nombre même, seule une minorité infine pouvait accorder quelque importance à l’événement».22 Là encore, Gilmore ne cesse de restreindre la portée de la diffusion de l’information: «N’oublions pas cependant combien petit était le nombre de ceux qui ressentaient vraiment ce danger. La plupart des ouvrages qui contenaient alors des renseignements sur les Turcs s’adressaient à un public lettré. Dans la masse du peuple, une certaine hostilité, basée sur les préceptes du christianisme, s’accompagnait rarement de connaissances réelles sur la religion musulmane ou les institutions turques. Le Turc stéréotypé, sensuel et cruel, exterminateur des populations chrétiennes, devait être le produit de la littérature de pamphlets du XVIe siècle, lorsque les dirigeants pensèrent stimuler les contributions éventuelles de leurs sujets à une croisade turque en leur offrant une image saisissante des atrocités commises par l’ennemi. Là où existaient au contraire une connaissance réelle, il y avait également une tendance à adoucir ce portrait conventionnel par l’éloge de certains aspects du gouvernement turc».23 Gilmore finit par conclure son argumentation: «Dans l’ensemble, le bon peuple semble avoir été assez indifférent au péril turc, sauf lorsqu’il se sentait exposé à une attaque directe, comme à Otrante, et plus tard en Hongrie en 1526, après Mohacs, et en Autriche lors du premier siège de Vienne en 1529».24

Un autre historien britannique, Paul Coles va même beaucoup plus loin que Gilmore. Parce que «l’assimilation par les Turcs de certains éléments de l’héritage byzantin allait bon train», à la cour du Sultan Méhémet le Conquérant, «on accueillait avec une égale sympathie les échos de la Renaissance italienne: le peintre Bellini s’est vu même invité à venir faire le portrait du sultan! Ce ne serait qu’au XVIe siècle que l’agressivité anti-occidentale des Turcs se serait révélée».25 Et encore: «La pression ottomane, croissante à partir du XIVe siècle, atteignit son point culminant au XVIe. Avec l’arrivée des armées de Soliman aux portes de Vienne et sa marine qui terrorisait la Méditerranée centrale et occidentale, la frontière traditionnelle s’était effondrée. Dès lors, les Turcs ne représentaient plus un ennui grave, mais un danger mortel».26

Importance déterminante ou valeur relative de la chute de Constantinople? Ici les arguments pour et contre sont à peine esquissés. On pourrait en faire un traité d’historiographie comparée. On peut certes discuter de l’intensité de l’événement-traumatique, mais peut-on nier le juger suffisant pour dater 1453 de date charnière entre l’Occident médiéval et l’Occident moderne? Cherchons dans le récit même de l’événement les traces de la permanence de ce trauma.

Notes I(I.1)
  1. F. Cardini. La culture de la guerre, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, 1992, pp. 81-82.
  2. Cité in P. Coles. La lutte contre les Turcs, Paris, Flammarion, Col. Histoire illustrée de l'Europe #7, 1969, pp. 145-146.
  3. H. G. Wells. Esquisse de l'Histoire universelle, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1948, p. 350.
  4. F. Babinger. Mahomet II le Conquérant et son temps, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1954, pp. 125-126.
  5. J.-B. Duroselle. L'idée d'Europe dans l'histoire, Paris, Denoël, 1965, pp. 27-28.
  6. P. Coles. op. cit. p. 26.
  7. Y. Kempf. Mémoires d'Occident, Montréal, Beauchemin, 1962, p. 73.
  8. Cité in S. Mazzarino. La fin du monde antique, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, 1973, p. 81.
  9. Cité in J. Delumeau. La peur en Occident, Paris, Fayard, 1978, p. 215.
  10. J. Delumeau. ibid. p. 251.
  11. J. Delumeau. ibid. p. 262.
  12. J. Delumeau. Le péché et la peur, Paris, Fayard, 1983, p. 266.
  13. A. Haynal, M. Molnàr, G. de Puymège. Le fanatisme, Paris, Stock, Col. Monde ouvert, 1980, p. 307.
  14. F. Babinger. op. cit. pp. 135-136.
  15. P. Coles. op. cit. pp. 45-46.
  16. M. P. Gilmore. Le monde de l'humanisme, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1955, p. 24.
  17. F. Cardini. op. cit. p. 358.
  18. G. Zeller. Histoire des relations internationales t.2: Les Temps Modernes, vol. 1, de Christophe Colomb à Cromwell, Paris, Hachette, 1953, p. 89.
  19. J. Favier. Histoire universelle Larousse, vol. 7: De Marco Polo à Christophe Colomb, Paris, Livre de poche Larousse #2310, 1968, p. 118.
  20. M. P. Gilmore. op. cit. pp. 31-32.
  21. M. P. Gilmore. ibid. p. 32.
  22. M. P. Gilmore. ibid. p. 33.
  23. M. P. Gilmore. ibid. pp. 39-40.
  24. M. P. Gilmore. ibid. p. 40.
  25. P. Coles. op. cit. p. 62.
  26. P. Coles. ibid. p. 110.
Jean-Paul Coupal.
La cité assiégée, vol. 1,
pp. 8-14.

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La prise de Constantinople par les Francs en 1204

SIGNIFICATION


CHAPITRE I
LA CHUTE-ÉCRAN


«Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. […] Nous savons bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose». Par ces phrases célèbres extraites de la Crise de l’Esprit de Paul Valéry (1871-1945), Yerri Kempf inaugure son chapitre sur la prise de Constantinople en 1453.1 Il va de soi qu’il s’agit bien d’un monde disparu dont il entend nous entretenir: «Les splendides tableaux sont détruits avec fureur. Les bibliothèques anéanties. En trois jours toute la sagesse accumulée depuis un millénaire, toute la beauté amoureusement enfantée au long des siècles, se trouvent réduites en cendre. C’est un irréparable cataclysme. Par une curieuse ironie du sort, il y a exactement mille ans que les Vandales se livraient aux mêmes excès dans les murs de Rome».2 L’évocation impressionne. Méhémet II, nouvel Alaric? Serait-ce là la répétition du destin de l’Occident? La description de M. Kempf est un rappel des angoisses de l’époque, angoisses que le pape-humaniste Æneas Sylvius Picolomini, Pie II, exprimait dans son adresse: «De Constantinopolitana clade ac bello contra Turcos congregando»: «Dans les temps passés, nous avons été blessés en Asie et en Afrique, c’est-à-dire en des pays étrangers, mais maintenant nous sommes frappés en Europe, c’est-à-dire dans notre patrie, dans notre propre maison. Et si même quelqu’un objectait que les Turcs, il y a longtemps, passèrent d’Asie en Grèce, que les Mongols s’établirent en Europe et que les Arabes occupèrent une partie de l’Espagne après avoir traversé le détroit de Gibraltar, il n’en est pas moins vrai que jamais nous n’avons perdu en Europe un lieu ou une ville comparable à celle de Constantinople».3 Un effet bénéfique de la chose selon Denis de Rougemont, «pour la première fois depuis des siècles, l’Europe s’y trouve décrite comme un ensemble humain et historique, non plus seulement géographique»4. Le pape voudrait mobiliser les sentiments agressifs des Princes et des peuples européens afin de les déchaîner contre l’envahisseur Turc, mais il ne peut que déplorer que ces Princes et ces peuples sont déjà déchirés les uns contre les autres et qu’il est devenu impossible de ramener la paix dans la Res Publica christiana: «C’est un corps sans tête, une république sans lois ou sans magistrats, …chaque État a un prince distinct, et chaque prince a des intérêts distincts… Qui amènera les Anglais à aimer les Français? Qui unira les Génois et les Aragonais? Qui réconciliera les Allemands avec les Hongrois et les Bohémiens? …Si vous menés une petite armée contre les Turcs, vous serez vite vaincus; si c’est une grande armée, elle tombera vite dans la confusion…»5 Ce pessimisme ne s’est pas évanoui et il fait maintenant partie du Symbolique de notre représentation sociale. Il rend compte de la vulnérabilité des forces de vie et de la puissance de celles de la mort, ce qu’exprime encore un autre passage tiré de Valéry qui, pour Y. Kempf, reconnaît «clairement que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie».6

Æneas Sylvius s’inquiétait parce que Constantinople était sur le territoire européen et Yerri Kempf déplore les trois jours de vandalisme autorisés par Méhémet; pourtant, il n’y avait rien là pour fouetter un chat! Constantinople est situé à l’extrême pointe orientale du continent européen, à l’endroit où le Bosphore ouvre sur la mer de Marmara. Chalcédoine et Scutari, qui lui font face, sont en territoire asiatique. Byzance ne réside donc pas au cœur de l’Occident! De plus, coupée par l’effondrement de l’Empire romain d’Occident depuis 476 de notre ère, Byzance s’est constituée en civilisation chrétienne orthodoxe autonome et son évolution n’a jamais cessé de l’éloigner de sa parente européenne. En ce qui a trait au pillage de circonstance, il eut été épouvantable si Constantinople était demeurée cette cité imprenable du temps de Constantin et de Théodose, mais telle n’était plus le cas… depuis 1204.

Ici, je ferai intervenir un souvenir personnel alors que j’étais enfant et que je feuilletais un livre d’histoire: mon étonnement devant la reproduction d’une estampe illustrant la prise de Constantinople avec la date de 1204! «Il devait sûrement y avoir une erreur, me disais-je, puisque c’est en 1453 la prise de Constantinople»! Pourtant, oui! Constantinople avait été prise une première fois, bien avant 1453, et l’illustration faisait allusion à la prise et au sac de la ville par les Croisés francs en 1204. Et, à lire les descriptions du pillage effectué par les Francs, c’est-à-dire les Occidentaux, essentiellement Français et Vénitiens, celui autorisé par le sultan turc dut apparaître plutôt modeste. Pourquoi cette date de 1453 prenait-elle alors cette importance fantasmatique, au point même de servir de frontière périodique entre le Moyen Âge et les Temps modernes?

Nous pouvons essayer de comprendre la chose en partant du concept psychanalytique de souvenir-écran, d’«un souvenir qui en cache un autre plus important mais que la conscience refoule».7 Freud reconnaît que «cette trace de souvenir peut être “ravivée” plus tard au travers de l’expérience d’une perception similaire et avoir à ce moment-là un effet puissant, voire traumatique» de sorte que «les traces de souvenirs des premières perceptions rejaillissent finalement sur l’impact des expériences et de l’apprentissage ultérieurs». À travers «l’interaction complexe du souvenir et du fantasme, des souvenirs réels et de leurs déformations […], un souvenir précoce peut aussi servir d’écran à un événement qui se produira par la suite, s’opposant en cela à l’idée généralement admise selon laquelle le souvenir sert d’écran à un événement qui s’est produit antérieurement».8 Dans le cas qui nous occupe ici, la lecture des événements de 1453 se verrait dédoublée. La première lecture, manifeste, étant celle d’une victimisation: par la chute de Constantinople aux mains des Turcs, la civilisation occidentale se trouverait soudainement en état de cité assiégée (Æneas Sylvius), vulnérable, en proie aux coups que les Autres peuvent lui porter (Y. Kempf). La seconde, la signification latente, inconsciente, relèverait plutôt d’une culpabilité inavouée de la destruction de Constantinople par les croisés de 1204. L’Occident, incapable de refouler son trop plein d’agressivité, par rapacité ayant détournée une œuvre pie, une guerre sainte menée contre l’Infidèle, afin d’aller piller une alliée dont le corps avait si souvent servi de rempart contre la poussée musulmane, et avec laquelle il partageait une foi commune en Jésus-Christ. Byzance ne serait pas tombée, frappée à mort par la dague du Turc, s’il n’y avait eu, préalablement, la convoitise pécunière et commerciale du doge de Venise et l’appétit de domination de certains seigneurs féodaux, tels les comtes de Flandre aux mains desquels la ville tomba par deux fois en 1204. «Mal gouvernée, écrit Gérard Walter, devenue la proie docile du capital italien, Byzance a été frappée à mort par les croisés français, complices des marchands vénitiens. Sa prétendue renaissance, qui aurait suivi la reprise de Constantinople par les Grecs, n’est qu’un mythe abusivement exploité par des historiens complaisants…»9 Et le Britannique Paul Coles de confirmer un tel jugement: «Byzance ne se remit jamais des événements de 1204…»10 De cela, les Byzantins de 1453 se souvenaient très bien: «À Constantinople, des groupes puissants combattaient l’union avec Rome, non seulement à cause du danger qu’ils redoutaient pour l’orthodoxie grecque, mais aussi parce qu’ils ne voulaient à aucun prix de cette aide de l’Occident contre les Turcs, tellement souhaitée par le parti de l’Union, et qu’ils voyaient précisément là le plus grand danger pour le monde grec. Les Grecs n’avaient pas oublié la honte d’autrefois quand, au cours d’une croisade dirigée en principe contre les mécréants, Byzance était devenue la proie des Latins (1204-1261). D’après l’opinion de ces cercles influents dans la meilleure des éventualités, l’union avec l’Église romaine n’apporterait pas au monde grec le maintien de son indépendance politique, mais la substitution de la domination latine à la domination ottomane. En d’autres termes, une libération de Constantinople par l’Occident était considérée comme équivalant à une nouvelle latinisation de l’empire byzantin. Telle avait été en effet l’intention du roi aragonais Alphonse de Naples. […] En effet, seul de tous les souverains d’Occident il se décida à l’action. En 1451 […], Alphonse reprit ses visées orientales sur une échelle plus grande encore qu’auparavant. Il voulut être le champion de la lutte contre les Turcs et [il] visait à l’occupation par ses troupes de toutes ces régions, y compris Constantinople…»11

Mais il y avait pire: si 1204 marque la date du coup physique porté à Constantinople, celle du 1er février 1440, soit 13 ans avant l’assaut final des Turcs, marque la date du coup moral porté à la civilisation byzantine. Sensé réconcilier les deux Églises chrétiennes en proie à un schisme majeur depuis 1054, le concile de Florence avait vu défiler l’Empereur romain d’Orient, son aréopage de dignitaires et les pontifes du christianisme orthodoxe, tous pressés par la menace turque, venir quêter l’aide militaire pour résister aux envahisseurs. Pour obtenir cette aide des Chrétiens d’Occident, les dirigeants byzantins en vinrent à tout concéder de leur position théologique et signèrent les actes de reconnaissance qu’ils espéraient suffisants pour monnayer l’appui nécessaire. Les Chrétiens d’Occident claironnèrent à la réconciliation des deux Chrétientés sous l’autorité romaine alors que le retour du basileus et de sa cour se firent sous les quolibets et la grogne des Byzantins: «Nous avons vendu notre foi pour de l’or, nous avons troqué notre religion contre l’impiété… “Si on leur demandait: “Mais pourquoi avez-vous signé?” ils répondaient: “C’est par la peur des Francs”…»12 C’est ainsi du moins que le raconte Doucas dans sa Chronique universelle. «Par la peur des Francs…» et non celle des Turcs! 1204 restait donc un événement-traumatique beaucoup plus vivace dans la mémoire collective des Byzantins que l’immanente pression turque. Mais, au moment où le cimeterre turc s’apprêtait à rafler ce que le glaive franc avait laissé intact, l’humiliation vaine des concessions théologiques non payées de retour par l’aide militaire promise sema la démoralisation, ce qui suffit à entr’ouvrir la kerkoporta lorsque les Turcs se présentèrent pour l’assaut final: «En novembre 1452, le cardinal Isidore, évêque de Sainte-Sophie, arriva à Constantinople sur une galère vénitienne et, le 12 décembre, en présence de la cour, du sénat et du haut clergé, l’office religieux fut célébré à Sainte-Sophie suivant les prescriptions de l’Union. Le traité d’union, qui fut confirmé par serment, renfermait la clause qu’une fois le danger turc passé, l’accord serait soumis à une révision. De ce fait, l’hostilité des Grecs augmenta; les grandes masses, soumises à l’emprise et à l’influence du clergé régulier, très nombreux, et surtout le chef énergique des plus farouches adversaires de l’union, le savant Gennadios du monastère du Pantokrator, opposèrent une résistance aussi passionnée que bruyante. […] Le peuple perdit alors la fermeté morale et la force tout particulièrement nécessaires en ces heures d’extrême angoisse, par la faute de ce malheureux schisme. Tantum religio potuit suadere malorum».13

1453 se révèle donc comme le blocage d’une brèche ouverte dans le sentiment de culpabilité occidental par le détournement de la IVe Croisade en 1204. Par la condensation psychique, le souvenir-écran refoula, dissimula sous la seconde date (1453) l’insupportable blessure narcissique causée par le souvenir honteux que rappelait la première date (1204).14 Les Occidentaux reportaient ainsi sur l’envahisseur turc, la honte et la culpabilité de leur trahison de la confiance byzantine. Mais s’agissait-il bien seulement d’un abus de confiance? Une récente synthèse de la problématique de la chute et de la mort de Constantinople nous force à nous réinterroger sur la nature profonde de la blessure infligée par l’Occident à la capitale de la civilisation chrétienne orthodoxe. Les guerres entre chrétiens, même dans le contexte religieux, n’étaient pas si rares au temps de la prise de Constantinople par les Francs, en 1204. Ainsi, peu auparavant, «dans ces années 1200-1202, avant même que les Francs ne s’attaquent à l’Empire byzantin, deux croisades avaient déjà mené le combat contre d’autres chrétiens, ceux-ci indiscutablement d’obédience romaine: l’une en Italie méridionale contre les Allemands et leurs partisans, l’autre vers Chypre contre le roi latin de Jérusalem».15 Aucune culpabilité ne semble s’être dégagée de ces trahisons courantes. Il faut dire que ni l’Italie méridionale, ni Chypre ne faisaient fantasmer les Francs de l’époque, tandis que pour Constantinople, c’était une tout autre histoire: «Les voyageurs, les lettrés allant aux sources du savoir antique, les religieux, les ambassadeurs et les pèlerins donnaient tous de Constantinople une “image fascinante, moins de la ville idéale que de la ville désirable, à pénétrer, à posséder”».16 Cette allégorie violemment érotique tirée d’E. Baumgartner n’est pas innocente. La convoitise, la lubricité, la luxure ne sont pas étrangères aux motivations profondes qui entraînèrent le détournement de la IVe Croisade; pas plus et sûrement pas moins que la cupidité et l’orgueil. En tout cas, l’historiographie occidentale, depuis longtemps, ne néglige pas cet aspect inavoué/inavouable de la blessure que l’Occident a infligée à Constantinople. Mais comment en démontrer l’action sur l’inconscient historique occidental?

Commençons par considérer le récit le plus commun de la prise de Constantinople par les Turcs (1453): «Ils prenaient les trésors et les vases sacrés, dépeçaient les reliques et les jetaient au vent; ils exhibaient dans les rues puis dans leurs camps, le soir, des crucifix montrant le Christ coiffé de l’un de leurs bonnets rouges. De Sainte-Sophie, ils firent d’abord une écurie. Un nombre incalculable de manuscrits précieux, ouvrages des auteurs grecs ou latins de l’Antiquité, furent brûlés ou déchirés. Les religieuses, violées par les équipages des galères, étaient vendues aux enchères. Les Turcs vainqueurs se battaient entre eux pour s’arracher les plus beaux jeunes hommes, les plus belles filles. “Cette cohue de toutes les nations, ces brutes effrénées, se ruaient dans les maisons, arrachaient les femmes, les traînaient, les déchiraient ou les forçaient, les déshonoraient, les violentaient de cent façons aux yeux de tous dans les carrefours.” Pendant trois jours, ce fut aussi une terrible chasse et un immense marché aux esclaves. Des bandes de guerriers s’étaient partagé la ville pour se réserver les captures et commencèrent aussitôt à rassembler leurs prises pour les tenir en lieu sûr, mieux les garder et interdire à d’autres bandes de pillards de les approcher et de les voir. “Vieillards des deux sexes, enfants, jeunes gens et jeunes filles, furent longtemps liés en longues files pour marquer la propriété de chacun avant de les mener hors la ville, sur les routes ou à bord des vaisseaux. Aucune bataille, aucune conquête n’avait jamais donné en si peu de temps autant de captifs. Ils furent vendus et revendus par la soldatesque puis par des mercantis de toutes sortes, séparés les uns des autres, promis aux travaux misérables jusqu’aux plus lointaines provinces du monde musulman».17 La profanation des reliques et des sites religieux cède bientôt aux outrages portés à l’intégrité physique des nonnes, des jeunes filles et des adolescents, essentiellement de la noblesse. Bientôt, ils iront peupler les haras du Sultan et de ses premiers officiers. La dimension du viol hante bien ces récits chargés d’effrayer l’opinion occidentale. Or, il y a une différence marquée entre les événements de 1453, lorsque les Chrétiens orthodoxes s’abandonnèrent aux mains des Turcs de préférence à l’union avec les Chrétiens d’Occident, et ceux de 1204, à l’époque où, face aux Croisés frustrés, «la cité se refusait».18 Ce refus obstiné amplifia l’agressivité déjà attisée des Croisés et qui se poursuivit bien après la chute de la cité (1204), si on en croit la chronique de Nicetas Coniates, historien, frère de Michel, archevêque d’Athènes. Ainsi, «les mauvaises manières et les sévices de leurs nouveaux maîtres, conquérants arrogants, envahisseurs venus de si loin, [affichaient] un tel mépris qu’ils en devenaient odieux. Nos chroniqueurs, Villehardouin et Clari, parlent des incendies et des morts, des pillages et des vols, mais demeurent très discrets sur l’arrogance et le mépris, sur les vexations, les cruautés, les sacrilèges et les viols. Les historiens grecs, eux, gardèrent longtemps l’amer souvenir de la façon dont ces guerriers chrétiens, qui combattaient au nom du Seigneur, qui partageaient leur religion, les avaient traités au lendemain de leur victoire: “Brandissant leurs épées, ils se mirent à piller les maisons et les églises. Ils brisèrent les saintes images adorées des foules; ils jetèrent les reliques des martyrs en des lieux infâmes, prirent les calices et les ciboires et, après en avoir arraché les pierreries, ils s’en servirent comme de coupes à boire… À Sainte-Sophie, ils firent entrer dans la nef des mulets et des chevaux, pour emporter les vases sacrés, l’argent et l’or qu’ils avaient arrachés de la chaire, du pupitre, des portes; quelques-unes de ces bêtes étant tombées sur le pavement qui était fort glissant, ils les percèrent à coups d’épées et souillèrent l’église de leur sang et de leurs ordures. Une fille publique s’assit dans la chaire patriarcale et y entonna une chanson obscène… Avec une fureur sauvage, ils violaient toutes les femmes, surtout les plus dignes de respect, les plus vertueuses, les plus innocentes, les religieuses consacrées à Dieu… Toute la ville n’était que désespoir, larmes, cris et gémissements”».19 En 1204, la violence des Croisés francs ne connût aucune borne. L’érotisme se transforma en véritable sadisme destrudinal et «les troupes de Boniface de Montferrat mirent à sac Thèbes puis Athènes où la bibliothèque fut dévastée, les livres brûlés ou jetés par les rues, et le trésor de la cathédrale dépecé et emporté par les pillards».20 Au contraire, en 1453, voilà que l’historiographie nous dit que l’Occident se fit le refuge des trésors culturels de Constantinople pour les soustraire à la vindicte turque, donnant ainsi naissance au fameux courant de l’humanisme renaissant! Ici, l’effet de miroir est complet, la réversibilité parfaite. Nous voilà bien loin de ce que notait le chroniqueur Robert de Clari, en 1204, lorsqu’il écrivait: «Alors vous eussiez vu abattre les hommes et prendre chevaux et palefrois, mulets et mules, et autre butin. Il y eut tant de morts et de blessés que c’était sans fin ni mesure».21 En 1453, les Occidentaux avaient déjà, semble-t-il, oublié le vandalisme dont ils avaient fait preuve deux siècles et demi plus tôt. Pas les Grecs: «Les Paléologues avaient déjà beaucoup fait pour reconstruire et donner un nouvel éclat à Constantinople qu’ils avaient trouvée, lorsqu’ils en avaient chassé les Latins, toute dévastée, les églises et les palais en ruine, des quartiers entiers réduits à des amas de cendres où l’on ne voyait que poutres calcinées. Les historiens grecs affirment que les incendies provoqués par les croisés en 1204, lorsqu’ils voulaient “asservir” la ville, avaient détruit près du tiers de la cité…»22

Cette stratégie psychique de refoulement devait entraîner une contre-partie particulièrement dommageable, en faisant d’une série d’événements fort conjoncturels, étalés entre 1204 et 1453, la base d’une structure régressive anxiogène pour le reste du devenir de la civilisation occidentale. Bien pire encore, car en plus de refouler la honte de 1204, l’Occident négligeait en plus le secours promis et non procuré à ces frères chrétiens réconciliés depuis le concile de Florence de 1439. Le bourreau de 1204 se croyait innocenté par la prise de 1453, la chute-écran finissant par transformer le dépit de soi en angoisse s’exprimant désormais par toute une série de délires paranoïaques qui meublent, encore pour nous aujourd’hui, le sens de l’Histoire. L’historiographie occidentale ne cesse de renvoyer à ce passage de la culpabilité en angoisse paranoïde. Ainsi, Élie Faure, dans L’art médiéval, rappelle que «cent ans après avoir pillé Jérusalem, ville infidèle, les Francs pillaient Byzance, ville chrétienne. L’Europe abat le rempart qui la garde contre l’Asie».23 Pour notre guide, Yerri Kempf, en tant que «citadelle extrême de l’Occident aux portes de l’Asie, Byzance était un symbole et sa prise signifie beaucoup plus qu’une simple bataille perdue».24 Faure et Kempf, dans le tragique destin de Byzance, reconnaissent tous deux une même signifiance historique, dans laquelle l’Occident tout entier fait figure de traître envers une Chrétienté menacée par un ennemi commun extérieur, l’antithèse musulmane. Nouveau Judas, l’Occident se sait désormais infidèle et apostat devant l’intégrité du Sarrasin. Vue sous cet angle, l’évolution de l’art militaire occidental prend un tour tout différent. L’historien britannique Michaël Howard écrit: «La destruction des murs de Constantinople par l’artillerie turque symbolise, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, la fin d’une longue période de l’histoire occidentale».25 Autour de cet événement-traumatique s’est articulé l’ensemble des diverses formes d’angoisse paranoïde que nous avons étudiées. L’événement de 1453 a fini par cristalliser toutes les peurs, terreurs et anxiétés qui s’élaboraient depuis 1204, entraînant à la fois l’implosion définitive de la Res Publica christiana aussi bien que l’incapacité chronique des Croisades à déverser l’agressivité occidentale dans une entreprise réussie de récupération de la Terre Sainte. Cette cristallisation est parfaitement reconnue par Paul Coles: «En règle générale, à mesure que l’on avançait vers l’ouest européen, les Ottomans étaient de plus en plus un objet de terreur et d’horreur. Leur avance apparemment irrésistible contribua au pessimisme profond et superstitieux qui imprégna la psychologie populaire de l’époque. Il est bien sûr d’autres facteurs qui jouèrent dans le développement de cette sensibilité morbide, particulièrement l’influence de la syphilis et de la peste, ainsi que cette atmosphère de fer et de soufre répandue par les fanatiques religieux, qui fut à la fois une cause et une conséquence de la Réforme».26

Bien sûr, de là à assimiler le sort de l’Occident à celui de Byzance la malheureuse, la transposition symbolique devenait facile. La perte de Constantinople vaudrait toujours moins que celle de la civilisation occidentale! Beaucoup considéraient déjà, comme André Siegfried au XXe siècle, que «la civilisation grecque, à la longue, s’est stérilisée: Byzance, qui l’a perpétuée, presque jusqu’à nous, en avait perdu l’inspiration initiale»27, et la Renaissance, l’Humanisme, vont chercher davantage cette inspiration initiale dans la propre tradition antique plutôt qu’à travers la restauration de ce fantôme oriental de l’Empire romain. Par contre, l’angoisse élaborée au cours du dernier siècle à Byzance va contaminer l’esprit de la civilisation occidentale. Bientôt, l’hospitalité médiévale, la convivialité encore forte au XIIIe siècle, les grandes espérances boccaciennes des lendemains de pestes, vont céder le pas à cette méfiance, toute byzantine, déjà exprimée par ce Grec du XIe siècle, Kékavménos: «Si un étranger vient dans ta ville, se lie avec toi et s’entend avec toi, ne te fie pas à lui: c’est au contraire alors qu’il faut rester sur tes gardes».28 Ainsi donc, dans les années 1560, un certain Matteo Bandello, «écrivain professionnel et auteur de récits divertissants, mais aussi un cosmopolite appartenant à la nouvelle espèce des observateurs européens, signa l’une des nombreuses épitaphes de la chrétienté. Les Turcs avaient réduit la chrétienté à n’être, selon lui, qu’“une partie de l’Europe, et cela grâce aux discordes entre les princes chrétiens qui s’aggravent de jour en jour”. Il les passait en revue et concluait: “Nous pouvons affirmer que peu d’époques ont connu des changements aussi brutaux que ceux auxquels nous assistons quotidiennement; comment cela finira-t-il, je ne saurais le dire, car il me semble que les choses vont de mal en pis et que la discorde entre les chrétiens est plus forte qu’elle ne l’a jamais été”».29 Et comme l’Occident hérite de cette paranoïa proprement byzantine, il hérite également de la réaction réflexe de l’état obsidional, la défensive agressive, l’emmurement qui, depuis le temps de l’Antiquité tardive avait été la solution favorisée et déployée obsessionnellement par Constantinople: «Si la situation stratégique de Byzance, à la jonction de l’Europe et de l’Asie, est remarquable, son assiette tactique à l’extrémité du cap formé par la Thrace orientale dans l’angle dessiné par la mer de Marmara et la Corne d’Or, ne l’est guère moins et, dès l’origine (330), est renforcée par des fortifications permanentes (rempart de Constantin), minutieusement entretenues et perfectionnées. Théodose II (408-450) lui donne, sur le front de terre et la rive sud de la Corne d’Or, une triple enceinte étagée, percée de 10 entrées, longue de 6 km et constituée par: un mur intérieur haut de 11 mètres, flanqué de 96 tours de 20 mètres, un mur extérieur de 8,50 m, dont les tours sont au droit du milieu des courtines du premier, un fossé large de 15 à 20 mètres, bordé d’une contre escarpe maçonnée. Anastase (491-518) complète ce système par les “longs murs qui barrent, à 60 km de la cité, toute la largeur du cap thrace (75 km). Au VIIe siècle, un mur détaché de l’enceinte principale enveloppe le faubourg de Blachernes. Trente fois assiégée en 1,000 ans, Byzance ne sera, avant sa chute finale, forcée qu’une seule fois: par les Croisés d’Occident en 1204».30

Et puisque ces efforts compulsifs à dresser des murs afin de résister à l’avance d’envahisseurs successifs finirent par les épuiser, il n’est pas étonnant que les Byzantins en vinrent, à la fois, à perdre l’inspiration initiale grecque et à renouveler les capacités adaptatives de la civilisation chrétienne-orthodoxe face aux défis présentés aussi bien par l’Orient que par l’Occident. C’est ce qui fait écrire par Toynbee: «On insinue généralement que les Turcs musulmans donnèrent le coup de grâce à une société déjà accablée par l’invasion chrétienne d’Occident, déguisée d’une manière impie du nom de quatrième Croisade et qui priva Byzance de la présence d’un Empereur pendant plus d’un demi-siècle (1204-1261 apr. J.-C.). Mais cet assaut latin, tout comme le turc qui suivit, fut de source étrangère à la société qui en fut victime. Si nous devions nous contenter de borner là notre analyse, nous aurions à rendre un verdict de meurtre sur une liste de morts que nous avons jusqu’ici invariablement identifiées comme des suicides…»31 Bien sûr, Toynbee ne se satisfait pas de la thèse du meurtre par des puissances extérieures qui distriburaient des coups de grâce qui expédient les civilisations au royaume du souvenir et des manuels scolaires. C’est par une crise interne, le conflit romano-bulgare de 977-1019, que l’historien britannique date le début du temps de troubles qui devait accélérer la décadence de la civilisation byzantine et sa substitution par un État universel ottoman géré par des collaborateurs d’élite, les Grecs Phanariotes. Pourquoi s’étonner? G. Walter ne faisait-il pas remarquer: «Retenons… que, pendant que l’empire byzantin recevait son coup de grâce, les habitants des beaux quartiers de Constantinople dormaient d’un sommeil paisible».32 Cette insouciance, qui contraste avec le commun peuple qui se précipite dans la basilique Sainte-Sophie prier l’intercession céleste, n’annoncerait-elle pas cette apathie des princes occidentaux? «On peut dire qu’en ces années décisives l’Occident manqua à sa mission, juge René Grousset; les nations européennes, par égoïsme et paresse intellectuelle, “suicidèrent l’Europe”».33 D’où que les appels à la croisade du pape Pie II et du cardinal Bessarion n’éveillèrent aucun sérieux écho, pas plus que jadis, lors du concile de Florence, l’appel du basileus Jean VIII Paléologue ou, celui plus récent et encore audible par son cadavre, du dernier empereur, Constantin XI Dragasès.

Avant donc de considérer, sous ce nouvel éclairage du souvenir-écran, l’angoisse paranoïde occidentale, il faut donc remonter au vrai traumatisme, à la culpabilité, l’auto-humiliation portée par le détournement de la IVe Croisade, en 1204. Ou, devrions-nous plutôt dire, des deux détournements: d’abord la déviation militaire des armées occidentales de la Terre Sainte vers Constantinople; ensuite du détournement spirituel, affectif, de la guerre contre les Infidèles, profanateurs des Lieux-Saints pour les richesses matérielles de la capitale de l’Empire d’Orient, avec ses trésors de reliques appartenant à la plus ancienne hagiographie et qui furent volés, spoliés et écoulés dans le plus simoniaque de tous les commerces de l’histoire chrétienne.

La déviation d’abord, ne fut pas un accident de parcours ni un acte de piraterie improvisé, la dépossession d’une entreprise noble, religieuse, par un petit groupe de profiteurs qui serait parvenu à s’imposer à l’ensemble des Croisés. Elle est bien le produit d’une planification d’intérêts hautement calculés et propres à l’empire thalassocratique de Venise qui voulait récupérer le port de Zara et ses privilèges commerciaux dans les eaux grecques. Mais il y a également des intérêts de pouvoir en jeu, ceux du prince byzantin Alexis, prétendant au trône qu’occupe son oncle Andronic. Dans le jeu des tractations entre parties en présence, les enchères montent, surtout après la prise de Zara sur la côte croate, en mer Adriatique, le 15 novembre 1202: «Ces dissensions reprirent, plus violentes encore, quand arriva la réponse du jeune Alexis et de Philippe de Souabe. Les messagers, revenus d’Allemagne vers le 1er janvier 1203, rapportaient de magnifiques propositions: si Alexis était rétabli par les croisés dans son héritage, il ramènerait l’empire grec en l’obédience de Rome, donnerait deux cent mille marcs et des vivres à l’armée, lui fournirait pendant un an dix mille hommes pour la campagne d’Égypte et entretiendrait toute sa vie durant 500 chevaliers en Terre Sainte. Sur ces propositions toute l’armée, clercs et laïques, même les abbés cisterciens se trouvèrent divisés: les uns refusaient de s’attaquer à des chrétiens et voulaient aller directement en Syrie; les autres déclaraient que l’on ne pouvait rien faire en Syrie et que c’était une chance inespérée pour la croisade, qui ne pouvait réussir que par l’Égypte ou la Grèce. Finalement l’accord fut conclu avec le jeune Alexis. Mais il fut suivi d’une série nouvelle de défections…»34

Les Croisés levèrent donc les voiles, mais en route pour Constantinople qu’ils s’emparèrent, une première fois, le 17 juillet 1203. Andronic s’enfuit et le jeune et beau Alexis prit sa place. Pour le moment, la déviation n’était pas trop grave puisqu’il s’agissait, après tout, d’expulser un usurpateur et de restaurer le trône à son légitime propriétaire. Mais une fois réinstallé, Alexis oublia ses concessions des mauvais jours pour se montrer toujours de moins en moins généreux envers ses bienfaiteurs. Puis, Alexis IV se retourna carrément contre les Croisés, les Grecs leurs étant hostiles, les intrigues de palais se multiplièrent. La guerre reprit. Alexis Doucas, dit Murzuphle, trahît le jeune basileus après six mois de règne seulement et le fit emprisonner, puis assassiner. Alors les Croisés considérèrent que tout était à recommencer. Pour une seconde fois, ils reprirent d’assaut les murs de Constantinople. Ils n’avaient d’ailleurs plus le choix car, pour la première fois de leur histoire, leur situation était véritablement devenue obsidionale: «La mort d’Alexis IV avait provoqué un grand désarroi parmi les croisés. Celui qu’ils étaient venus rétablir dans ses droits et qui devait leur fournir aide pécuniaire et secours en hommes, disparaissait après s’être retourné contre eux; tout ce qu’ils attendaient de leur victoire leur échappait; et par suite de l’hostilité des Grecs, leur position devenait particulièrement difficile: ils manquaient de vivres, ils n’avaient aucune sécurité sur terre ni sur mer, et ils ne pouvaient se retirer sans courir un grand danger du fait des vaisseaux grecs. Dans cette situation également menaçante qu’ils voulussent rester ou s’en aller, les barons prirent le parti désespéré de tenter de reprendre Constantinople; ils furent soutenus dans leur dessein par le clergé, qui déclara aux pèlerins que “la bataille était droite et juste”, puisqu’ils voulaient punir le meurtre d’Alexis IV et remettre l’empire en l’obédience de Rome».35

Cette fois-ci, il n’y eut pas de quartier. La ville fut reprise par les Croisés qui s’y livrèrent à un extraordinaire pillage, du 12 au 15 avril 1204. Le comte de Flandre, Baudouin, finit par être couronné empereur de Constantinople (9 mai) tandis que Théodore Lascaris fonda l’empire grec de Nicée (en juin) et Michel Ange répliqua par la fondation d’un État grec à Épire (vers octobre). Peu après, le tsar des Bulgares, Kalojean, défaisait l’armée des Croisés à Andrinople (1205) et capturait l’empereur Baudouin qui mourut en captivité. Dès lors, ce ne fut plus qu’une suite de guerre, d’assassinats et de crises de succession autour des capitales des morceaux démembrés de l’ancien Empire d’Orient jusqu’en 1261, quand Michel VIII Paléologue, avec l’assistance militaire des Génois, ennemis commerciaux des Vénitiens, reprit Constantinople (25 juillet) et mit historiquement fin à l’éphémère Empire latin de Constantinople.

Le détournement spirituel de la Croisade fut autrement dommageable, surtout que l’expérience historique s’avéra désastreuse sur le plan politique et amplifia les rivalités viscérales entre groupes chrétiens livrés les uns contre les autres dans une entreprise plus que douteuse. L’esprit avec lequel ils s’étaient engagés dans la Croisade ne paraissait déjà pas clair, mais c’était là l’esprit des trois croisades précédentes: «Dans cette grande famille qu’était alors la société féodale, les liens de parenté et de vassalité, la fraternité d’armes lui avaient permis de gagner de proche en proche. Beaucoup, certes, s’étaient décidés par conviction religieuse, dans le dessein de délivrer Jérusalem, et pour gagner les indulgences accordées par le pape. Les uns, qui avaient déjà pris part à la croisade dix ans auparavant, voulaient achever ce qui avait été fait; d’autres songeaient à renouveler les exploits de leurs ancêtres, ou à faire succéder, comme dans les romans du Graal, les “chevaleries célestielles” aux chevaleries terriennes. Des sentiments profanes et mondains y eurent aussi leur part: le goût de l’aventure, sans doute, et l’amour du gain. Et le point d’honneur chevaleresque, le désir de mériter aux yeux des dames durent déterminer nombre de ceux qui prirent la croix, dont beaucoup, au moment d’accomplir leur vœu, regrettèrent de s’être engagés à la légère dans une si périlleuse affaire».36 Il y avait, bien entendu, de l’esprit du christianisme qui faisait (idéalement) de chaque croisé un pèlerin en arme, sinon un moine combattant. Mais il y allait aussi de l’esprit courtois qui régnait à l’époque, de cette Cortezia où les vertus du preux témoignaient de la haute valeur de l’Amour qu’il portait à sa Dame. On ne peut donc considérer trop vite la IVe Croisade et le saccage de Constantinople comme seuls effets d’une rapacité machiavélique. Longnon rappelle que, déjà lors de la prise de Zara, en 1202, «des scrupules religieux détournèrent certainement une partie de ceux qui s’étaient embarqués à Venise: ils cherchèrent à faire prévaloir l’interdiction du pape et n’y ayant pas réussi, ils quittèrent l’armée».37 On a vu que les futurs dirigeants de la croisade albigeoise (1209), Simon de Montfort et le prédicateur cistercien Arnaud-Amaury, avaient pris la tête de l’opposition au détournement de la Croisade vers Zara. De même, le puissant pape, Innocent III, «se montra aussi opposé à l’expédition de Constantinople. Il s’efforça d’en détourner les croisés; il leur interdit d’attaquer de nouveau une terre chrétienne. Mais c’était un veto de principe. Il craignait surtout les dangers de l’entreprise: suivant Gunther, confident de l’abbé de Pairis, il aurait souhaité la prise de Constantinople par les croisés sans effusion de sang, mais il redoutait un désastre; il préférait donc user de diplomatie avec l’empereur Alexis III, inquiet des projets des pèlerins, et peser sur lui par cette menace pour arriver aux mêmes fins de l’union des Églises et de l’aide byzantin à la croisade».38 Mais il était trop tard. L’absence de princes prestigieux de toute l’Europe, de figures couronnées tels Philippe-Auguste de France ou Jean sans Terre d’Angleterre, (l’empereur germanique était alors un enfant, le futur indocile Frédéric II Hohenstauffen, dont le pape était le tuteur légal), laissaient la croisade entre les mains de gens qui s’en servaient pour l’orgueil de leur cité, tel l’habile doge vénitien Enrico Dandolo, et les chroniqueurs de la croisade, «Geoffrey de Villehardouin, Robert de Cléry, Hugues de Berzé, ne cachent pas que trop de leurs compagnons, se faisant gagner par la convoitise, enfreignirent les ordres formels, commirent d’“horribles péchés” et “mirent Dieu en oubli”, attirant sur eux tous la colère du Seigneur, qui “commença à les moins aimer”».39 Quoi qu’il en soit, la culpabilité était ancrée dans l’esprit des témoins, complices de ou impuissants à empêcher l’irrémédiable de se produire: «Quelques-uns crièrent aussitôt au scandale et disaient craindre la colère de Dieu: “[…] et nous sommes tous coupables/ à cause des églises brûlées et des palais / où je vois pêcher clercs et laïcs”. Et de rappeler qu’il n’était peut-être pas trop tard pour que la croisade soit au service du Christ: “[ …] et si l’armée ne porte pas secours au Sépulcre / nous serons encore plus coupables devant Dieu / car, en péché tournera le pardon, / si la conquête ne progresse pas là-bas”».40

La foi religieuse ne fut pas la seule abusée par la déviation spirituelle de la Croisade. Il y eut également la Cortezia, l’esprit courtois tout neuf, tout bourgeonnant d’une sève littéraire qui circulait le long des routes et des fleuves d’Occident. On ne peut pas nier que la Cortezia ait sa part à l’origine de la Croisade. À la cour de Champagne où régnait Marie de France, fille d’Aliénor d’Aquitaine protectrice des troubadours occitans et des conteurs romanciers de Bretagne, la fine fleur de la jeunesse chevaleresque s’entraînait dans des tournois ou montrait sa valeur sous le regard de dames fort à l’honneur. Thibaud III, l’époux de Marie, âgé dans la vingtaine et mort prématurément en 1201, était pressenti comme pouvant diriger la Croisade que l’on préparait alors. De plus, le sort malheureux du prince Alexis l’Ange, «dépossédé de son empire émut ces chevaliers dont l’idéal était la défense du faible et de l’opprimé».41 On comprend mieux leur déception quand, restauré, l’opprimé romanesque, le faible devenu fort et très pragmatique, se détourna de ses anciens défenseurs et se trouva à nouveau, renversé par une intrigue de palais.

Mais la Cortezia, ce n’était pas seulement de jeunes et preux chevaliers au sang bouillonnant. C’était aussi, sinon plus encore, les troubadours sensés chanter leurs exploits au combat et leur générosité dans la victoire. Ils se faisaient des agents de propagande des Croisés avant de devenir la conscience culturelle des vainqueurs de Constantinople, tel ce Raimbaut de Vacqueyras qui recommanda au nouvel empereur franc Baudouin «de se montrer généreux et preux» et de ne pas oublier «la lutte à mener contre les ennemis de l’empire et contre les Turcs, le Saint Sépulcre à délivrer. Toute la tâche guerrière qu’il lui reste à remplir et qu’il ne doit pas oublier dans les délices de Constantinople, la mollesse voluptueuse des bains et le charme de séjour dans ses palais magnifiques: conseil pressant, qui comporte une ombre de critique».42 Mais Baudouin, époux de Marie de Champagne, sœur de ce Thibaud déjà mentionné et donc belle-sœur de Marie de France, était un époux digne d’une Cour d’Amour: «…Nicétas fait de lui un éloge qui a du prix dans la bouche d’un adversaire: “C’était, dit-on, un homme pieux et vertueux: vivant séparé de sa femme, il n’avait de regard pour aucune autre; il se montrait assidu aux offices divins, généreux envers les nécessiteux et déférent avec ceux qui n’étaient pas de son avis”. Le malheur ne devait d’ailleurs pas tarder à le toucher. Sa femme, Marie de Champagne, qui avait pris la croix avec lui, n’avait pu le suivre parce qu’elle était enceinte; une fois relevée, elle s’était embarquée à Marseille pour Âcre, ou, peu après son arrivée, des messagers vinrent lui porter la nouvelle que Constantinople était prise et Baudouin élu empereur. Elle se prépara alors à le rejoindre; mais elle tomba malade et mourut le 9 août 1204. L’annonce en parvint deux ou trois mois après à l’empereur, qui attendait l’arrivée de sa jeune femme, et le plongea dans le deuil, ainsi que toute la cour».43 Peu après, il était vaincu à son tour par les Bulgares à Andrinople, héritant des vieux conflits internes byzantins, et paya «sa dette charnelle tandis qu’il était en prison», il entra ainsi dans la légende sous les traits d’un prince martyrisé, mutilé ou assassiné par lâcheté et jalousie.44 Les intérêts pragmatiques l’emportèrent donc et la courtoisie revint, écœurée sans doute, des rivalités intestines et mesquines entre croisés, préfigurant ce que sera l’apathie des princes occidentaux à la veille de la chute de 1453.

Jean Delumeau a raconté l’état d’esprit de l’Europe au siècle suivant la prise de Constantinople par les Turcs: «En Hongrie, l’avance turque provoqua la panique. Après la défaite de Mohacs, une bonne partie de la population de Bude (ville de 8,000 habitants) prit la fuite. Les paysans de la plaine s’efforçaient de cacher leurs enfants quand les Ottomans arrivaient dans un village. Dans la partie du pays occupée par les envahisseurs, de 5 à 10% des habitants auraient péri. On assurait en Allemagne que le sultan, après sa victoire à Mohacs, avait fait planter devant sa tente 2,000 têtes en guise de trophées et que 80,000 prisonniers avaient été massacrés. À Vienne, on attendait avec terreur l’arrivée des barbares. Lorsque les Turcs “homicides et incendiaires” entrèrent à Linz en 1529…, les Strasbourgeois s’affolèrent. Dans l’empire, récits et images dramatiques entretenaient la peur. Les gravures d’E. Schœn (1530) montraient des marchés turcs où l’on vendait des prisonnières chrétiennes nues, et des enfants empalés ou coupés en deux par les soldats du sultan. Les appréhensions allemandes expliquent qu’en dépit des défiances réciproques, des marchandages et des retords, les princes de l’empire, catholiques et protestants, aient vaille que vaille fourni, à leur souverain les secours financiers et militaires dont il avait besoin pour faire face au danger turc. En Allemagne, l’infidèle est aux frontières. Mais en Espagne il est dans les murs mêmes de la cité chrétienne, prêt à pactiser avec les Barbaresques survenant à l’improviste…»45 Une véritable guerre civile couvait à l’intérieur de la civilisation toute entière. Dans un plaidoyer prêchant la fin des hostilités entre les nations chrétiennes prononcé en 1559 par le savant et penseur politique français Louis Le Roy, ce dernier implorait la mémoire: «Rappelez-vous jusqu’où s’étendait jadis la chrétienté et combien de pays ont été aujourd’hui abandonnés aux Turcs victorieux, qui sont les maîtres de l’Afrique du Nord et des Balkans, et ont assiégé Vienne. Pendant ce temps, comme en réponse aux prières mahométanes, l’Europe s’est plongée dans son propre sang. Quel aveuglement! Si vous ne voulez pas m’écouter, entendez la voie de notre mère Europe: “Moi qui depuis cent ans ai fait tant de découvertes, et même de choses inconnues des anciens - de nouvelles mers, de nouvelles terres, de nouvelles espèces d’hommes, de nouvelles constellations; avec l’aide espagnole j’ai découvert et conquis ce qui représente un Nouveau Monde. Mais si grandes soient ces choses, dès l’instant que surgit la pensée de la guerre, les meilleurs des arts de la vie sont réduits au silence, et je suis enveloppée de flammes et déchirée en morceaux. Épargnez-moi de nouvelles épreuves, honorez les arts de la paix, des lettres et de l’industrie; vous serez récompensés par la mémoire reconnaissante de l’humanité.»46 Mais l’état obsidional savait où se ressourcer. Bien qu’«au cours des Croisades, la chevalerie occidentale subit des pertes bien plus lourdes que celles qu’elle avait pu jusqu’ici connaître sur tous les champs de bataille de l’Occident»47, «les historiens du monde oriental n’ont jamais oublié les pyramides de crânes édifiées par Tamerlan en Iran; elles sont, à leurs yeux, demeurées comme le témoignage inoubliable des méthodes de guerres nomades».48 La gravité de la menace apparaissait donc tellement écrasante, si oppressante, que la réaction se figea dans une attente défensive: «Il fallait la longue et amère expérience du conflit malheureux avec les Ottomans, pour que se manifestât, au cours du XVIe siècle, une stratégie plus défensive et plus réaliste, qu’illustre le système de fortifications créé par Ferdinand Ier dans les possessions des Habsbourg en Hongrie».49 Un creuset psycho-collectif s’établissait par lequel, pendant des siècles à venir, la dynastie Habsbourg allait puiser sa raison d’être historique comme gardienne du «cordon sanitaire» face aux poussées turco-mongoles: «Lorsque l’Empire ottoman commença à donner des signes de renouveau vers le milieu du XVIIe siècle, les Habsbourg prirent la précaution d’établir une administration militaire spéciale le long de la frontière litigieuse méridionale de la partie autrichienne du royaume de Hongrie. Des soldats-colons serbes et croates furent installés dans ces régions, organisés en régiments et exemptés des impôts ordinaires. Se rattachant à ces centres de colonisation, une importante communauté serbe, profondément loyale, se constitua en Hongrie du sud, où elle bénéficia d’une autonomie particulière sous l’administration d’évêques orthodoxes et du patriarche serbe».50

Que la réaction fût plus symbolique que pratique, qu’il y eût développement stratégique d’un réseau de défenses (contre les Turcs et contre tout le monde, tout ennemi potentiel) plutôt que l’organisation d’une véritable croisade, guerre sainte d’anéantissement de l’Infidèle, le véritable coup, c’était à la civilisation sœur qu’il était porté. Fernand Braudel, que l’on ne peut accuser de succomber à des dates faciles de périodisation, écrivait dans son très beau livre, Le modèle italien: «En direction de Byzance, le coup décisif a été porté en 1204, lors du détournement de la quatrième croisade, au cours de cette “orgie du capitalisme” qui a mené à la prise de Constantinople et, plus encore, l’a suivie. …en fait, jusqu’en 1453, son déclin s’est poursuivi lentement, dans la mesure où l’énorme ville reste longtemps encore sur le chemin des trésors d’Asie et de ce que l’on donne pour les obtenir en retour. Ainsi s’est maintenu sa prospérité. Mais cette prospérité les marchands italiens, vénitiens et génois surtout, l’ont captée à leur profit. En 1348, les douanes génoises de Péra ont un revenu de 200,000 sous d’or, alors que n’entrent dans les douanes impériales de Constantinople que 30,000 sous d’or seulement!»51 Il ne s’agissait donc pas seulement d’un coup porté dont la victime pouvait se remettre après une période plus ou moins longue de convalescence. Il s’agissait bien du commencement d’une longue asphyxie économique qui entretenait la destrudo de Byzance: «Donc, à partir de 1395, Constantinople, exploitée par l’étranger, n’est plus sur le chemin multiple des richesses lointaines. Tout s’y détériore plus vite que par le passé. la ville se dépeuple, ses habitants s’appauvrissent, les édifices s’effondrent. Et la monnaie ne cesse de se déprécier, les pièces d’or d’Italie font prime sur l’hyperpère… D’ailleurs Génois et Vénitiens fabriquent de la fausse monnaie - hyperpères de Péra, de Crète, de Nègrepont -, s’emparent des revenus publics, surveillent les marchés du blé et de l’or… Plus de commerce et plus d’industrie. L’acclimatation du mûrier et du ver à soie en Italie et la précieuse industrie textile qui en est résultée ont mis fin à l’ancien et fructueux privilège de la soie qui avait fait la fortune de Byzance…»52 C’est pendant que les mains occidentales resserraient de plus en plus leur étreinte autour de la gorge de Constantinople, entre 1204 et 1453 que se développa l’angoisse paranoïde occidentale, et ce développement n’est pas étranger à cette suffocation lente, quand Venise et Gênes, dans leur rivalité commerciale séculaire tenaient le rôle de garot. Leur attitude dans la tragédie byzantine - et occidentale -, annonce déjà ce que seront l’arrogance et la rapacité du capitalisme des siècles futurs: «Que les Italiens ne soient pas sensibles à cette détresse qui les favorise, mais les condamne aussi à brève échéance, c’est un fait assez étrange. Mais l’histoire est pleine de faits étranges. Ce qui compte pour le marchand, ce n’est pas le “futurible”, c’est le présent, ce que l’on tient dans ses mains, les affaires, les marchés, le contrôle des routes où tout aboutit, quel que soit le délabrement politique ou économique…»53 À plus forte raison la conscience collective d’une civilisation!

De sorte que l’Occident, lâchant enfin sa proie économique, laissa tomber Constantinople sitôt sa soumission religieuse arrachée. Méhémet II, sabre au clair, put raser ce qui restait encore debout de l’antique Empire romain d’Orient. La civilisation occidentale s’en lavait les mains et se revêtit de la lâche innocence de Ponce Pilate. Et comme Ponce Pilate serait mort dans les pires souffrances - selon les légendes apocryphes -, l’Occident s’adressa à lui-même sa propre note de frais… et les armées commencèrent à s’affronter dans un schisme social et psychologique sans fin: «Durant la guerre de Cent Ans, remarque Jean Perré, les rois de France n’ont jamais eu simultanément plus de 40,000 hommes sous les armes; en 1522, François Ier en a 80,000 et en 1640, Louis XIII, 180,000».54 La progression constante est symbolique de la multiplication des conflits internes et des guerres externes. D’ennemi de la veille, source de tant d’angoisses, le Sultan devint bientôt un partenaire diplomatique indispensable. Au XIXe siècle, Burckhardt note que «quelque grande et quelque fondée que fût la terreur inspirée par les Turcs, il n’y a guère eu de gouvernement considérable qui n’ait recherché l’appui compromettant de Mahomet II et de ses successeurs contre d’autres États italiens. Les princes se croyaient réciproquement capables de pactiser avec le musulman, et l’entente avec les Turcs paraissait toujours possible, même quand elle n’était pas réelle…»55 Même les papes ne se gênèrent pas pour spéculer sur les relations entre les princes occidentaux et le sultan ottoman: ils «s’approprient l’argent versé par toute la chrétienté pour subvenir aux frais d’une expédition contre les Turcs, et profanent les indulgences promises aux donateurs en faisant des spéculations à leur profit. Innocent VIII s’abaisse à devenir le geôlier du prince fugitif Dschem, moyennant une pension annuelle que lui payera Bajazet II, le frère du prisonnier, et Alexandre VI appuie à Constantinople les démarches faites par Ludovic le More pour décider les Turcs à attaquer Venise (1498), sur quoi cette ville, d’accord avec le roi de France, le menace d’un concile. On voit que la fameuse alliance de François Ier et de Soliman II n’était rien de nouveau, rien d’extraordinaire dans son genre».56 Comment prendre ensuite au sérieux les vœux de croisade anti-turque? Le Sultan n’était-il pas désormais un partenaire à part intime dans les affaires européennes? Le service moral qu’il rendait, en effaçant par sa conquête de Constantinople la honte et la gêne de l’outrage de 1204, méritait bien qu’on l’insèra, sérieusement, dans la diplomatie occidentale. L’agressivité refoulée pourrait toujours générer des conflits intestinaux, peu importe, la «puissance occidentale menacée, se met en rapport avec le conquérant asiatique venu de l’Orient et lui laisse carte blanche, parce qu'elle-même ne peut se défendre contre le mouvement enveloppant que dessinent autour d’elle les puissances qui la touchent de près qu'en provoquant un contre-mouvement descendant aux frontières opposées. Ce sera là la conséquence de la lutte de la France et de la maison des Habsbourgs. Elle mettra en valeur des principes stratégiques dont on ne pourra plus faire abstraction. L’histoire de l’Europe va donc s’écarter de cette conception occidentale basée sur l’élément religieux et qui l’ont jusqu’ici déterminée».57 Et pour le siècle à venir, jusqu’à la bataille de Lépante (1571), voire même jusqu’au second siège de Vienne (1683), la présence turque manipulera la tension de l’angoisse paranoïde à l’intérieur des murs de la cité assiégée occidentale, désormais morcelée en autant de paroisses prêtes à pactiser avec l’ennemi extérieur pour se hisser aux commandes de la Cité. Jusqu’où pouvait avancer Charles Quint vers Soliman quand François Ier profilait son ombre derrière son dos? «La Méditerranée toute entière gémit sous le joug des Turcs et l’Alliance franco-turque n’était vraiment pas faite pour repousser plus loin vers l’Orient les frontières de l’Occident; au contraire elle donna au Sultan l’occasion de les rapprocher davantage. Lorsque l’empereur Charles débarqua sur le rivage de Tunis, il ne put même pas caresser l’espoir de mener à bien cette expédition sans sentir une menace dans son dos. François se considérait déjà comme assez fort pour rompre ses chaînes; d’accord avec le sultan Soliman, il reprit et par terre et par mer cette lutte dont l’Italie demeurait l’enjeu. Ce fait d’être toujours prêt à combattre est un des traits marquants de ce siècle qui a répudié toutes les traditions».58

Notes II(I)
  1. Y. Kempf. op. cit. p. 72.
  2. Y. Kempf. ibid. p. 81.
  3. Cité in M. P. Gilmore. op. cit. p. 38.
  4. D. de Rougemont. Vingt-huit siècles d'Europe, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1961, p. 71.
  5. Cité in P. Coles. op. cit. p. 100.
  6. Cité in Y. Kempf. op. cit. p. 72.
  7. D. Fernandez. L'arbre jusqu'aux racines, Paris, Grasset, réed. Livre de poche, Col. Biblio-essais #4163, 1972, p. 48.
  8. M. Schur. La mort dans la vie de Freud, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque de l'Inconscient, 1975, pp. 150 et 151.
  9. G. Walter. La ruine de Byzance 1204-1453, s.v., Club des Éditeurs, s.d. p. 1.
  10. P. Coles. op. cit. p. 16. L'utilisation du concept de souvenir-écran, dans le cadre de l'histoire de Constantinople n'est pas originale. Déjà Emmanuel Berl l'utilisait à propos de la bataille de Poitiers qui, en 732, aurait vu les Francs de Charles Martel bloquer définitivement l'avance des Musulmans en Europe. Or, les chroniques de l'époque sont relativement discrètes sur la célèbre bataille. «Tout se passe donc, écrit M. Berl, dans l'Europe latine et dans l'Europe grecque, dans le monde arabe, comme si la bataille de Poitiers n'avait marqué que la fin, d'ailleurs obscure, d'un de ces raids habituels aux cavaliers arabes, où l'on s'intéresse moins au terrain conquis qu'au butin rapporté». E. Berl. Les impostures de l'histoire, Paris, Grasset, 1959, p. 93. Plus loin, il suggère une hypothèse construite sur l'idée de souvenir-écran, en supposant que la véritable bataille décisive fut le siège de Constantinople que l'empereur Léon l'Isaurien parvint à faire lever permettant de retarder la chute finale de sa capitale. «C'est pourquoi tout ce que nous disons habituellement de la bataille de Poitiers paraît inexact et faux si on le lui applique, mais vrai et incontestable si on l'applique à la bataille de Constantinople. Tout se passe comme si, par un transfert familier aux psychanalystes, nous avions substitué Charles Martel à Léon III, l'émir Abd-er-Rhâman au calife de Damas, le raid sur la Guyenne au blocus du Bosphore. Le mythe de Poitiers révèle comme un lapsus ou comme un rêve, les refoulements de l'Europe occidentale quand il s'agit de Byzance et de son empire». ibid. p. 105. Le souvenir-écran 'apparaît encore plus vrai lorsqu'il s'agit de confronter 1453 à 1204.
  11. F. Babinger. op. cit. pp. 89-90.
  12. Cité in G. Walter. op. cit. p. 317.
  13. F. Babinger. op. cit. p. 103.
  14. Une condensation similaire a été rapportée par Marc Ferro à propos de l'enseignement de l'histoire en Pologne, lorsque sous la tutelle soviétique, les manuels scolaires confondaient le massacre du faubourg de Praga, à Varsovie, par les troupes du général russe Souvorov venu écraser la révolte nationale de Kosciuszko avec «la répression anti-ouvrière» par les troupes polonaises fascisantes du général Pilsudski le 12 mai 1926. Et Ferro d'ajouter: «que Praga ne joua pas un rôle particulier dans cette histoire…» M. Ferro. Comment on raconte l'histoire aux enfants, Paris, Payot, 1981, pp. 218-219. Une différence de taille cependant, dans le cas polonais, la désinformation idéologique est à l'origine de la condensation. Dans le cas qui nous occupe ici, c'est par le travail de l'inconscient collectif que la condensation s'est effectuée. Aussi, la supercherie soviétique saute-t-elle aux yeux de la critique, alors que la confusion de 1204/1543 passe encore souvent inaperçue.
  15. J. Heers. Chute et mort de Constantinople, 1204-1453, Paris, Perrin, Col. Pour l'histoire, 2005, p. 117.
  16. J. Heers. ibid. p. 19.
  17. J. Heers. ibid. pp. 255-256.
  18. J. Heers. ibid. p. 42.
  19. J. Heers. ibid. pp. 137-138.
  20. J. Heers. ibid. pp. 139-140.
  21. Cité in J. Heers. ibid. p. 97.
  22. J. Heers. ibid. p. 192.
  23. É. Faure. Histoire de l'art t.2: l'art médiéval, Paris, Livre de poche, Col. Art #1929, 1964, p. 204.
  24. Y. Kempf. op. cit. p. 72.
  25. M. Howard. La guerre dans l'histoire de l'Occident, Paris, Fayard, réed. Col. Pluriel #8543, 1988, p. 42.
  26. P. Coles. op. cit. p. 145.
  27. A. Siegfried. L'âme des peuples, Paris/Montréal, Hachette/Cercle du Livre de France, 1950, p. 147.
  28. Cité in J. Delumeau. op. cit. 1978, p. 44.
  29. J. Hale. La civilisation de l'Europe à la Renaissance, Perrin, Col. Tempus #29, 1998, p. 6.
  30. J. Perré. La guerre et ses mutations, Paris, Payot, Col. Bibliothque historique, 1961, p. 115, n. 1.
  31. A. J. Toynbee. L'Histoire, un essai d'interprétation, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des Idées, 1951, p. 292.
  32. G. Walter. op. cit. p. 328.
  33. R. Grousset. L'empire du Levant, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1946, p. 629.
  34. J. Longon. L'empire latin de Constantinople, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1949, p. 33.
  35. J. Longon. ibid. p. 44.
  36. J. Longon. ibid. pp. 23-24.
  37. J. Longon. ibid. p. 33.
  38. J. Longon. ibid. p. 34.
  39. J. Longon. ibid. p. 47.
  40. J. Heers. op. cit. p. 110.
  41. J. Longon. op. cit. p. 31.
  42. J. Longon. ibid. p. 66.
  43. J. Longon. ibid. pp. 66-67.
  44. J. Longon. ibid. pp. 87-88.
  45. J. Delumeau. op. cit. 1978, p. 266.
  46. Cité in J. Hale. op. cit. p. 7.
  47. H. Stegemann. La Guerre, t.1, Paris, Payot, 1946, p. 249.
  48. H. Stegemann. ibid. p. 284.
  49. P. Coles. op. cit. p. 100.
  50. P. Coles. ibid. p. 192.
  51. F. Braudel. Le modèle italien, Paris, Flammarion, Col. Champs # 612, 1994, pp. 22-23.
  52. F. Braudel. ibid. p. 24.
  53. F. Braudel. ibid. p. 25.
  54. J. Perré. op. cit. p. 267.
  55. J. Burckhardt. Civilisation de la Renaissance en Italie, t. 1, Paris, Plon, réed. Livre de poche, Col. Art # 2001, 1958, p. 146.
  56. J. Burckhardt. ibid. p. 147.
  57. H. Stegemann. op. cit. p. 321.
  58. H. Stegemann. ibid. pp. 362-363.

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Jean-Paul Coupal.
La cité assiégée, vol. 2,
pp. 287-303.













(À gauche) Innocent III pape durant la chute de Constantinople en 1204 et
(à droite) Nicolas V, pape lors de la chute de Constantinople en 1453

MORALISATION
I.1 LE DÉTOURNEMENT DE LA IVe CROISADE Lorsque le pape Urbain II, en 1095 au concile de Clermont, prêcha la croisade pour libérer la Terre Sainte de l’occupation des Infidèles, il entrevoyait déjà le danger que la menace des Turcs seldjoukides ou petchénègues faisaient peser sur la Chrétienté. De plus, une aide militaire substantielle à Byzance permettrait peut-être de réconcilier une Église chrétienne déchirée depuis le schisme de 1054. Les résultats de la première croisade allèrent dans une direction bien différente de ce qu’attendait le pape: «Dans le Proche-Orient, la situation de l’empire byzantin se trouvait consolidée territorialement, l’ouest et une partie du sud de l’Asie Mineure ayant été récupérés par lui; mais les contacts plus nombreux, plus étroits avec les Latins, rendus inévitables par la croisade et par ses suites, allaient introduire dans la vie de l’empire des causes nouvelles de troubles. De plus, l’Église grecque voyait diminuer son influence sur les Chrétientés de Syrie et de Palestine, où prédomina l’obédiance romaine. Provisoirement les Turcs et le califat d’Égypte perdaient leurs positions sur la côte est de la Méditerranée. La papauté remportait un succès: les patriarcats de Jérusalem et d’Antioche étaient occupés par des Latins et passaient sous son autorité, avec toute la hiérarchie ecclésiastique réorganisée en Palestine et en Syrie…»1 Succès pour les uns, nouvelles menaces pour les autres; et le schisme demeura entre les deux Églises. L’empire byzantin finit par prendre ombrage des succès occidentaux et lorsqu’au cours des croisades ultérieures, les rivalités entre princes latins devinrent plus aigus, les avantages pris sur les Musulmans s’effritèrent tout aussi rapidement que les premiers succès des Croisades avaient été foudroyants. La seule constante, victoire des latins ou victoire des musulmans, Byzance en faisait toujours les frais. De sorte qu’un siècle après l’appel de Clermont et trois croisades plus tard, la guerre sainte avait perdu beaucoup de sa sainteté pour ne plus être qu’un vulgaire appareil de propagande, «délibérément utilisée» par le pape Innocent III en l’occurence, à des intérêts politiques propres à l’Occident. C’était le cas principalement de la IVe Croisade de 1198, «qui semble avoir été entreprise pour faire reconnaître l’autorité du pape sur les rois, en vue de l’unification de la chrétienté, et aussi pour provoquer une dérivation des oppositions qui se manifestaient contre le pape, vers un objectif commun: nous sommes ici en présence d’une opération de propagande de très grand style, qui une fois de plus, n’est pas seulement une opération de tactique politique, car cela ne peut s’effectuer que par des moyens d’action psychologique et avec le fondement d’une adhésion profonde obtenue par la persuasion».2 Une opération de propagande de très grand style…, c’est tout un euphémisme! Une armée de 25,000 hommes qu’il fallut transporter par une flotte de 200 bâtiments vénitiens3, c’est digne d’une grande démonstration du XXe siècle! Et si la flotte n’avait jamais quitté le port de Venise? Sans doute, la IVe croisade a-t-elle été une grande manifestation de propagande, mais voilà, non seulement elle quitta le port de Venise, mais à partir de ce moment, elle échappa à la fois au contrôle du pape et à l’objectif de «guerre sainte» qui lui était lié.

Car, lorsque la flotte rassemblée pour la croisade quitta le port de Venise, ce fut pour reconquérir une terre déjà chrétienne, Zara. La croisade n’était plus une entreprise unanimiste, c’est-à-dire cherchant à rassembler la Chrétienté derrière une opération symbolique contre l’ennemi commun, l’Infidèle. Contrairement à la croisade précédante, nul grand roi ne la dominait, bien au contraire: «Cette aventure princière et chevaleresque n’avait plus rien d’un grand pèlerinage menant à sa suite une foule de petites gens. Tout au contraire: elle rassemblait autour de quelques princes que les témoins appellent tout ordinairement les “hauts barons”, une petite troupe de parents, de vassaux et de protégés, principalement des hommes de cour. Il ne semble pas que le pape ait, comme en d’autres occasions, pour d’autres expéditions en Terre sainte, désigné un légat pour les accompagner, les réconforter de sa présence et les mettre en garde. Les chroniqueurs du temps parlent des accords de Venise qui devaient décider du sort de l’entreprise, sans mentionner le nom d’un homme d’Église. Au moment du départ, ils ne citent pas un seul évêque mais seulement quatre religieux cisterciens, désignés par le chapitre de Cîteaux en septembre 1201, tous quatre liés aux chefs de l’expédition…»4 C’était déjà une expédition prédisposée à se transformer en une entreprise politico-commerciale qui trouva son guide dont les intérêts étaient ceux de sa cité, et dès lors, «les dissensions qui divisèrent les croisés ont eu leur écho dans des discussions passionnées qui, de nos jours, ont partagé les érudits, sur ce qu’on a appelé le détournement de la croisade».5

On ne détourne pas une croisade comme aujourd’hui un avion. S’il y eut détournement, c’est que l’ensemble des croisés impliqués dans l’opération de Zara et de Constantinople y voyaient un profit certain. La IVe croisade est passée de la direction spirituelle du pape à la direction matérielle du doge Enrico Dandolo, et pour cause: le doge avait un «esprit net, voyant clairement le but à poursuivre et les moyens de l’atteindre, formé d’ailleurs par une longue expérience à la conduite des affaires, c’était un admirable homme d’État: passer maître dans l’art de manœuvrer les hommes, réservé, discret, sobre de paroles, c’était un diplomate incomparable. Avec cela, il avait de l’énergie, de la résolution, un courage personnel qui parfois touchait à l’héroïsme. C’était un homme né pour commander. La légende raconte qu’envoyé en 1171 en ambassade à Constantinople, il avait été aveuglé par les manœuvres traîtresses des Grecs et que de là venait la haine farouche que toute sa vie il porta à Byzance».6 Quoi qu’il en soit: «le doge et son Conseil s’engageaient à faire construire, armer et tenir au service des croisés, pendant un an, un certain nombre d’huissiers pour 4 500 chevaux et 9 000 écuyers, et d’énormes nefs, pour 4 500 chevaliers et 20 000 hommes de pied plus les vivres pour neuf mois pour les hommes et les chevaux. Coût total: 94 000 marcs d’argent. Mais ce n’était pas, dès ce premier moment, un simple contrat marchand: les Vénitiens promettaient de se joindre à l’entreprise, “pour l’amour de Dieu”, en armant cinquante galées à la condition que la moitié des terres et des villes conquises leur reviennent. Les chartes scellées les messagers des barons furent aussitôt contraints, avant même de pouvoir rendre compte de leur mission, d’emprunter, pour verser les arrhes, deux mille marcs aux banquiers de la ville…»7 Une responsabilité énorme reposa donc sur les épaules de ce vieux doge aveugle et opiniâtre qui parlait pour sa ville et son empire maritime. Pour C. Diehl, il n’y a point de doute sur sa responsabilité dans le détournement de la croisade, ce qui dégage Venise de l’accusation d’intention préméditée lorsqu’elle offrit d’assurer aux croisés leur transport vers l’Orient: «Il n’y avait là, au tout début tout au moins, nulle arrière-pensée politique. Venise concluait une convention de passage et faisait une bonne affaire. Mais la suprême habileté du doge fut de tirer du développement ultérieur des événements un parti merveilleux. Il profita de l’embarras des barons à rassembler la somme convenue [85,000 marcs d’argent] pour détourner sur Zara, chrétienne, mais que Venise voulait reprendre aux Hongrois, les forces de la croisade… Mais habilement il laissa à d’autres l’initiative du détournement de la croisade, se contentant de manœuvrer habilement pour assurer le succès des propositions faites, de peser sur les volontés récalcitrantes et de tout régler au mieux des intérêts vénitiens».8

Cette interprétation de Diehl est contredite par celle de F. C. Lane. Pour lui, «il est peu probable que les chefs vénitiens aient sérieusement envisagé d’engager leur puissance navale dans des opérations outre-mer avant de s’être servis, de quelque façon, de leurs “hôtes” croisés pour affermir leur contrôle de l’Adriatique».9 De même, tandis que pour Diehl, «la légende expliquant l’infirmité du doge prouvait à quel degré de haine on était parvenu»10, F. C. Lane oppose comment «le courage, la résolution et la souplesse de Dandolo lui permirent de tirer profit des circonstances qui ne tardèrent pas à se présenter favorablement».11 Braunstein et Delort, eux, penchent plutôt du côté de l’interprétation de Lane: «Les avisés marchands ont probablement préparé sur place la prise de Constantinople par des croisés dévoyés; les services que le doge Enrico Dandolo consentit à rendre à l’expédition furent payés dès le départ par la prise de Zara (1202), puis, lorsque Alexis Ange se révéla incapable de jouer sur son trône recouvré le rôle que lui assignait Venise, par la meilleur part du dépeçage de l’Empire: en mai 1204, Venise s’assura les 3/8 de la capitale, avec les meilleurs quais, les côtes et les îles de la mer Ionienne, la plus grande part du Péloponnèse et les Cyclades, deux positions clés sur les détroits, Gallipoli et Rodesto; au mois d’août, Dandola racheta au marquis de Montferrat une fraction de sa part, l’île de Crète, qui refermait solidement en Égée son nouveau domaine».12

Ce débat entre historiens, comme le relève Longnon, renvoit à une dissension beaucoup plus vaste qui est celle de la responsabilité morale d’un geste historique qui ne fît pas unanimité parmi les participants. D’autant plus que ce geste conduisit les croisés à se comporter «- en pays schismatique, mais tout de même chrétien! - plus sauvagement encore que leurs prédécesseurs en 1099 à Jérusalem», et que l’Empire latin de Constantinople, la Romanie comme on se plût à l’appeler, pour le temps qu’elle dura, sembla réconcilier la Chrétienté et effacer définitivement le schisme de 1054, et ce fut pour le pape Innocent III, «une satisfaction: s’il blâma les excès commis par les croisés, il se félicita du résultat obtenu».13 Au départ, la culpabilité individuelle: «Pour les barons, l’or et le pouvoir. Pour les évêques et les abbés, les reliques».14 Puis, la responsabilité morale s’élargit: Dandolo, bien sûr. La préméditation vénitienne? voilà qui est déjà plus problématique. Enfin, l’accueil contradictoire du pape Innocent III, ce qui parut beaucoup plus angoissant, car les deux assauts livrés sur Constantinople furent reçus par lui d’une façon plus qu’équivoque. Applaudissements d’abord… «Innocent III avait accueilli la nouvelle de la première conquête avec assez de réserve, ne cachant pas ses doutes sur la sincérité d’Alexis IV. Cette fois, il se laissa aller entièrement à l’allégresse, se réjouissant des “miracles opérés par Dieu pour la louange et la gloire de son nom, l’honneur et le profit du Siège apostolique, l’avantage et l’exaltation du peuple chrétien”; il s’adressa paternellement à l’empereur, le prit sous sa protection, ainsi que le nouvel État, et recommanda aux croisés et à toute la chrétienté de défendre et d’assister Baudouin et son empire. Il attachait à la conquête une importance considérable pour l’avenir de la Terre Sainte, estimant que si elle avait été faite plus tôt, elle aurait empêché la prise de Jérusalem».15 …et remontrances ensuite: «Vous n’avez épargné aucune chose sacrée, aucun âge, aucun sexe; vous vous êtes livrés à la prostitution, à l’adultère, à la débauche au vu de tout le monde; vous avez assouvi vos passions criminelles, non seulement sur des femmes mariées ou veuves, mais sur des jeunes filles et des vierges consacrées au Seigneur; vous n’avez pas été satisfaits des trésors impériaux et des biens des grands et des petits, mais vous avez porté la main même sur les richesses de l’Église et sur ses propriétés; vous avez pillé les tables d’argent des autels, vous avez enfoncé les sacristies, volé les croix, les images, les reliques…»16 Avec le temps, le pape commença à entrevoir certaines conséquences plutôt graves à travers les suites de l’entreprise. Il sermonna «durement son légat, Pierre Saint-Marcel qui, lui aussi, avait abandonné Acre pour courir à Constantinople et, sans doute, entraîner quelques chevaliers avec lui: “Non seulement les pèlerins mais de même les colons de la Syrie, marchant sur vos traces, sont allés aussi à Constaninople. Voilà la Terre siante, par le fait de votre départ, vidée d’hommes et de moyens de défense. Votre mission n’était pas de prendre Constantinople mais de protéger les débris du royaume de Jérusalem et de recouvrer ce que l’on avait perdu”».17 Des dissensions devenaient de plus en plus marquantes. Déjà le soir de l’échec du premier assaut contre les tours de Constantinople, le 9 avril 1204, un fort sentiment de culpabilité envahissait certains des dirigeants militaires: «Dans la soirée les chefs et le doge se réunirent en conseil. Le moral des troupes était très bas. Les techniciens militaires avaient bien trouvé la raison de l’échec dans le fait qu’on ne put opposer à chaque tour qu’une seule échelle, chaque navire ne pouvant en emporter davantage. Mais les âmes simples y voyait la preuve que Dieu désapprouvait leur entreprise et la considérait comme un péché. Cette dernière opinion semble avoir été très répandue puisqu’on jugea nécessaire de faire appel aux évêques. Ceux-ci se déclarèrent prêts à attester que, loin de constituer un péché, l’attaque de Constantinople était “une grande œuvre de piété”…»18 L’humeur changeante du pape traduisait celle de l’opinion de bien des clercs: «Dès l’époque, la conquête de Constantinople, rempart de la chrétienté, puis l’établissement d’un Empire latin, forcément voué à l’échec et terriblement avide de secours en hommes, en navires et en argent, furent très sévèrement condamnés».19

En effet, comment justifier que du service, on était passé au détournement de la croisade, puis au pillage, au saccage et enfin à la simonie des reliques saintes? Le projet aux intentions les plus nobles pouvait-il s’avilir en vulgaire opération de brigandage, infamante face à l’idéal visé? Des éléments idéologiques, déjà justificatifs, existaient pourtant, bien avant le départ de la Croisade. On trouva facilement, sinon on inventa tout simplement, des raisons multiples pour justifier l’entreprise: «En 1204, quelques évêques criaient bien haut qu’il fallait enlever de force à ces Grecs, qui n’étaient que de perfides schismatiques, leurs précieuses reliques, et que, de toute façon, “les attaquer n’était pas un péché mais, au contraire, une œuvre de piété”. Ils disaient que le voyage à Constantinople serait plus honorable et plus profitable que celui de Jérusalem, car les Grecs étaient rebelles et ne voulaient pas recevoir les sacrements de l’Église de Rome; que le princie Alexis (Alexis IV le Jeune, protégé des croisés) promettait de remettre son Église dans l’obédience de la Sainte Église; qu’il valait mieux convertir les Grecs et les réconcilier que de courir à la recherche d’un profit vraiment trop aléatoire en Terre Sainte. De plus, osaient affirmer les prédicateurs, ceux qui suivraient l’armée sur cette route seraient, par le pape, absous de tous leurs péchés, “tout autant que s’ils mouraient en la guerre des Sarrasins pour délivrer le sépulcre de Jésus-Christ, leur Seigneur”. Tout ceci est faux, inventé de toutes pièces. Mais nombreux étaient ceux qui se laissaient convaincre, n’hésitaient pas à dire que les Grecs étaient pires que les Sarrasins et s’émerveillaient des “secrets desseins de la bonté divine qui préparaient le retour des Grecs à la Sainte Église universelle”. Et “les grands et nobles hommes de l’armée tombèrent d’accord et firent ce que le pape avait commandé”».20 D’autre part, pour les esprits chevaleresques imbus de la Cortezia, il y avait bien l’«ouvrage d’un clerc tourangeau, Benoît de Sainte-Maure, le Roman de Troie se présente sans fard comme une œuvre de combat, appelant à la vengeance. L’auteur suit de près ce que l’on nommait alors les cahiers de Darès le Phrygien, que l’on disait prêtre de Troie et qui aurait pris au jour le jour note des événements. Aussi ce Roman de Troie (trente mille vers!) décrit-il, dans le moindre détail, toutes les péripéties évoquées l’une après l’autre, les batailles contre les Grecs et montre la générosité et la bravoure des héros troyens; scènes souvent très précises, vocabulaire truffé de termes techniques que seuls des combattants pouvaient comprendre, récit visiblement destiné à un public de guerriers pour les inciter à prendre les armes. Ce Roman de Troie connut un grand succès, repris et aménagé sous diverses formes. On en fit, en 1190, au moment même où Frédéric Barberousse et ses hommes partaient en croisade et savaient se heurter aux mauvais vouloirs des Grecs de Byzance, une adaptation en langue allemande, le Liet von Troye de Herbert von Fritzlar. Les chevaliers, que nous nous plaisons à ne voir qu’en selle et l’épée ou la lance en main, lisaient ou entendaient l’histoire de ces exploits et de ces trahisons. Ils étaient tout naturellement persuadés que les Grecs avaient pris Troie non par un loyal combat mais par une vilenie, une ruse indigne. Nourris de ces contes qui hantaient leur mémoire, ils criaient bien haut vouloir rendre aux Grecs les terres et les villes qu’ils avaient autrefois soumises: “Troie fut à nos ancêtres et ceux qui en réchappèrent s’en vinrent alors demeurer là où nous sommes; et c’est parce qu’elle fut à nos ancêtres que nous voulons ici conquérir cette terre.”».21 Tout était donc en place pour fournir un argumentaire idéologique solide au récit de la prise de Constantinople et d’en faire le sujet d’une vaste littérature entre la chronique et l’épopée: «Non contents de rappeler à ce propos le souvenir des héros antiques, de comparer les peines et la victoire des croisés à celle des Grecs devant Ilion, première image de Constantinople, ces clercs nourris de Virgile, ces chevaliers férus de Roman de Troie allaient chercher dans l’arsenal historique une justification de leur conquête. Le moine Gunther, en son récit du pèlerinage de l’abbé de Pairis, présente la prise de Constantinople comme une revanche de celle de Troie… Ainsi la légende de l’origine troyenne des Francs, passée de Frédégaire dans dix ou vingt chroniques françaises avant de tenter la muse épique de Ronsard, servit d’argument définitif…»22 Et surtout la chronique de Geoffroy de Villehardouin (±1150-1212) qui défendit une thèse et chercha des justifications à l’entreprise, car «ce politique est un réaliste, qui ne se paie pas de chimères. Malgré son vœu, malgré la résistance d’une partie des croisés, malgré les menaces du pape Innocent III, il fut des premiers qui conçurent le projet de détourner l’expédition de la Terre-Sainte sur l’empire grec: il fut de ceux qui travaillèrent le plus obstinément, le plus adroitement à employer contre des chrétiens les armes prises contre les infidèles. Il avait vu ce qu’il y avait à gagner: un ample butin, de riches soldes, de beaux fiefs».23 Et Lanson de conclure que «le gain probable met sa prudence en repos; pour sa conscience, il l’apaise avec des sophismes: après quoi, il se laisse aller à la joie de l’aventure». Il en va de même de son jugement sur les Vénitiens dans le détournement de la croisade: «…ceux-ci, qui s’accommodaient fort pour leur commerce de la présence des Musulmans en Égypte, ne tenaient pas à y conduire des chrétiens. Ils mirent à tel prix leur concours, que l’armée des chrétiens, insolvables, fut à leur discrétion…»24

D’autres analystes littéraires observent l’émergence d’un certain malaise moral suite à l’entreprise de 1204. Une fois l’enthousiasme de la prise de Constantinople passée; une fois Baudouin de Flandres vaincu et tué par les Bulgares après un règne éphémère d’«empereur» latin de Constantinople; une fois les forces byzantines et chrétiennes orientales consolidées pour la reprise de la ville sur les Francs, alors apparût dans sa nudité la plus crue combien l’opération n’avait été qu’une suite de mensonges, de trahisons et de violences gratuites commises non seulement à l’égard des Byzantins, mais également à l’égard de tout l’Occident. Une crise de conscience issue de la trahison de l’Idéal de Moi chrétien par le Moi idéal occidental (Franc) conduisit l’esprit de croisade, jadis prêché par Urbain II et saint Bernard de Clairvaux, à un examen de conscience que Michel de Certeau a parfaitement défini, dans un autre contexte: «Une longue pratique de l’examen de conscience, une exigence de fidélité religieuse certaine mais livrée à cet examen, un discrédit général des institutions qui pourraient être investies de sens et garantes d’une conformité à l’esprit chrétien, amènent constamment à placer l’expérience réelle, derrière le théâtre de la vie régulière. Le noir pullulement des intentions inavouables, n’est-ce pas cela la réalité? La quête de vérité vacille alors entre l’observance qui n’est peut-être qu’un décor…, et la malice secrète qui n’est peut-être, après tout qu’illusion et désordre de l’Imagination…»25 L’entreprise pieuse se terminait dans l’abjection, les promesses faites de bonne foi se perdaient dans un écran de fumée inspiré par le Prince des Ténèbres. Entre ce pape imbu de césaro-papisme, héraut de la réforme hildebrandienne et ce vieux doge têtu et aveugle s’était passé un détournement incompréhensible dans les voies impénétrables de Dieu: «Pour l’homme médiéval, faire une entorse à la vérité selon notre expression (comme si ce qui importait le plus, était d’être cru sur une simple affirmation) mentir, c’était “briser la foi” de l’autre, et c’était la foi qui constituait le lien entre l’homme et son prochain, entre l’homme et l’État, entre l’homme et Dieu. Mentir, c’était ramener au chaos l’ensemble des rapports essentiels de l’existence».26 Dante aussi voyait dans le mensonge le pire de tous les péchés et, dans le contexte de la Cortezia occitane, il marquait le triomphe de la félonie sur la parole jurée, témoignant de la duplicité des intentions.

Cette inadéquation de l’expérience réelle et du théâtre de la vie régulière ne pouvait qu’entraîner des répercussions névrotiques dans la conscience morale, comme nous pouvons l’observer dans tant de situations individuelles. Les événements du XIIIe siècle déjà (montée de l’hérésie, croisade albigeoise, institution de l’Inquisition), puis ceux, amplifiés, du XIVe siècle (Guerre de Cent Ans, Peste noire, famines, persécution des Juifs, le Grand Schisme d’Occident) allèrent précipiter la situation d’un état névrotique vers une structure psychotique où le «sentiment de culpabilité» s’associait au «sentiment d’insécurité» comme se renvoyant l’un à l’autre, et créant ainsi une représentation sociale complète de la civilisation occidentale: «Déjà, à la fin du XIIIe siècle, Jacques de Voragine avait mentionné dans la Légende dorée une vision de saint Dominique apercevant dans le ciel le Christ en colère qui brandissait trois lances contre l’humanité coupable d’orgueil, de cupidité et de luxure».27 N’était-ce pas là reprendre, sur un autre mode, la critique adressée par le pape Innocent III aux pillards de Constantinople en 1204?

Orgueil, cupidité et luxure: «Durant le pillage, c’est-à-dire dans les heures qui suivent immédiatement la chute d’une cité prise de vive force, les normes humaines et divines semblent suspendues. Si les croisés entrant à Jérusalem en 1099, ou à Constantinople en 1204, se sont comportés de la triste manière que l’on sait, ce n’est pas comme on le croirait parce qu’ils avaient affaire à des infidèles dans un cas, des schismatiques dans l’autre, ou parce que la cause pour laquelle ils combattaient les avait fanatisés. La violence des conquérants participait d’une sorte de liturgie qui n’avait rien à voir avec la furor des batailles. Quant aux tourment auxquels étaient exposés les malheureux citadins, ils avaient pour seul but de leur faire révéler la cachette des objets précieux, réels ou imaginaires, qu’on les soupçonnait d’avoir dissimulés la veille de l’entrée des vainqueurs dans la ville…»28 S. Runciman a mis le doigt sur la grande trahison de la chrétienté, ce crime contre l’humanité, cet acte de gigantesque folie politique, dont on peut dire qu’il «détruisit la dernière chance de réconciliation sincère»29 entre les deux Églises chrétiennes. Comment ne pas sentir douloureusement le prix que l’Occident dut payer les turpitudes des croisés de 1204? Cette culpabilité sera entièrement consommée avec la seconde chute, celle de 1453, car d’une part, il faut noter la différence dans le modus operandi des deux conquêtes: «Rien de comparable bien évidemment, mais on n’y prête pas assez attention, avec l’an 1204 lorsque les Latins, très peu nombreux, infiniment moins nombreux que les Grecs de la cité, campaient devant une seule porte. En 1453, c’était l’inverse: les attaquants l’emportaient de très loin par leur nombre, par les renforts incessants, par la puissance de feu».30 Et d’autre part, admettre que «le saccage, autorisé par le sultan, fut beaucoup moins destructif que celui des croisés en 1204».31 Si, «en 1204, les croisés avaient tué le corps de l’État byzantin[,] en 1453, les Trucs anéantirent l’âme»32, et il ne restait plus à l’Occident qu’à assumer le poids de ses remords: et quels remords! Un problème moral se posait désormais à l’Occident, une charge qui devait peser lourd sur sa conscience historique en termes de violence, de haine, de Mal. Tout un pan de dolorisme l’affectait, à la fois religieux et philosophique (éthique) et qu’on retrouvera, par exemple, dans le paidoyer de Fra Bartholomé de Las Casas (1474-1566) lorsqu’il se portera à la défense des Indiens d’Amérique: «…les Espagnols s’étaient conduits en mauvais chrétiens outre-mer et, ayant “transplanté l’épée en même temps que la croix”, il fallait s’attendre à ce que Dieu se venge d’un peuple aussi infidèle…»33 Plus que jamais, le mot propre à la scolastique qu’«en Dieu seul l’Acte et la Pensée coïncident», prenait tout son sens…

Notes III(I.1)
  1. F.-L. Ganshof. Histoire des relations internationales, t. 1: le Moyen Âge, Paris, Hachette, 1953, p. 88.
  2. J. Ellul. Histoire de la propagande, Paris, P.U.F., Col. Que sais-je? #1271, 1967, p. 39.
  3. G. Parker. La révolution militaire, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des histoires, 1993, p. 11.
  4. J. Heers. op. cit. p. 61.
  5. J. Longon. op. cit. p. 34, n. 5.
  6. G. Diehl. La République de Venise, Paris, Flammarion, Col. Champs #152, 1985, p. 61.
  7. J. Heers. op. cit. pp. 67-68.
  8. C. Diehl. op. cit. pp. 62-63.
  9. F. C. Lane. Venise: une république maritime, Paris, Flammarion, Col. Champs #184, 1985, p. 70.
  10. C. Diehl. op. cit. p. 72.
  11. F. C. Lane. op. cit. p. 72.
  12. P. Braunstein et R. Delort. Venise, portrait historique d'une cité, Paris, Seuil, Col. Points-Histoire # H4, 1971, pp. 86-87.
  13. F.-L. Ganshof. op. cit. p. 174.
  14. J. Heers. op. cit. p. 84.
  15. J. Longon. op. cit. p. 52.
  16. Cité in G. Walter. op. cit. p. 150.
  17. J. Heers. op. cit. p. 107.
  18. G. Walter. op. cit. p. 128.
  19. J. Heers. op. cit. p. 115.
  20. J. Heers. ibid. pp. 86-87.
  21. J. Heers. ibid. pp. 79-80.
  22. J. Longon. op. cit. pp. 54-55.
  23. G. Lanson. Histoire de la littérature française, Paris, Hachette, 1951, p. 68.
  24. G. Lanson. ibid. pp. 89 et 70.
  25. M. de Certeau. La possession de Loudun, Paris, Julliard, Col. Archives #37, 1970, pp. 147-148
  26. C. Hansen. Sorcellerie à Salem, Paris, Denoël, 1971, pp. 165-166. D'autre part, G. Dumézil identifie le mensonge comme le «péché majeur» de l'idéologie indo-européenne, in Mythes et dieux des Indo-Européens, Paris, Flammarion, Col. Champs #232, 1992, p. 97 sq.
  27. J. Delumeau. op. cit. 1978, p. 104.
  28. F. Cardini. op. cit. p. 463.
  29. Cité in J. Pelikan. Jésus au fil de l'histoire, Paris, Hachette, Col. Pluriel #900, 2000, p. 238, et P. Rosset. Histoire des Croisades, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1957, p. 226.
  30. J" Heers. op. cit. p. 242.
  31. F. Cardini. 1492 L'Europe au temps de la découverte de l'Amérique, Milan, Solar, 1990, p. 177.
  32. G. Walter. op. cit. p. 330.
  33. J. Delumeau. op. cit. 1978, pp. 205-206
Il est possible d'accéder au texte intégral de La Cité assiégée, la moralisation, sur pdf à l'adresse électronique suivante: https://docs.google.com/file/d/0B195tjojRBFyazdTMm9WYkhBYnM/edit
Jean-Paul Coupal.
La cité assiégée, vol. 3.
pp. 695-703

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